
Fidèle à ses habitudes de découvertes hors des sentiers battus, le festival “Un Temps pour Elles”, décidément l’un des rendez-vous musicaux les plus revigorants d’Île-de-France (et qui rayonne bien au-delà, notamment grâce au travail de publication de la Cité des Compositrices et son label La Boîte à Pépites), proposait le 15 juin 2025, dans la merveilleuse église de Jouy-le-Moutier, une plongée joyeuse et dansante dans les raretés du baroque français au féminin, guidée avec fougue par la violoniste Sophie de Bardonnèche et le claveciniste Justin Taylor – dont l’évidente et radieuse complicité s’est affûtée au sein de l’ensemble Le Consort, déjà bien connu des “baroqueux”… Au-delà même de la simple découverte de partitions isolées, c’est toute une réalité collective, une sociabilité partagée autour de la musique, qui se laisse ainsi entrevoir au fil du remarquable travail de recherche et d’exhumation mené par la musicienne. Le résultat de ces heures passées dans les bibliothèques à compulser les manuscrits et les centaines de pages des recueils d’époque n’a cependant rien d’austère, et se révèle au contraire intensément vibrant et coloré sous l’archet et les doigts des deux interprètes, laissant pleinement exploser la saveur et les délices sensoriels de cette musique – qui auraient pu rester endormis entre des pages poussiéreuses que personne n’ouvre jamais. On en ressort donc plein de gratitude – envers la musicienne et son complice, envers les organisatrices du festival, toujours sur la brèche pour nous offrir ces merveilleux moments, et aussi un peu envers ce brave André Danican Philidor dit Philidor Laisné (ou l’Aîné), l’archiviste (lui aussi bien oublié) qui a recueilli et retranscrit un certain nombre de ces pièces (certaines pièces de clavecin étant d’ailleurs sans doute en partie improvisées par ces musiciennes chevronnées lors de concerts ou soirées musicales en bonne compagnie)…

Connaissez-vous Mademoiselle Duval, Mademoiselle Laurant, Mademoiselle de Menetou, Mademoiselle Bocquet, Mademoiselle de Fumeron, Mademoiselle Guésdon de Presles, ou encore Mesdames Talon, Papavoine et de la Chaussée? Je ne m’avance guère en prédisant que vous répondrez (tout comme moi il y a peu!) par la négative: on sait souvent peu de choses de ces “oubliées” de la musique française du Grand Siècle et du 18e siècle, et même les indices biographiques dont nous disposons restent souvent bien maigres – pour certaines d’entre elles, jusqu’à leur prénom se perd dans l’obscurité! Ces femmes prenaient pourtant une part active à la vie musicale de la cour royale et à la création de leur temps. Justin Taylor le confesse sans ambages en préambule du concert: lorsque Sophie de Bardonnèche lui a confié son idée d’un programme entièrement consacré aux compositrices du baroque français, il a simplement répondu: “bonne chance!”… Et pourtant! Il se trouve que la vie musicale à la cour de Louis XIV était fidèlement retranscrite et archivée au jour le jour par le bibliothécaire Philidor Laisné, “Ordinaire de la Musique du Roi” et également compositeur… Toute cette vie musicale féminine, pieusement recueillie par le copiste, dormait donc dans les bibliothèques, sur des manuscrits ou dans des recueils imprimés à l’époque. Il “suffisait” (vaste tâche en réalité…) de rouvrir ces volumes fermés trois siècles durant: un travail de recherche minutieux et de longue haleine, qui a pris plusieurs années à Sophie de Bardonnèche avant de pouvoir faire revivre devant nous, dans un concert et un disque lumineux, ces “Destinées” de femmes enfouies dans les sinuosités de l’histoire. Et quel meilleur cadre pour cette redécouverte éblouie et ébahie que le festival “Un Temps pour Elles”, qui depuis cinq ans ouvre la voie à la redécouverte des compositrices de toutes époques, apportant un grand souffle d’air frais dans la vie musicale francilienne avec une programmation constante aussi bien dans l’audace que dans la qualité, toujours ébouriffante?

Sensibles à la dimension sociale et collective des pratiques musicales baroques, les interprètes ont choisi, comme cela aurait tout à fait pu se faire à l’époque, de regrouper les pièces du concert sous forme de plusieurs “suites”, réunissant à chaque fois plusieurs compositrices, en respectant l’alternance typique de pièces lentes, parfois descriptives ou méditatives, et de pièces vives et enlevées. Cette construction d’ensemble serrée et cohérente, formant une tapisserie chatoyante où les pièces s’enchaînent et se répondent, n’empêche pourtant les qualités et la personnalité propres de chacune de briller tour à tour dans la lumière: le programme frappe en effet par sa diversité, les compositrices se montrant aussi fidèles aux formes anciennes (en particulier les danses encore prégnantes dans la musique du temps) qu’à l’affût des évolutions de l’expressivité musicale, comme dans cette Ariette dans le goût nouveau de Mademoiselle Guésdon de Presles, où le chant arioso du violon, aux accents plaintifs, presque déchirants, se déploie amplement avec une grande force émotionnelle:
Le programme du concert couvre ainsi presque un siècle de créativité musicale féminine en France entre le 17e et le 18e siècle, à travers différents genres, des suites de danses lentes ou rapides, de source populaire ou aristocratique (sarabandes, gavottes, passacailles, gigues et autres menuets…) jusqu’aux recherches formelles des sonates, en passant par des pièces de caractère, davantage descriptives ou narratives, évocatrices d’atmosphères particulières; non sans d’ailleurs quelques influences bien marquées (voire carrément emprunts ou citations!), comme cette “Tempête” de Madame Papavoine, qui rappellera immanquablement une page célébrissime de Vivaldi – signe des courants musicaux qui traversaient toute l’Europe et dont ces compositrices, tout à fait au parfum de l’air musical de leur temps, étaient évidemment partie prenante:
Entre archaïsmes et expérimentation, le programme restitue ainsi le bouillonnement musical d’une époque, et montre aussi combien il est toujours précieux de ne pas se contenter de quelques œuvres saillantes passées à la postérité et plus ou moins décontextualisées, mais de s’attacher aussi à saisir tout le “tissu” musical et le “son” propre d’une époque, la texture de la musique telle qu’elle se pratiquait au jour le jour dans un cadre social. Ces compositrices longtemps laissées dans l’ombre se révèlent une parfaite porte d’entrée vers la compréhension de cette musique vécue alors au quotidien, et dont l’expérience sensible ne se limite pas à la tyrannie du “chef d’oeuvre”, du “grand répertoire” et du “canon”. Diverses par leurs styles et leurs influences, elles le sont d’ailleurs tout autant par leur extraction sociale et leur parcours de vie: certaines sont issues de familles bourgeoises de musiciens, et épouseront des collègues musiciens et compositeurs, d’autres sont le produit d’une “bonne éducation” aristocratique qui incluait nécessairement les bases de la musique du temps – celles-ci abandonneront parfois (mais pas toujours) la carrière musicale après leur mariage, ou ne pratiqueront plus que dans le cadre intime du salon. (Je renvoie à l’excellent disque et à son livret pour plus de détails biographiques.)
Au milieu des “Mademoiselle” et “Madame” plus ou moins inconnues aujourd’hui et qui n’ont laissé que peu de traces musicales ou biographiques, ressortent cependant deux noms, célèbres en leur temps et du reste jamais tout à fait oubliés, qui témoignent d’une ambition musicale plus vaste et d’une carrière indépendante de compositrice poursuivie tout au long de la vie: il s’agit de Mademoiselle Duval (alors surnommée “la Légende”) et bien sûr d’Elisabeth Jacquet de la Guerre, l’une des seules à être communément nommée par son prénom et non seulement son titre. Une génération les sépare: Mademoiselle Duval est la deuxième femme à présenter un opéra à l’Académie royale de musique (l’ancêtre de l’Opéra de Paris), tout juste quarante ans après le Céphale et Procris d’Elisabeth Jacquet de la Guerre – toutes deux débordaient ainsi du cadre intime du salon ou de celui, également restreint, de la musique de cour, pour revendiquer leur place sur la scène lyrique, devant un public plus large. Le programme fait honneur à cette ambition, en confiant aux deux compositrices un rôle de fil conducteur: de Mademoiselle Duval, nous entendons ainsi au long du concert une suite de danses tirées de l’opéra Les Génies ou les caractères de l’Amour (1736), qui a également fait l’objet récemment d’une parution complète avec l’ensemble Il Caravaggio et le chœur de l’Opéra royal de Versailles, sous la direction de Camille Delaforge:
Mais c’est bien Elisabeth Jacquet de la Guerre qui impose sa marque et sa présence au cœur du concert, avec un prélude au clavecin et des extraits conséquents de trois sonates pour violon, dont deux (en la mineur et en ré mineur) font partie de son corpus publié, et la troisième, également en la mineur, est inédite, redécouverte par Sophie de Bardonnèche au cours de ses recherches: la compositrice s’y révèle comme une figure majeure de la musique de son temps. La danse, toujours présente, dialogue dans ces pièces avec des arias déliées, chantantes et souvent empreintes de mélancolie. Femme indépendante, la compositrice s’est retrouvée seule après une terrible suite de deuils en un temps très bref, qui l’ont vue perdre tour à tour son mari (également compositeur et organiste – il s’agissait d’un véritable mariage d’amour, assez rare pour l’époque), son unique enfant et ses parents. Ce bouleversement intime, contraignant également la compositrice à déménager, a pourtant ouvert pour elle une période créatrice particulièrement riche et féconde, toute entière consacrée à l’expression musicale. En prenant compte de ce contexte douloureux, il apparaît que l’aria et l’adagio notamment de la sonate en ré mineur (l’un des points culminants, pour moi, de ce concert) dépasse le lexique habituel des “passions de l’âme” baroques fortement codifiées, pour toucher à une expression plus personnelle: non plus ces sentiments généraux traduits par un vocabulaire plus ou moins défini et bien apprêté de gestes et de tonalités, mais bien la passion d’une âme qui se présente à nous dans son individualité et sa singularité, qui nous parle directement à travers la voix du violon. Hasard (ou génie!) de la programmation du festival, des extraits de cette même sonate en ré mineur (pas tout à fait les mêmes, ni dans le même ordre…) avaient déjà résonné deux semaines plus tôt dans le très beau concert de l’ensemble Les Illuminations à l’abbaye de Maubuisson – on retrouve notamment dans les deux programmes le très flamboyant et vénitien presto du quatrième mouvement, suivi d’un adagio aux résonances plus intérieures et mélancoliques. La magie d’Internet nous permet, après les concerts, de réentendre côte à côte les deux interprétations:
Il est tout à fait fascinant de pouvoir ainsi réentendre dans un court intervalle la même pièce rare, avec des choix interprétatifs et un contexte programmatique différents, qui en font miroiter tout à fait autrement les couleurs! Et c’est le plus clair témoignage de la richesse de cette musique, qui se colore toujours de nouvelles nuances selon la lumière que l’on y jette et l’oreille que l’on y prête: en l’espace de deux semaines, le festival Un Temps pour Elles nous aura ainsi permis d’écouter deux approches très différentes, et toutes deux réjouissantes, de la musique ancienne – l’une tissant un réseau de liens et d’échos entre la musique d’Elisabeth Jacquet de la Guerre et celle d’aujourd’hui, l’autre plus fidèle à la tradition “historiquement informée” mais non moins libre dans son expression.
Car c’est bien une impression de folle liberté qui jaillit du jeu de Sophie de Bardonnèche, dont tout le corps danse et imprime sa force et sa légèreté à la musique: le phrasé de son violon est totalement captivant, grisant et électrisant, intensément magnétique, si bien que l’on se sent totalement emporté dans le tourbillonnement de ses volutes sonores, sans pouvoir y résister un seul instant. A ses côtés, le clavecin de Justin Taylor n’est pas moins phénoménal dans la clarté de ses lignes, dans sa maîtrise du temps aussi, et sa profonde complicité, matérialisée par d’intenses regards, avec l’ample déploiement du phrasé du violon… J’ai été particulièrement sidéré par les codas, dont le claveciniste égrenait et distillait lentement les notes cadentielles avec un effet de suspens, d’attente, de temps presque arrêté que je n’avais jamais entendu de la sorte sur un clavecin: la manière dont Justin Taylor posait avec précision les notes sur les résonances suspendues de l’instrument, jouant pleinement de leurs harmoniques, m’a laissé complètement ébahi – les résonances du clavecin sont pourtant bien plus ténues et subtiles que celle du piano, et je n’ai pas souvenir de les avoir jamais entendues se prolonger ainsi quasi miraculeusement, laissant le violon y mêler voluptueusement la fin de ses propres vibrations, son dernier souffle. L’acoustique de l’église de Jouy-le-Moutier, à la nef haute mais étroite, s’est du reste révélée parfaitement appropriée à la musique ancienne, donnant de l’ampleur aux instruments tout en restant très nette et claire, sans effet de brouillage ou de flou harmonique… Le festival s’y produisait pour la première fois, et l’on espère bien que ce ne sera pas la dernière: rendez-vous pris pour les prochaines éditions?
Pour finir, le bis des deux artistes a prolongé la veine vénitienne qui imprégnait la Tempête vivaldienne de Madame Papavoine comme les mouvements rapides des sonates d’Elisabeth Jacquet de la Guerre, en donnant à entendre une pièce d’Anna Bon (di Venezia…), compositrice italienne mais aux origines françaises et allemandes qui en font une parfaite représentante des courants musicaux traversant l’Europe baroque, auxquels les compositrices françaises, comme on a pu l’entendre, prenaient pleinement leur part – une part longtemps négligée, mais dont on n’espère qu’elle ne sera plus réduite au silence des bibliothèques et résonnera bientôt dans d’autres concerts aussi exaltants que celui-ci: le travail de Sophie de Bardonnèche, comme celui du festival Un Temps pour Elles, a redonné voix après trois siècles d’oubli à ces “Mademoiselles” et “Madames” qui méritent d’être connues par leur nom – et surtout par leur musique!