Celles que l’on n’oubliera plus…

Le duo Circé (Amelia Feuer & Clémentine Dubost) interprète une melodie de Florence Price (première symphoniste noire américaine de l’histoire), une des compositrices que le duo s’attache tout particulièrement à sortir de l’ombre.

Basé à Courbevoie et prochainement dédoublé à Genève, le festival “Les Inoubliables” est le fruit des efforts incessants de la soprano américaine Amelia Feuer (notamment avec la pianiste Clémentine Dubost, avec qui elle forme le duo Circé) pour mettre en lumière les “femmes (pas) oubliées” dans le monde de la musique… et au-delà, puisque cette édition a également redonné vie à une pionnière du cinéma muet, Alice Guy (-Blaché), réalisatrice ou productrice de près de 600 films (en grande partie perdus) des deux côtés de l’Atlantique: du sketch comique au mélodrame en passant par l’un des tout premiers peplums reconstituant la vie du Christ, Alice Guy est parmi les premières, dès 1896, à comprendre que la nouvelle invention des frères Lumière, loin de se limiter à un rôle purement documentaire ou technique, permettra aussi de raconter des histoires, qu’elles soient drôles ou tragiques. A ce titre, elle est l’une des pionnières de la fiction au cinéma, et l’une des inventrices, avec son contemporain Méliès, du medium cinématographique tel que nous le connaissons encore aujourd’hui.

“Le piano irrésistible”, comédie d’Alice Guy où un piano déchaîné entraîne dans un tourbillon de danse irrépressible tous les habitants d’un immeuble – un film muet de 1907 où la musique joue déjà un rôle central!

La montée en puissance d’Hollywood dans les années 1920 a mis un terme à la carrière d’Alice Guy, qui a ensuite sombré dans l’oubli. C’est le triste destin des pionniers: Méliès également a terminé sa vie dans une certaine pauvreté, vendant des jouets dans une gare parisienne… Alice Guy avait pourtant été la première femme réalisatrice, figure majeure de la Gaumont dans la France de la Belle Epoque, avant de devenir la première femme à posséder ses propres studios (la compagnie Solax) aux Etats-Unis: elle n’a donc rien d’une note de bas de page de l’histoire du cinéma!

Un ciné-concert en hommage à Alice Guy

C’est dans la grande salle de la Cinémathèque française (pleine à craquer pour l’occasion) qu’Amelia Feuer a vu se concrétiser un rêve un peu fou: rendre hommage à Alice Guy avec un ciné-concert inédit, sur une musique originale de la compositrice en résidence du festival, Céline Fankhauser.

Du beau monde devant l’écran! La compositrice Céline Fankhauser, le duo Circé (Amelia Feuer, soprano et Clémentine Dubost, piano) ainsi que les musicien.ne.s de la Symphonie de Poche dirigé.e.s par Nicolas Simon (Apolline Kirklar et Albane Genat aux violons, Hélène Barre à l’alto, Pierre Poro au violoncelle, Lilas Réglat à la contrebasse, Vincent Buffin à la harpe, Pierre Cussac à l’accordéon, Juliette Renard à la flûte, Christine Cochenet et Morenn Nedellec aux clarinettes, Anthony Caillet au saxhorn baryton et Eriko Minami aux percussions), dans la grande salle Henri-Langlois de la Cinémathèque française, le 30 mai 2025.

Le programme offre une large sélection des genres abordés par la réalisatrice sur ses deux périodes créatives, française et américaine, du burlesque (courts-métrages de la Gaumont comme Le piano irrésistible, Le matelas alcoolique, La glu…) au mélodrame plus ambitieux (Falling Leaves, produit par la Solax) en passant par d’étranges mélanges des genres où la farce se teinte de satire politique, avec des allusions aux mouvements féministes. On est frappé, du reste, par la parité des personnages masculins et féminins, dans ces premiers temps du cinéma où les codes narratifs et les rôles ne sont pas encore figés. Alice Guy n’hésite pas à expérimenter, sur le plan narratif comme sur le plan technique, avec par exemple l’utilisation de virages colorés pour teinter le film en fonction de l’atmosphère souhaitée.

Le touchant mélodrame “Falling Leaves” de 1912, au début de la période américaine d’Alice Guy, où la réalisatrice expérimente notamment les virages colorés pour traduire les atmosphères changeantes.

Alternant entre le piano-voix de duo Circé (sur des textes de Milène Tournier) et la formation plus large de la Symphonie de Poche dirigée par Nicolas Simon, la musique de Céline Fankhauser reflète bien la variété des formats cinématographiques des films d’Alice Guy. Le choix ambitieux de ne pas se contenter du traditionnel accompagnement semi-improvisé au piano est particulièrement judicieux: la richesse des timbres instrumentaux apporte discrètement les nuances de couleur qui manquent à l’image, insufflant une nouvelle vie à ce cinéma des origines qui a bien failli être perdu à jamais (certains des films sont fragmentaires, d’autres présentent des altérations chimiques de la pellicule: la préservation de ces images rares est un perpétuel défi!). Notamment dans les sketchs burlesques (l’irrésistible Piano irrésistible!), le rythme de la musique colle parfaitement au caractère saccadé de l’image, au point de se laisser souvent oublier – ce qui est exactement ce que l’on attend d’une musique de film, qui nous entraîne inconsciemment dans son sillage sans faire obstacle à l’image: cette étrange collaboration en décalé, à plus d’un siècle de distance, entre la réalisatrice d’hier et la compositrice d’aujourd’hui fonctionne ainsi parfaitement! Une collaboration où la musique nouvelle, sans s’imposer, vient raviver les images anciennes afin de déjouer l’oubli et les injustices de la mémoire sélective…

Les (in)oubliées de Broadway

Un air de fête au Pavillon des Indes à Courbevoie pour célébrer les “Inoubliables”!

Retour au “camp de base” du festival à Courbevoie pour le concert du dimanche matin dans un lieu magique: les boiseries et les coupoles dorées du pavillon des Indes (survivant remonté de l’Exposition universelle de 1878) – un lieu qui n’est d’ailleurs pas étranger à l’histoire des femmes dans l’art, puisqu’il a servi de villa et d’atelier à la femme peintre Georges Achille-Fould, dont la soeur Consuelo Fould, également artiste-peintre, occupait quant à elle le pavillon de la Suède et de la Norvège à l’autre extrémité du parc de Bécon… Après le cinéma d’Alice Guy, c’est vers un autre genre phare de la culture populaire américaine que le regard (et l’oreille) se tournent, puisque le concert de la soprano Anne-Marine Suire et du pianiste Emmanuel Christien sera consacré à Broadway et à la comédie musicale, au masculin comme au féminin d’ailleurs: il s’agira en effet de dresser un large panorama (non exhaustif) du genre à son apogée, où les femmes qui y ont travaillé retrouveront leur juste place aux côtés de leurs homologues masculins moins oubliés (les oublis de l’histoire sont souvent bien sélectifs!). Une vision paritaire, pour ainsi dire, qui mettra en lumière les liens familiaux, amicaux ou professionnels entre compositrices et compositeurs qui se côtoyaient sur scène comme en coulisses, et dont les apports au genre sont indissociables.

Anne-Marine Suire (soprano) et Emmanuel Christien dans un programme autour de Broadway, entre comédie musicale et influences du jazz, le 1er juin 2025 au Pavillon des Indes à Courbevoie, dans le cadre du festival “Les Inoubliables”.

Les deux artistes ne m’étaient pas inconnus: je les avais déjà croisés dans les spectacles de la compagnie Winterreise, notamment la remarquable reconstruction de l’opéra inachevé de Debussy, La Chute de la maison Usher, donnée il y a deux ans au cinéma L’Arlequin (Winterreise est une de mes compagnies lyriques et théâtrales préférées, j’aurai certainement l’occasion de vous en reparler!)

Un extrait de “My Fair Lady” de Frederick Loewe par Emmanuel Christien (piano) et Anne-Marine Suire (soprano).

Leur appétence pour la scène et le théâtre musical irradie dans le répertoire de Broadway: le piano d’Emmanuel Christien accompagne avec vivacité la voix de la chanteuse, qui prend un plaisir visible à incarner les personnages, à les faire vivre, bouger et même esquisser une danse devant nous. Cerise sur le gâteau, une diction particulièrement claire de l’anglais, permettant de suivre sans peine les sinuosités des textes qui dépeignent des états d’âme sans cesse changeants! On redécouvre ainsi la finesse d’observation psychologique que renferment, l’air de rien, ces chansons. Le tout laisse une remarquable impression d’aisance, d’évidence et de fluidité, à l’image même de ces comédies musicales où tout s’enchaîne sans temps mort dans les tourbillonnements de la danse, et où la (redoutable) difficulté technique s’efface, pour le public, devant l’illusion de la facilité et du naturel…

Le programme entrelace habilement les “incontournables” des grands compositeurs de Broadway (The Sound of Music de Rodgers et Hammerstein, Gershwin, My Fair Lady de Loewe, West Side Story de Bernstein, Into the Woods de Stephen Sondheim…) et les chansons plus rares des compositrices un peu oubliées, mais qui ont pourtant connu en leur temps un succès au moins égal à celui de leurs contemporains: Mary Rodgers et Kay Swift, ou encore (du côté du jazz) Blossom Dearie. A cet égard, le choix de ne pas livrer un concert 100% compositrices mais d’alterner les femmes et les hommes de Broadway est particulièrement juste: il permet en effet de rendre à ces artistes leur vraie place, *parmi* leurs collègues et à égalité avec eux. Le monde de Broadway n’est pas un monde où le compositeur s’isole dans sa tour d’ivoire: c’est un monde où l’on travaille en équipe, sous le regard des producteurs qui n’oublient jamais la dure loi du box-office… Il serait donc illusoire et erroné de vouloir à toute force isoler les compositrices de ce bouillonnement artistique collectif où les idées et les influences circulent, où l’on se connait, l’on s’apprécie, et où l’on doit bien travailler ensemble de gré ou de force… Le prélude de Kay Swift joué au piano seul par Emmanuel Christien le montre bien: il reprend directement une mélodie de Gershwin, avec peut-être davantage encore de liberté harmonique… C’est une autre force de cette juxtaposition, qui montre que les productions de ces compositrices n’ont rien à envier, en matière d’inventivité musicale, de malice, d’humour et de pure joie, à celles de leurs homologues masculins. C’est au fond le même monde, et ce sont les mêmes codes, les mêmes conventions qui gouvernent la musique des unes et des autres. Dans une atmosphère détendue et familiale, et avec une grande simplicité de moyens (simplement le piano et la voix), les deux artistes ont su faire revivre ce monde au complet, ces hommes et ces femmes qui travaillaient chaque jour âprement à ce que le rideau se lève le soir devant des salles bien remplies, qui ne verront pourtant de ce labeur qu’une apparence de légèreté pétillante… The show must go on!

Rendez-vous l’an prochain à Courbevoie (ou à Genève!) pour de nouvelles (re)découvertes “inoubliables”? Vous pourrez toujours en attendant consulter le site du festival “Les Inoubliables”, ou le suivre sur les réseaux sociaux…

One last song for the road: je ne pouvais pas vous laisser partir sans partager avec vous quelques autres aspects des talents d’Anne-Marine Suire – artiste lyrique consommée, passionnée par la scène et amoureuse de la comédie musicale, elle n’hésite pas à explorer d’autres chemins de musique et de mots, à découvrir juste en dessous!

Anne-Marine Suire, de chanteuse lyrique à artiste folk, guitare comprise!
Imprégnée par le grand chant arabe, une poignante chanson de désespoir en hommage à la Syrie, inspirée par “Le promeneur d’Alep” de Niroz Malek (Anne-Marine Suire, chant et Emmanuel Christien, piano).

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