Un Berlin-Paris sur un fil… pas si fragile!

Louise Mathilde

Jeune autrice-compositrice franco-allemande installée depuis quelques années à Berlin, Louise Mathilde est très active sur la scène folk de la capitale allemande, où elle se glisse régulièrement dans les open mics pour y interpréter des reprises (notamment de Barbara, que l’on sent toujours présente ici, ombre enveloppante, bienveillante et protectrice)… mais aussi ses propres chansons en français, qu’elle tisse avec patience au fil des ans, et qu’elle vient de réunir dans un premier EP disponible sur toutes les plateformes de streaming. On y retrouve avec bonheur trois chansons précédemment égrenées sur les réseaux, mais aussi deux nouvelles… Louise Mathilde est une artiste qui ne presse pas les choses, qui prend le temps de les recueillir en elle avant de les dire, quand le moment est venu, quand il le faut bien, avec un mélange de douceur et de brûlante urgence: à chacun.e de nous d’accueillir ces chansons quand elles viennent, précieuses, fragiles et uniques comme un cadeau, une confidence murmurée… Ne vous fiez pas trop cependant à ce murmure, car c’est bien de force, d’affirmation, de liberté d’être, de bouger et de grandir, qu’il est question ici, à chaque détour d’une plume incisive et précise!

Ce cheminement vers l’affirmation de soi, sous des airs doux-amers, était déjà tracé dans la toute première chanson dévoilée par Louise Mathilde, “Septembre”, mise en images par la vidéaste Keri Clouds qui a parfaitement su, sans s’arrêter à une illustration littérale du texte, traduire l’univers sensoriel de la chanson, la fluidité aquatique et aérienne d’une éclosion à soi, d’une (r)évolution intime, profonde et incarnée:

Ce chemin personnel, Louise Mathilde n’a depuis lors cessé de le creuser, disant les multiples manières de s’éloigner ou de se rapprocher, de soi ou des autres, avec joie, douceur, confiance, tendresse, amertume, colère ou violence – tous les miroitements d’une relation sans cesse changeante avec soi-même et les rencontres (heureuses ou funestes) d’une vie. Peut-être est-ce finalement la façon dont on s’approprie les “accidents” du chemin qui crée un monde à soi que l’on peut habiter? Le deuil de ce qu’on doit laisser derrière soi est bien présent chez Louise Mathilde (par exemple dans la chanson “Les éléphants”), mais ce sont ces abandons aussi qui permettent peu à peu de reconstruire une confiance, un “être-au-monde” de moins en moins timide. Tout cela est dit, chanté, suggéré avec finesse, Louise Mathilde n’oubliant pas que son propre cheminement, s’il est parfois solitaire, s’incrit dans une lignée, prolonge une histoire familiale (“Mamie”) ou plus largement les combats féministes pour l’émancipation (“Sorcière”), noue autour d’elle un réseau de relations, de rencontres, de collaborations créatives, une constellation vivante de chemins qui se croisent et s’enrichissent, pour un temps ou pour longtemps, et dont Louise Mathilde chante les fidélités et les fugacités, avec une conscience aiguë du temps qui passe.

D’ailleurs, si en scène Louise Mathilde est souvent seule avec sa guitare, les complices, compagnes et compagnons de route répondent présent.e.s pour nimber les captations de ses chansons d’arrangements généreux, caressants et soyeux (cordes, choeurs, synthés…), ou d’images sensibles et fortes. Louise Mathilde pratique également le collage, et ses chansons comme l’art visuel qui les accompagne gardent une dimension artisanale, au sens le plus noble du terme: un travail brodé, cousu, tissé à la main, avec la délicatesse d’une dentelle. Si le fil de cette toile peut paraître ténu, ne croyez pas pour autant pouvoir l’arracher impunément: ainsi tissé de confiance en soi, de patience et de solidarités collectives, il tiendra bon! Louise Mathilde a longtemps attendu avant de pouvoir dire l’indicible, avec la chanson “Sans titre”, coup de poing qui ne laisse pas indemne et où la voix est parfois au bord de se briser sur un fond d’arrangements électroniques sombres, plus industriels que folk, ponctués de cloches fantômatiques et lancinantes. Mais au fond de cet abîme, Louise Mathilde donne un grand coup de pied pour remonter à la surface, à la lumière, pour refuser obstinément la noyade, reprendre souffle et revendiquer une affirmation solaire, sans compromis ni compromission, de son corps et de soi. Une chanson (ou un cri) que l’on écoute le ventre noué.

Si les fleurs entourent Louise Mathilde sur la couverture de son EP, celles-ci sont donc davantage “immortelles” que fragiles, et solidement, obstinément enracinées… Il faut peut être apprendre à voir dans les fleurs, non quelque chose de frêle qu’il faudrait protéger, mais au contraire le signe même, dans une explosion de couleurs, d’une force naturelle en action, d’une puissance en constante éclosion, capable de s’insinuer entre les pierres les plus dures, et de s’affirmer partout, toujours – avec douceur peut-être, mais une douceur qui ne doit pas tromper sur son caractère et sa force véritables. Une douceur capable de tout emporter, tout chambouler, de se frayer un chemin partout – et surtout droit au coeur.

Et puisque l’on est du côté de Berlin, je ne peux m’empêcher de penser à un “classique” de la scène alternative de cette ville: “Blumen” du groupe industriel Einstürzende Neubauten… On pourrait croire que l’univers de Louise Mathilde, nourri aux sources de la musique folk acoustique et de la chanson française, serait à mille lieues des obscures expérimentations sonores de Blixa Bargeld et de sa bande de post-punks. Les apparences sont souvent trompeuses, n’est-ce-pas? Ancrée dans la tradition de l’avant-garde (le dispositif du décor s’inspire des créations du compositeur futuriste italien Luigi Russolo), “Blumen”, à sa manière polysémique et ambiguë, acide et corrosive, ne déconstruit-elle pas elle aussi les vieux clichés “fleuris” de “l’éternel féminin”? A chacun.e d’en trouver sa propre interprétation…

Comme l’univers de Louise Mathilde, “Blumen” est une pièce multilingue, qui existe en version allemande, anglaise, française et même japonaise. Je vous laisse ici, en guise de conclusion ouverte et incertaine, avec la version française, interprétée par une figure dévorante et dévorée, brûlante et brûlée de la contre-culture des années 1990, la poétesse, mystique et courtisane Diana Orlow a.k.a. Lilith von Sirius, emportée très jeune par une maladie aussi fulgurante et douloureuse que fut sa vie:

Retrouvez les chansons de Louise Mathilde sur Youtube, Bandcamp ou vos plateformes habituelles!