Tous les chemins mènent à l’amour?

“Chemins d’amour” par la Compagnie d’Être(s), avec Moana Ferré (comédienne), Élise Efremov (soprano) et Charlotte Coulaud (pianiste), mise en scène de Samuel Lebure, le 1er mai 2025 au théâtre Essaïon de Paris.

Il faut d’abord descendre sous terre, sous les voûtes de pierre de la (toute) petite salle “cabaret” du théâtre Essaïon, un peu comme on descendrait en soi-même: le cadre intime, la proximité avec la scène créent immédiatement une connivence, d’abord au sein du public, puis avec les trois artistes qui entremêlent leurs arts, la comédienne Moana Ferré, la soprano Élise Efremov, et la pianiste Charlotte Coulaud qui accompagne tout au long du spectacle les mots parlés comme chantés.

L’amour dans ses joies, ses exaltations, ses doutes et ses tourments, murmuré, avoué, fredonné ou crié: au fil des textes variés (de Shakespeare à Frida Kahlo) et des mélodies qui le sont tout autant (de Duparc à Edith Piaf en passant par Reynaldo Hahn), c’est tout un kaleidoscope tendre ou véhément de la vie amoureuse qui nous est livré sur le ton de la confidence, au fil d’une mise en espace et en corps particulièrement fluide et virevoltante où le geste, la musique et les mots se répondent librement. C’est enjoué, léger souvent et parfois grave, comme l’amour lui-même…

Si le collectionneur de raretés sera peut-être un peu frustré, c’est un immense plaisir de réentendre ici sous un jour nouveau des textes et des mélodies plus ou moins connus, de les savourer, d’en retrouver parfois la mémoire au plus profond de soi, la mémoire aussi de nos propres émotions amoureuses. Sur scène, la complicité entre les trois artistes est évidente, et très communicative: on se laisse volontiers embarquer dans cette “invitation au voyage” sur les chemins tortueux de l’amour. Mis en voix par l’excellente Moana Ferré, les textes révèlent toutes leurs nuances, et Élise Efremov aborde le chant avec une simplicité et une légèreté qui mettent merveilleusement en lumière la continuité et la parenté entre les mélodies “classiques” et la chanson populaire – un écho qui s’entend tout particulièrement dans la belle mélodie de Cécile Chaminade, “Tu me diras” (sur un poème de Rosemonde Gérard), et bien sûr dans les célèbres “Chemins de l’amour” de l’amour de Poulenc, qui viennent tout naturellement conclure le parcours et donnent son titre (et sa tonalité) au spectacle.

Chaque spectateur repart avec un petit mot d’amour sur un petit bout de papier pudiquement plié, comme une trace à conserver de ce très joli moment de littérature et de musique. On remonte à la lumière du jour le sourire au lèvres et le coeur doucement chaviré…

Un spectacle à découvrir encore dans la même salle le 8 mai à 19h!

La mélodie des cimes: vent de fraîcheur alpestre sur le Lied!

Lou Benzoni Grosset (soprano), Cyril van Ginneken (piano) et Annie-Claire Alvoët (dessin en direct) dans le spectacle “Transalpin”, conçu par Lou Benzoni Grosset et mis en scène par Catherine Dune, le 9 février 2025 à l’Auguste Théâtre, Paris.

C’est un projet porté depuis plusieurs années par la soprano Lou Benzoni Grosset: réunir dans un même spectacle son amour pour les montagnes des Alpes et sa dévotion au Lied et à la mélodie, afin de transmettre ces deux amours à un large public de tous âges en faisant un pas de côté par rapport à la forme classique du récital. Forme hybride, “Transalpin” mêle très habilement un conte attachant (écrit par la chanteuse elle-même) à un fil musical égrénant des Lieder et mélodies bien connues appartenant au coeur de répertoire du genre (Schumann, Schubert, Wolf, Mendelssohn…), mais aussi des raretés (les merveilleuses mélodies de Déodat de Séverac ou Sinigaglia, une joyeuse et peu connue “Pastorella delle Alpi” de Rossini, ou encore Meyerbeer!). Il y en a donc pour le mélomane averti comme pour le novice!

L’affiche du spectacle (conception graphique: Amandine Aubrée)

Pour mener à bien son idée, Lou Benzoni Grosset s’est entourée d’une fine équipe: Cyril van Ginneken, subtil et joueur au piano, Catherine Dune à la mise en scène (sobre mais animée, très vivante, toujours en mouvement), et les dessins réalisés en direct par Annie-Claire Alvoët et projetés sur le fond de scène, qui nimbent le tout d’une lumière poétique. Comme quoi on peut avec des moyens réduits réaliser un véritable “Gesamtkunstwerk” réunissant au service de la narration les émotions sensorielles, musicales, visuelles! Tous ces éléments se répondent constamment de manière très fluide et fourmillante d’idées: le dessin, mobilisant une multitude de techniques, tantôt évoque rêveusement un paysage estival ou hivernal, tantôt croque les personnages en quelques traits d’encre précis et nerveux; la mise en scène n’hésite pas à faire rire en convoquant l’humour très visuel de la slapstick comedy et du cinéma muet (absolument délicieux jeu du gendarme et du contrebandier!); et l’émotion est au rendez-vous, portée à chaque détour du récit par la musique.

A travers les destins croisés d’une poignée de personnages traversant les frontières de France, de Suisse et d’Italie, c’est aussi à l’évolution et aux transformations du monde alpin au tournant du 20e siècle que l’on assiste: les changements sociaux et économiques sont suggérés par petites touches avec beaucoup de finesse – “Transalpin” n’est pas une leçon d’histoire, mais parle bien de l’histoire à l’échelle humaine, sans nostalgie (la misère et la vie difficile des alpages ne sont pas cachées) mais non sans tendresse. Le conte du reste, comme tous les contes, se termine bien!

“Transalpin” apporte un vrai vent de fraîcheur – et plus encore lors de la représentation du 9 février à l’Auguste Théâtre, avec les interventions surprise (particulièrement réfraîchissantes et touchantes) du choeur d’enfants des Polysons, réparti dans les gradins au milieu du public, qui ont fait fondre tous les coeurs… Fraîcheur dans l’approche, qui envisage de nouvelles façons de présenter la musique “classique” au-delà de son public habituel et habitué, avec des formes “voyageuses” et légères adaptées aux petites scènes et à tous les spectateurs, petits et grands – sans rien sacrifier de la musique elle-même, abordée avec tout le sérieux qui sied mais sans esprit de sérieux, sans rien de guindé, une musique qui vit et qui respire l’air des cimes… Fraîcheur aussi de l’interprétation, que ce soit le piano de Cyril van Ginneken (qui jouait à l’Auguste Théâtre sur un piano droit, pour des raisons logistiques – contrainte au final fort heureuse, car l’instrument sonnait fort bien, et renforçait la dimension de proximité, le propos de simplicité du spectacle) ou la voix de Lou Benzoni Grosset, rayonnante de sincérité, parfaite pour ce répertoire reposant sur l’intimité et la complicité.

Un spectacle que l’on veut voir vivre et voyager! (Si des programmateurs me lisent…) Bonne nouvelle, d’ailleurs: la partie musicale de “Transalpin” fait l’objet d’un disque, tout fraîchement paru sous le label Maguelone, où l’on retrouve le même esprit de simplicité et de sincérité, le même vent de fraîcheur… et tout le merveilleux programme de Lieder et de mélodies du spectacle!

Une radieuse rareté avec cette mélodie de Déodat de Séverac interprétée par Lou Benzoni Grosset et Cyril van Ginneken!

“Transalpin”, un conte musical de Lou Benzoni Grosset, avec Lou Benzoni Grosset (soprano), Cyril van Ginneken (piano), Annie-Claire Alvoët (dessin en direct) et la participation du choeur des Polysons, mise en scène de Catherine Dune, le 9 février 2025 à l’Auguste Théâtre à Paris. Disque du même titre paru sous le label Maguelone (diffusion Naxos), et sur toutes les plateformes de streaming!

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