Chopin aux couleurs de palissandre

Yulianna Avdeeva (piano) et le Wrocław Baroque Orchestra dirigé par Jarosław Thiel, à la Seine Musicale le 30 janvier 2025.

A peine est-on entré dans l’auditorium de la Seine Musicale que l’on ne voit plus que lui : sa présence tranquille mais assertive qui donne l’impression d’une puissance paisible et amicale, la lyre stylisée, promesse d’infinis délices musicaux, qui orne le pédalier, et surtout les couleurs chaudes du bois de palissandre qui répondent merveilleusement bien aux boiseries plus contemporaines mais non moins chaleureuses de la salle conçue par Shigeru Ban et Jean de Gastines. Sur la scène comme sur les murs de l’auditorium se donne ainsi d’emblée à admirer, comme en miroir, l’art ancien et toujours moderne de l’ébénisterie, la continuité d’une tradition d’artisanat à plus d’un siècle de distance. Lui, c’est en effet l’un des héros de la soirée, un piano de concert (deux pédales, cordes parallèles) sorti des ateliers parisiens d’Erard en 1846, patiemment restauré et mis à disposition des artistes par la collection Balleron, spécialisée dans les pianos anciens – le modèle même de piano sur lequel jouait Chopin.

Un régal déjà pour les yeux ! Les oreilles curieuses de découvrir comment sonne ce magnifique instrument n’attendent donc plus qu’elle – celle qui viendra façonner la matière sonore tout comme les ébénistes de la maison Erard avaient jadis façonné la matière vivante de ce bois précieux… Elle, c’est Yulianna Avdeeva, premier prix du concours Chopin en 2010, qui n’a donc rien n’a prouver dans ce répertoire qu’elle joue comme elle respire, avec un naturel et une aisance confondantes.

Et c’est bien autour de Chopin qu’elle et lui se rencontrent ce soir, avec le deuxième concerto pour piano. Dès les premières notes, les timbres du piano ravissent : c’est doux, feutré, intime, sans perdre pour autant le mordant des attaques, ni la plénitude des résonances harmoniques, soyeuses sans être brumeuses. La pianiste fait corps avec l’instrument, et l’on perçoit immédiatement la profondeur de son travail avec cet instrument unique, dont elle explore toute la richesse et la variété de timbres. Il faut voir la main gauche marquer des scansions nettes dans les graves, dans un geste parti de loin qui engage tout le corps de l’interprète, tandis que la main droite déploie des arpèges véloces et des trésors de légèreté, jusqu’à l’évanescence d’une pure suggestion, dans l’extrême aigu. Chaque seconde est un émerveillement, tant par le geste de la pianiste que par le timbre de l’instrument, qui visuellement et auditivement ne font plus qu’un. Il fallait entendre chanter ce mouvement lent, avec cette retenue qui laissait le puissant lyrisme s’instiller peu à peu à peu, se construire doucement pour culminer dans une coda émotionnellement bouleversante. Un moment rare, précieux, et le public d’ailleurs ne s’y est pas trompé, dans le recueillement silencieux de l’écoute comme dans l’enthousiasme des applaudissements.

Comme souvent avec les concertos de Chopin, on oublie parfois un peu l’orchestre tant l’attention auditive est constamment captivée par le pianisme autour duquel tout s’articule – et c’est encore plus vrai quand l’oreille se laisse surprendre, caresser et séduire par la douceur rayonnante d’un tel piano ancien… Heureusement, les deux autres pièces du programme permettent à l’Orchestre baroque de Wrocław, ensemble « historiquement informé » sur instruments d’époque dont c’est la première tournée parisienne (mais certainement pas la dernière, au vu de l’accueil triomphal du public!) de donner sa pleine mesure dans ce répertoire romantique. D’abord, pour introduire la soirée et ancrer l’atmosphère dans la terre natale des interprètes, l’ouverture de « Bajka » de Moniuszko, compositeur malheureusement méconnu en France, mais figure centrale et incontournable de l’opéra romantique polonais. Les thèmes dansants empruntés au folklore et à la musique populaire s’enchaînent rapidement et s’entremêlent joyeusement, ponctués d’accents plus sombres et dramatiques : une musique vivante et très colorée, intensément évocatrice, irrésistiblement entraînante, à laquelle les cordes en boyau, les cors naturels, les flûtes boisées, les timbales en peau de chèvre viennent apporter un surcroît de saveur (et étancher au passage la soif de rareté du mélomane…). Le ton de la soirée est donné : ce sera énergique, rustique et râpeux quand il faut, et certainement jamais lisse !

Une preuve de plus, s’il en fallait, qu’historiquement informé ne rime pas avec reconstitution en costumes ou passéisme : ce que la direction souple, précise, empathique et enthousiaste de Jarosław Thiel nous donne à entendre, c’est bien une lecture personnelle, et le « retour » aux instruments anciens permet avant tout d’explorer des horizons élargis de timbre et d’expression dans le cadre d’une pratique vivante, ni plus ni moins « actuelle » que celle des instruments modernes, qu’il n’y a pas lieu d’opposer. Il ne s’agit pas d’approcher une « vérité » illusoire de la musique, puisque l’on ne saura jamais exactement comment celle-ci sonnait il y a près de deux siècles, tant les gestes musicaux n’ont jamais cessé d’évoluer et de se transformer (il suffit d’écouter les premiers enregistrements orchestraux du début du 20e siècle pour saisir l’évolution constante de la pâte sonore, des pratiques de tempo ou de vibrato par exemple). Ce qui est mis en avant ici, c’est la palette sonore dans laquelle les musiciens d’aujourd’hui peuvent puiser pour perpétuer une musique non pas « du passé », mais toujours vivante dans la multiplicité des approches et des recherches.

C’est bien cette impression vivifiante qui ressortait de la lecture par Thiel et ses musiciens de la Symphonie n°4 (« Italienne ») de Mendelssohn, qui avançait sans cesse, comme mue par un mouvement souterrain constant : c’était particulièrement saillant dans le mouvement lent, dont le caractère « processionnaire », la poussée continue, donnait envie de se lever… Quant au mouvement final, ce fut ébouriffant de vélocité et de vivacité : bravo aux flûtistes, malgré les instruments anciens visiblement bien moins commodes sous les doigts que leurs équivalents modernes, d’avoir aussi brillamment tenu le tempo vertigineux et complètement grisant !

Saluons pour finir un dernier héros de cette soirée en la personne du timbalier, qui dansait littéralement sur scène : même en fermant les yeux, on l’entendait encore danser dans sa scansion rythmique déhanchée, presque nonchalante, qui débarrassait les passages percussifs de toute pesanteur, de tout martèlement, insufflant à toute la symphonie un merveilleux élan de légèreté. Un régal de plus dans une soirée qui en comptait décidément beaucoup, et qui nous fait attendre avec impatience les prochains passages de l’orchestre en France !

La Seine Musicale, le 30 janvier 2025

Wrocław Baroque Orchestra, direction Jarosław Thiel

Yulianna Avdeeva, piano ancien Erard (1846)

Auteur/autrice

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *