Que peut la musique face à l’indicible?

En reprenant à l’ECUJE, le 19 novembre, leur spectacle “Le Block 15”, construit autour de la réalité historique des deux orchestres (d’hommes et de femmes) qui ont fonctionné au cœur du camp d’Auschwitz, le pianiste Pascal Amoyel et la violoncelliste Emmanuelle Bertrand ouvrent des questions complexes, difficiles et parfois douloureuses sur la puissance (ou l’impuissance) de la musique aux heures les plus sombres. Un spectacle adossé, malgré tout, à l’obstination de l’espoir et à une foi profonde en la vie: les dernières notes de notre humanité ne sont peut-être pas encore écrites – tant qu’il y aura de la musique, et des musicien.ne.s pour en vivre et la faire vivre?

Emmanuelle Bertrand (violoncelle) et Pascal Amoyel (piano) dans “Le Block 15”, le 19 novembre 2025 à l’ECUJE.

La représentation de la Shoah pose toujours des questions à la fois esthétiques et morales – où s’arrête la licence créatrice face à un événement aussi incommensurable, aux limites de l’imaginable et pourtant si implacablement concret dans sa machinerie, son organisation minutieuse, presque comptable? Comment témoigner sans trahir, sans fausser la vérité de l’histoire? C’est vrai pour le roman, pour le théâtre, et cela l’est peut-être plus encore pour la musique, dont le lyrisme intrinsèque, la tentation romantique toujours présente risque vite de sonner faux dans ce contexte. Sans oublier que la vie musicale dans les camps, de Terezin/Theresienstadt à Auschwitz, si elle a pu constituer une véritable planche de salut pour nombre de déportés, remplissait également, on le sait bien, des fonctions de pure propagande, visant à édulcorer la brutale réalité de l’entreprise d’extermination: à Theresienstadt, on paradait les orchestres devant les visiteurs de la Croix-Rouge – s’il y a de la musique, cela ne doit pas être si terrible, n’est-ce pas?… On sait pourtant quelle effroyable réalité était ainsi voilée: des musiciens montrés aux délégations en visite, très peu ont survécu (y compris les enfants, comme en témoigne l’histoire déchirante de la création de l’opéra de Hans Krása, Brundibár, à Terezin).

Les deux artistes, à la fois musiciens et comédiens, naviguent entre ces écueils en choisissant, très judicieusement, de restreindre leur perspective aux regards croisés de deux témoins directs, qui ont survécu pour raconter: le pianiste, compositeur et chef d’orchestre Simon Laks, et la violoncelliste Anita Lasker-Wallfisch, qui vit toujours à Londres. C’est donc sur les sources primaires (lettres, souvenirs, témoignages) laissées par ces deux personnages réels qu’Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel s’appuient pour les incarner sur scène, sans commentaires inutiles, ni prétention à faire le tour de l’expérience concentrationnaire dans tous ses aspects – cette humilité dans la démarche, s’effaçant devant les témoins, et cette renonciation délibérée à l’exhaustivité sont toutes deux bienvenues. Une troisième figure apparaît en creux, notamment à travers les yeux de la violoncelliste: celle d’Alma Rosé, célèbre violoniste et nièce de Gustav Mahler, qui dirigea l’orchestre des femmes avant de succomber à la maladie, peu de temps avant la libération des camps. Là aussi, l’angle subjectif est pleinement assumé: c’est le regard, parfois ambigu, d’Anita sur Alma qui nous est livré, et non un portrait qui se voudrait entier de cette dernière. Paradoxalement, c’est bien dans cette restriction volontaire du regard, cette renonciation à vouloir dresser un tableau trop général, que le spectacle s’approche de la vérité, en laissant aux êtres (et notamment à Alma Rosé se consumant totalement dans la musique comme pour fuir la réalité) leur part de mystère irréductible.

C’est la musique, précisément, qui vient donner à ce mystère des êtres son épaisseur, sa profondeur: le spectacle la laisse amplement respirer, et construit véritablement le récit autour de la musique – c’est la musique qui vient dire, au-delà des mots, ce qui se dit difficilement, ce qui est presque indicible. En choisissant comme témoins historiques un compositeur-pianiste et une violoncelliste, Pascal Amoyel et Emmanuelle Bertrand permettent à leurs deux instruments de prendre la parole, tout en laissant leur juste place aux mots pour préciser et contextualiser l’émotion musicale; les deux musiciens sont d’ailleurs familiers de ces démarches où parole et musique se complètent et s’éclairent mutuellement (Pascal Amoyel a créé au Perreux-sur-Marne le festival Notes d’automne, dédié aux croisements entre musique et littérature). Le programme musical est donc ici inséparable de la narration, et se répartit essentiellement en trois groupes de pièces qui participent de manière différente au récit:

  • D’abord des pièces connues du répertoire (Chopin, Bach, Liszt, Kreisler…), qui constituent en quelque sorte le substrat musical et culturel commun aux victimes et aux bourreaux – le répertoire autorisé au sein du camp, et que les deux témoins y ont joué, ou auraient très bien pu y jouer. Cette musique constitue un fil conducteur, une toile de fond permanente toujours à l’esprit – elle représente un univers, un héritage culturel et musical qui demeure, pour les protagonistes, constitutif de ce qu’ils sont, de leur personnalité de musiciens, mais qui est pourtant ébranlé et remis en cause par l’expérience concentrationnaire, qui vient assombrir cette musique dont la tradition est aussi ostensiblement revendiquée par les bourreaux. Ainsi, l’introduction du spectacle, par le piano de Pascal Amoyel, enchaîne les extraits de ces pièces du répertoire, mais le jeu du pianiste se fait progressivement de plus en plus heurté, distordu, presque violent, comme si les réminiscences heureuses du passé musical passaient sous nos yeux (et nos oreilles) dans la broyeuse d’une réalité brutale où la musique n’a pas, n’a plus sa place. Les protagonistes ne peuvent pourtant se déprendre tout à fait de cette musique qui est aussi la leur, autour de laquelle ils ont construit toute leur vie – Emmanuelle Bertrand entre en scène en jouant une gigue des suites pour violoncelle de Bach d’une manière d’abord hésitante, puis de plus en plus affirmée, pour nous dépeindre en quelques traits d’archet le parcours musical d’Anita, comme un cheminement vers la maturité, entre doutes et confiance dans sa vocation. C’est tout le paradoxe que vivent les deux protagonistes: ils sont cette musique, ils sont les dignes héritiers de cette tradition musicale, à présent déformée et détournée de manière presque grotesque par les bourreaux, et devenue un instrument de l’oppression.
  • Ensuite, des pièces “interdites”, considérées par les Nazis comme appartenant à la catégorie des musiques “dégénérées”, simplement parce qu’oeuvres de compositeurs juifs – des pièces qui relèvent donc de la vie musicale clandestine des déportés. Il s’agit notamment du deuxième mouvement de la Sonate pour violoncelle et piano de Simon Laks lui-même, composée et créée à Vienne avant la guerre et reconstituée de mémoire à Auschwitz, où le musicien l’a jouée en secret: il était important, dans ce spectacle, de faire entendre aussi cette (très belle) musique étouffée, cette part de vie musicale portée intimement, au plus profond d’eux-mêmes et dans leur mémoire, par les musiciens juifs déportés – d’autant plus important d’ailleurs que cette musique tarde à être redécouverte et demeure aujourd’hui encore rare, malgré le travail remarquable d’associations comme le Forum Voix étouffées pour la remettre en lumière. Plus singulière encore est l’anecdote relatée autour de la Chanson juive d’Ernest Bloch: les mémoires de Simon Laks rapportent le cas d’un officier allemand qui demandait aux prisonniers de lui jouer, clandestinement bien sûr, de la musique juive, et en semblait profondément et paradoxalement ému – situation à la fois étrange et vertigineuse.
  • Enfin, des pièces de musique du 20e siècle dont la relation avec le sujet semble à première vue plus lâche: Messiaen (mais j’y reviendrai plus loin), et surtout deux très belles pièces du trop rare Olivier Greif, la Sonate de Guerre pour piano, et la Sonate de Requiem pour violoncelle et piano. Greif, né en 1950, n’a pas directement connu la Shoah, mais en a été profondément marqué à travers ses parents, tous deux survivants – le compositeur restait hanté notamment par l’image du matricule tatoué sur le bras de son père. L’écriture de Greif, dense et serrée, joue des ruptures stylistiques et des strates superposées, mêlant à un atonalisme assez libre, parfois douloureux et heurté (mais toujours rigoureusement construit) de nombreuses citations, réelles ou apocryphes, renvoyant à toutes sortes d’univers musicaux, des ragas indiens aux spirituals en passant par les chorals protestants, les berceuses et la musique juive, profane comme liturgique. Elle ouvre ainsi la réflexion sur la possibilité d’une musique après la Shoah, hantée d’échos multiples du passé et du présent. Du premier mouvement de sa Sonate de Guerre, Olivier Greif écrit d’ailleurs ceci: “il n’échappera à personne qu’il fait plus particulièrement référence à la seconde guerre mondiale et à l’Holocauste. Du fait que les réminiscences musicales que j’ai choisi d’y faire figurer évoquent autant l’horreur de l’Allemagne nazie que divers repères sonores issus de la civilisation qui l’a précédée, on peut dire que ce mouvement est également une réflexion sur l’évolution de la culture germanique depuis le début du 19e siècle et sur la perversion intime qui a permis que s’accomplisse l’innommable.” La présence de cette pièce dans le programme vient ainsi éclairer sous un jour nouveau celle des pièces du répertoire “classique” évoquées plus haut: les deux pièces de Greif constituent un chaînon qui relie ce passé à notre temps inquiet et troublé. A nous sans doute de tirer les fils de cette réflexion et de ce jeu d’échos qui se diffracte jusque dans nos vies, et dans nos responsabilités face au temps présent – responsabilités présentes qui impliquent aussi, à l’évidence, la préservation et la transmission aux générations futures des témoignages du passé, un travail toujours nécessaire, toujours recommencé auquel Pascal Amoyel et Emmanuelle Bertrand apportent ici leur pierre.
La Sonate de Guerre d’Olivier Greif interprétée par Pascal Amoyel.

Petite réserve cependant pour ce que je considère personnellement comme un légère faute de goût: était-il vraiment nécessaire de faire parler les officiers allemands avec un accent germanique contrefait et comique, comme dans un mauvais film de guerre ou d’espionnage, qui provoque à chaque fois dans le public quelques rires étouffés? Je comprends le souci de vouloir alléger un peu l’atmosphère en offrant ainsi de petites touches (très passagères) de comic relief1. Pour autant (sans compter que mon oreille lorraine, habituée aux vrais accents germaniques, grimace douloureusement à chaque fois…), cette rupture du ton et de la tenue d’ensemble d’un spectacle par ailleurs subtil et pudique me semble à la fois inutile et assez malvenue, dans la mesure où elle en vient à gauchir une réalité fort justement abordée à travers les voix de Simon Laks et d’Anita Lasker-Wallfisch: le fait (douloureusement incompréhensible) que victimes et bourreaux parlaient souvent la même langue, et aimaient la même musique. Anita Lasker-Wallfisch, née à Breslau, est de nationalité et de langue maternelle allemande, et Simon Laks, né à Varsovie mais ayant vécu à Vienne, maîtrisait parfaitement cette langue parmi d’autres – s’ils s’étaient croisés avant la guerre dans quelque salon ou salle de concert, musiciens victimes et officiers bourreaux auraient semblé appartenir au même monde, à la même culture. Donner un faux accent aux seuls officiers du camp semble ainsi une façon un peu maladroite d’échapper à cette cruelle vérité: s’il a fallu pour la faire naître un terreau historique particulier, et une certaine évolution de la culture allemande après le romantisme, l’horreur des camps n’est pas liée à des traits nationaux spécifiques, facilement identifiables et réductibles à la caricature d’un accent. C’est bien plus profondément que la part sombre de notre humanité est interrogée par le fait que l’extermination de masse ait été possible au cœur d’une telle culture, où la musique jouait un rôle central. Dans son livre Musiques d’un autre monde (1948), réédité en 1978 dans une version modifiée sous le titre Mélodies d’Auschwitz, Simon Laks montre d’ailleurs une vision très lucide et très dure du rôle de la musique dans l’appareil concentrationnaire même, comme instrument de torture et de soumission totale des corps et des esprits. Le spectacle de Pascal Amoyel et Emmanuelle Bertrand, s’il préfère en dernier ressort mettre en avant les “notes d’espoir”, ne passe pas à côté de cette dimension plus sombre et plus ambiguë de la musique, notamment quand il évoque l’arrivée de Simon Laks dans le camp, où celui-ci découvre

…des pupitres, des pupitres à musique ! […] Qui dit pupitres, dit musiciens. Les uns sans les autres n’ont pas leur raison d’être. Qui joue donc de la musique ici ? Les bourreaux ou les victimes ? Quelle est donc la musique qui résonne en ce maudit lieu ? Des danses macabres ? Des chants funèbres ? Des chants hitlériens ?

Plus loin, c’est l’effarement qui saisit le spectateur quand lui est décrite la vision de colonnes de femmes marchant mécaniquement vers leur labeur quotidien, au son d’une marche de l’orchestre soumettant les corps à un rythme qui dissout toute individualité: il y a ainsi une tension, terrible, entre le salut personnel offert par la musique aux musiciens déportés, et la dimension dépersonnalisante de cette même musique, transformée en instrument d’oppression aux mains des bourreaux. Cette tension atteint son paroxysme au mitan du spectacle, jusqu’à en devenir insoutenable dans une scène d’une intensité qui laisse sans voix: alors que la violoncelliste vient d’évoquer, sur de doux accents de Chopin, “l’espoir” qui renaît malgré tout, à certains moments, avec la musique, cet espoir que tout n’est peut-être pas perdu de l’humanité commune, le pianiste intervient pour raconter la veillée de Noël de 1943, où l’orchestre avait reçu l’ordre d’aller jouer à l’hôpital des femmes (“ou plutôt le mouroir des femmes”). Alors qu’il entonne un chant de Noël traditionnel, l’orchestre est interrompu par des pleurs et des gémissements de plus en plus forts, jusqu’à ce que le public finisse par crier aux musiciens: “Arrêtez! Allez-vous-en! Laissez nous crever en paix!” – de fragile signe d’espoir, la musique elle-même s’est travestie en violence, torture, rappel insupportable de l’abjection. Lorsque la douceur de Chopin s’élève à nouveau, on ne l’entend plus tout à fait de la même oreille: son apaisement est devenu un peu suspect, et pourtant on veut encore s’accrocher à sa beauté et y croire.

Si elle n’est ici que pudiquement effleurée, cette dualité de la musique n’en est pas moins terriblement dérangeante et déstabilisante; le spectacle a du reste l’élégance de ne pas forcer de conclusion trop nette sur cette dualité irréductible, et de laisser cette question en suspens – il n’y a peut-être pas de réponse, d’ailleurs.

J’avais une autre réserve, sur le papier, en voyant au programme la “Louange à l’Eternité de Jésus” tirée du Quatuor pour la Fin du Temps de Messiaen. D’abord parce que c’est un peu un lieu commun d’associer cette oeuvre à la déportation – si elle a bien été composée et créée au stalag, elle reprend pour l’essentiel un matériau musical antérieur, et s’inscrit dans la continuité d’une recherche musicale et mystique d’inspiration chrétienne engagée par Messiaen bien avant la guerre; ensuite parce qu’évidemment l’expérience d’un prisonnier de guerre, traité plus ou moins selon les lois conventionnelles et voué à retourner assez rapidement dans son foyer, n’a pas grand chose en commun avec celle des camps de concentration et d’extermination. Cependant, venant se poser juste après l’évocation de la mort d’Alma Rosé, la pièce de Messiaen sonne parfaitement à propos: elle devient une forme de prière de requiem universelle, détachée de son substrat chrétien, conviant chacun et chacune au recueillement, à la méditation, à l’élévation, au-delà des mots et des concepts – il faut parfois faire confiance à la musique, et s’y abandonner, comme hors du temps. Contre toute attente, à ce moment précis, la pièce de Messiaen sonne juste – comme la plus grande partie de ce spectacle, davantage destiné à ouvrir des réflexions qu’à apporter des réponses toutes prêtes. Que peut ou ne peut pas la musique face à l’indicible? Est-elle simple divertissement (sinon déni de la réalité), outil d’oppression ou au contraire de libération – ou tout cela à la fois? La question nous est posée, aujourd’hui comme hier, et c’est notre réponse à cette question qui nous engage face à l’avenir – Pascal Amoyel et Emmanuelle Bertrand, pour leur part, ont choisi semble-t-il d’espérer que la musique puisse encore nous aider à vivre. Mais quelle musique, et comment? En ces temps à nouveau de plus en plus enténébrés, c’est une question qu’il n’est pas vain de se poser – quelle sera notre responsabilité de musiciens ou d’amateurs de musique face à la marche du monde?

  1. Il y a du reste une véritable scène de comédie, fort réussie et croquée avec une noire ironie et un sarcasme mordant: lorsqu’un gardien surprend Simon en train de jouer sa propre sonate (une offense passible d’expulsion de l’orchestre et donc de mort certaine), le musicien a la présence d’esprit d’attribuer sur le champ la pièce à un célèbre compositeur germanique, pourtant d’une toute autre époque et d’un autre style. Le militaire n’y voit que du feu, et s’en repart satisfait, clamant qu’il savait bien qu’une telle musique ne pouvait être l’oeuvre que d’un génie allemand… Quelle meilleure démonstration de l’absurdité des prétentions nationalistes, en musique comme dans d’autres domaines, et du fait que les thuriféraires des frontières culturelles bien délimitées (aujourd’hui du reste comme hier) sont souvent fort ignorants de cela même qu’ils prétendent chérir? ↩︎

Quand deux accordéons… s’accordent (à merveille!)

Forgé sur les bancs de la classe d’accordéon du CNSMDP, le duo Odéa réunit les deux jeunes instrumentistes Alice Ouary et Émilie Delapierre autour d’une même passion pour la transcription et l’exploration musicale. Cet enthousiasme, visible et communicatif, se déploie à travers un répertoire varié et sans frontières (classique et contemporain, savant et populaire) qu’elles prennent le temps de peaufiner et d’approfondir de concert en concert. Car ce n’est pas la première fois que je les croise: j’ai eu la chance de les entendre plusieurs fois au conservatoire, notamment dans leurs récitals de fin d’année (toutes deux viennent en effet de passer brillamment leur double licence d’accordéon et de musique de chambre, félicitations à elles!). C’est un réel plaisir de pouvoir ainsi suivre de loin en loin une évolution musicale, de retrouver les pièces “fétiches” qui jalonnent un parcours d’artiste, mais aussi d’en découvrir de nouvelles qui viennent peu à peu étoffer le répertoire des deux musiciennes et affirmer leur démarche singulière. Quel bonheur, donc, de les retrouver un peu par hasard en vacances au bord de la Charente, plus précisément à Rochefort (petit clin d’œil au passage à Jacques Demy, pour l’esprit de liberté et la légèreté!), où elles se produisaient cet été à l’invitation de l’association Nout’Kanto, dédiée à la promotion des artistes ultramarins (Alice Ouary est en effet originaire de la Réunion).

Le duo Odéa (Alice Ouary et Émilie Delapierre, accordéons), dans leur programme “Prima la musica!” le 17 août 2025 au Temple protestant de Rochefort (Charente-Maritime).

En parlant de pièces qui constituent des jalons, c’est bien le cas de celle qui ouvre le concert, puisque c’est précisément autour de cette Passacaille pour orgue en do mineur de J.S. Bach que le duo s’est initialement constitué en 2021: les deux musiciennes n’ont de cesse depuis de revenir à cette pièce originelle, d’en creuser la matière et les lignes entrecroisées. Parmi les sobres boiseries d’un temple protestant, l’expérience musicale est profonde et recueillie. L’accordéon, ce n’est pas nouveau, se prête particulièrement bien à transcrire la “voix” de l’orgue; mais quand il s’agit de *deux* accordéons (de modèle identique, pour garantir l’unité du timbre), l’effet est plus vertigineux encore: les notes fuguent et virevoltent d’un instrument à l’autre dans une polyphonie glorieusement claire et lisible – frissons garantis, d’autant plus que la mise en regard des deux instruments permet de développer des contrastes et des nuances de dynamique qu’un seul soufflet ne permet pas… Le ton est d’emblée donné quant au sérieux et à la rigueur du travail de transcription et d’interprétation des deux musiciennes, mais aussi quant à leur liberté d’approche et à leur profonde complicité, qui éclate dans le va-et-vient constant et précis entre les deux accordéons – une parfaite synchronisation nullement mécanique mais très incarnée, portée davantage par l’échange permanent des regards et des mouvements que par une lecture métronomique…

On change ensuite radicalement d’horizon, de style et d’époque avec les Sept danses balkaniques (Sedam balkanskih igara, 1924) du compositeur serbe Marko Tajčević, mêlant modernisme et inspiration folklorique dans un esprit comparable à celui d’un Bartók ou d’un Kodály à peu près à la même époque. Il s’agit évidemment toujours d’une transcription (le répertoire “natif” pour duo d’accordéons frôlant l’inexistence…), cette fois depuis le piano. Ces sept danses sont de délicieuses miniatures ciselées, entraînantes et teintées parfois d’une touche de mélancolie: l’accordéon ici semble faire tout naturellement, presque organiquement, le lien entre la tradition populaire de la danse et sa transposition dans l’univers “savant” du piano classique: une frontière musicale évidemment bien contestable, que l’ivresse rythmique mais aussi la richesse des timbres et la finesse des couleurs déployées par les deux musiciennes viennent justement effacer dans un souffle…

Les “Sept danses balkaniques” dans leur version originale, pour piano (pianiste: Nikola Rackov). Merci au duo Odéa de nous faire découvrir, par la magie de la transcription, ce compositeur méconnu en France!

Après ce voyage (qui ne sera pas le dernier de ce très beau et décidément généreux programme!), on revient à l’univers de l’orgue romantique français avec un autre jalon du répertoire du duo, un très beau Prélude de Cécile Chaminade qui joue avec grâce de formes archaïsantes, comme un regard nostalgique en arrière, avant de plonger dans la dimension la plus virtuose et la plus “symphonique” de l’instrument avec le mouvement final de la Symphonie pour orgue n°5 de Widor, un déchaînement musical irrésistible où les deux accordéons donnent toute leur puissance tourbillonnante dans un “point d’orgue” qui emporte tout! Il se trouve que j’avais très récemment entendu ce même mouvement sur un très bel orgue (l’orgue Casavant de l’église Saint Andrew & Saint Paul de Montréal, le plus imposant de la ville avec plus de 7000 tuyaux): il est fascinant de voir à quel point deux accordéons, dans un plus petit espace, tiennent la comparaison par la variété des registres et des couleurs, restituant par d’autres moyens la même ivresse, le même vertige.

Le temps d’un bref entracte (bien nécessaire après ce maëlstrom!), nouveau voyage à l’horizon: cette fois c’est l’Argentine et le bandonéon du tango qui viennent habiter les deux accordéons du duo Odéa, avec deux pièces de grands maîtres du genre: une “Divagacion y Tango” de Julio Oscar Pane, qui comme son titre l’indique prend le temps de sinuer rêveusement avant d’entrer dans le vif de la danse, et bien sûr un tango de l’incontournable Astor Piazzolla, que l’on n’a guère besoin de présenter tant son style, emblématique des ambitions du “tango nuevo” (qui cherche également à gommer la distinction entre tradition populaire et musique dite “sérieuse”), se reconnaît d’emblée quelque soit l’instrument…

Ne croyez pas pourtant que l’aventure s’arrête là, sur les bords du Rio de la Plata: comme l’anti-héros d’Ibsen emporté à son corps défendant dans de folles tribulations autour du monde, nous voilà déjà repartis au grand vent de l’accordéon vers… la Norvège, puisque c’est évidemment de Peer Gynt qu’il s’agit, et de la première suite symphonique qu’Edvard Grieg a tiré de sa musique de scène pour la pièce éponyme. Et c’est ébouriffant: les deux accordéons convoquent tout un orchestre, toutes les irisations des cordes, des bois, des vents, des cuivres, et tous les registres, de la tendresse d’une aurore dans la montagne à la furie des trolls dans leur antre, en passant par la plainte déchirante de la mort d’Åase et la virevoltante danse d’Anitra – lorsque la coda culmine sur des glissandi hallucinants, la public en reste bouche bée, le souffle coupé par cette virtuosité échevelée, d’une vélocité impressionnante, qui ne verse pourtant jamais dans le démonstratif et reste toujours au service de la musicalité. Une magnifique leçon de l’art de la transcription, qui sans imiter servilement parvient à évoquer l’univers sonore de l’orchestre, et à renouveler l’écoute de chaque pièce, même très connue, à travers des timbres nouveaux – des émotions nouvelles.

Compte sur moi pour continuer à suivre le duo Odéa et vous en donner des nouvelles!

Entrez dans la danse, “Mademoiselle(s)”!

Ne vous fiez pas à sa mine sévère: c’est en partie grâce à lui, dévoué archiviste de la vie musicale à la cour de Louis XIV, que certaines de ces partitions sont finalement parvenues jusqu’à nos oreilles…

Fidèle à ses habitudes de découvertes hors des sentiers battus, le festival “Un Temps pour Elles”, décidément l’un des rendez-vous musicaux les plus revigorants d’Île-de-France (et qui rayonne bien au-delà, notamment grâce au travail de publication de la Cité des Compositrices et son label La Boîte à Pépites), proposait le 15 juin 2025, dans la merveilleuse église de Jouy-le-Moutier, une plongée joyeuse et dansante dans les raretés du baroque français au féminin, guidée avec fougue par la violoniste Sophie de Bardonnèche et le claveciniste Justin Taylor – dont l’évidente et radieuse complicité s’est affûtée au sein de l’ensemble Le Consort, déjà bien connu des “baroqueux”… Au-delà même de la simple découverte de partitions isolées, c’est toute une réalité collective, une sociabilité partagée autour de la musique, qui se laisse ainsi entrevoir au fil du remarquable travail de recherche et d’exhumation mené par la musicienne. Le résultat de ces heures passées dans les bibliothèques à compulser les manuscrits et les centaines de pages des recueils d’époque n’a cependant rien d’austère, et se révèle au contraire intensément vibrant et coloré sous l’archet et les doigts des deux interprètes, laissant pleinement exploser la saveur et les délices sensoriels de cette musique – qui auraient pu rester endormis entre des pages poussiéreuses que personne n’ouvre jamais. On en ressort donc plein de gratitude – envers la musicienne et son complice, envers les organisatrices du festival, toujours sur la brèche pour nous offrir ces merveilleux moments, et aussi un peu envers ce brave André Danican Philidor dit Philidor Laisné (ou l’Aîné), l’archiviste (lui aussi bien oublié) qui a recueilli et retranscrit un certain nombre de ces pièces (certaines pièces de clavecin étant d’ailleurs sans doute en partie improvisées par ces musiciennes chevronnées lors de concerts ou soirées musicales en bonne compagnie)…

Sophie de Bardonnèche (violon baroque) et Justin Taylor (clavecin) présentent leur programme “Destinées” consacré aux compositrices oubliées du baroque français, le 15 juin 2025 à l’église de Jouy-le-Moutier dans le cadre du festival “Un Temps pour Elles”.

Connaissez-vous Mademoiselle Duval, Mademoiselle Laurant, Mademoiselle de Menetou, Mademoiselle Bocquet, Mademoiselle de Fumeron, Mademoiselle Guésdon de Presles, ou encore Mesdames Talon, Papavoine et de la Chaussée? Je ne m’avance guère en prédisant que vous répondrez (tout comme moi il y a peu!) par la négative: on sait souvent peu de choses de ces “oubliées” de la musique française du Grand Siècle et du 18e siècle, et même les indices biographiques dont nous disposons restent souvent bien maigres – pour certaines d’entre elles, jusqu’à leur prénom se perd dans l’obscurité! Ces femmes prenaient pourtant une part active à la vie musicale de la cour royale et à la création de leur temps. Justin Taylor le confesse sans ambages en préambule du concert: lorsque Sophie de Bardonnèche lui a confié son idée d’un programme entièrement consacré aux compositrices du baroque français, il a simplement répondu: “bonne chance!”… Et pourtant! Il se trouve que la vie musicale à la cour de Louis XIV était fidèlement retranscrite et archivée au jour le jour par le bibliothécaire Philidor Laisné, “Ordinaire de la Musique du Roi” et également compositeur… Toute cette vie musicale féminine, pieusement recueillie par le copiste, dormait donc dans les bibliothèques, sur des manuscrits ou dans des recueils imprimés à l’époque. Il “suffisait” (vaste tâche en réalité…) de rouvrir ces volumes fermés trois siècles durant: un travail de recherche minutieux et de longue haleine, qui a pris plusieurs années à Sophie de Bardonnèche avant de pouvoir faire revivre devant nous, dans un concert et un disque lumineux, ces “Destinées” de femmes enfouies dans les sinuosités de l’histoire. Et quel meilleur cadre pour cette redécouverte éblouie et ébahie que le festival “Un Temps pour Elles”, qui depuis cinq ans ouvre la voie à la redécouverte des compositrices de toutes époques, apportant un grand souffle d’air frais dans la vie musicale francilienne avec une programmation constante aussi bien dans l’audace que dans la qualité, toujours ébouriffante?

Comme toujours avec le festival “Un Temps pour Elles”, en itinérance dans les plus beaux sites patrimoniaux du Val d’Oise, le lieu ajoute encore à la magie et au merveilleux du concert: ici l’église de Jouy-le-Moutier, dont la construction s’étage du roman au gothique tardif, en passant par la pureté des lignes du premier gothique francilien.

Sensibles à la dimension sociale et collective des pratiques musicales baroques, les interprètes ont choisi, comme cela aurait tout à fait pu se faire à l’époque, de regrouper les pièces du concert sous forme de plusieurs “suites”, réunissant à chaque fois plusieurs compositrices, en respectant l’alternance typique de pièces lentes, parfois descriptives ou méditatives, et de pièces vives et enlevées. Cette construction d’ensemble serrée et cohérente, formant une tapisserie chatoyante où les pièces s’enchaînent et se répondent, n’empêche pourtant les qualités et la personnalité propres de chacune de briller tour à tour dans la lumière: le programme frappe en effet par sa diversité, les compositrices se montrant aussi fidèles aux formes anciennes (en particulier les danses encore prégnantes dans la musique du temps) qu’à l’affût des évolutions de l’expressivité musicale, comme dans cette Ariette dans le goût nouveau de Mademoiselle Guésdon de Presles, où le chant arioso du violon, aux accents plaintifs, presque déchirants, se déploie amplement avec une grande force émotionnelle:

(Dans cette vidéo promotionnelle comme sur le disque paru chez Alpha Classics, le clavecin de Justin Taylor est rejoint à la basse par la viole de gambe de Lucile Boulanger.)

Le programme du concert couvre ainsi presque un siècle de créativité musicale féminine en France entre le 17e et le 18e siècle, à travers différents genres, des suites de danses lentes ou rapides, de source populaire ou aristocratique (sarabandes, gavottes, passacailles, gigues et autres menuets…) jusqu’aux recherches formelles des sonates, en passant par des pièces de caractère, davantage descriptives ou narratives, évocatrices d’atmosphères particulières; non sans d’ailleurs quelques influences bien marquées (voire carrément emprunts ou citations!), comme cette “Tempête” de Madame Papavoine, qui rappellera immanquablement une page célébrissime de Vivaldi – signe des courants musicaux qui traversaient toute l’Europe et dont ces compositrices, tout à fait au parfum de l’air musical de leur temps, étaient évidemment partie prenante:

Un écho frappant d’un célèbre concerto “saisonnier” de Vivaldi… qui sera lui aussi largement oublié et connaîtra une longue éclipse jusqu’au 20e siècle, où l’ère de l’enregistrement et de la diffusion de masse en fera finalement une des pièces les plus connues et populaires de toute la musique dite “classique”, dans un étonnant revirement des fortunes musicales dont on espère qu’il finira par toucher aussi les compositrices longtemps négligées… Cet emprunt manifeste montre en tous cas comment les idées musicales circulaient à travers le continent, et comment les compositrices prenaient pleinement part à ces courants d’influences et d’innovation.

Entre archaïsmes et expérimentation, le programme restitue ainsi le bouillonnement musical d’une époque, et montre aussi combien il est toujours précieux de ne pas se contenter de quelques œuvres saillantes passées à la postérité et plus ou moins décontextualisées, mais de s’attacher aussi à saisir tout le “tissu” musical et le “son” propre d’une époque, la texture de la musique telle qu’elle se pratiquait au jour le jour dans un cadre social. Ces compositrices longtemps laissées dans l’ombre se révèlent une parfaite porte d’entrée vers la compréhension de cette musique vécue alors au quotidien, et dont l’expérience sensible ne se limite pas à la tyrannie du “chef d’oeuvre”, du “grand répertoire” et du “canon”. Diverses par leurs styles et leurs influences, elles le sont d’ailleurs tout autant par leur extraction sociale et leur parcours de vie: certaines sont issues de familles bourgeoises de musiciens, et épouseront des collègues musiciens et compositeurs, d’autres sont le produit d’une “bonne éducation” aristocratique qui incluait nécessairement les bases de la musique du temps – celles-ci abandonneront parfois (mais pas toujours) la carrière musicale après leur mariage, ou ne pratiqueront plus que dans le cadre intime du salon. (Je renvoie à l’excellent disque et à son livret pour plus de détails biographiques.)

Au milieu des “Mademoiselle” et “Madame” plus ou moins inconnues aujourd’hui et qui n’ont laissé que peu de traces musicales ou biographiques, ressortent cependant deux noms, célèbres en leur temps et du reste jamais tout à fait oubliés, qui témoignent d’une ambition musicale plus vaste et d’une carrière indépendante de compositrice poursuivie tout au long de la vie: il s’agit de Mademoiselle Duval (alors surnommée “la Légende”) et bien sûr d’Elisabeth Jacquet de la Guerre, l’une des seules à être communément nommée par son prénom et non seulement son titre. Une génération les sépare: Mademoiselle Duval est la deuxième femme à présenter un opéra à l’Académie royale de musique (l’ancêtre de l’Opéra de Paris), tout juste quarante ans après le Céphale et Procris d’Elisabeth Jacquet de la Guerre – toutes deux débordaient ainsi du cadre intime du salon ou de celui, également restreint, de la musique de cour, pour revendiquer leur place sur la scène lyrique, devant un public plus large. Le programme fait honneur à cette ambition, en confiant aux deux compositrices un rôle de fil conducteur: de Mademoiselle Duval, nous entendons ainsi au long du concert une suite de danses tirées de l’opéra Les Génies ou les caractères de l’Amour (1736), qui a également fait l’objet récemment d’une parution complète avec l’ensemble Il Caravaggio et le chœur de l’Opéra royal de Versailles, sous la direction de Camille Delaforge:

Mais c’est bien Elisabeth Jacquet de la Guerre qui impose sa marque et sa présence au cœur du concert, avec un prélude au clavecin et des extraits conséquents de trois sonates pour violon, dont deux (en la mineur et en ré mineur) font partie de son corpus publié, et la troisième, également en la mineur, est inédite, redécouverte par Sophie de Bardonnèche au cours de ses recherches: la compositrice s’y révèle comme une figure majeure de la musique de son temps. La danse, toujours présente, dialogue dans ces pièces avec des arias déliées, chantantes et souvent empreintes de mélancolie. Femme indépendante, la compositrice s’est retrouvée seule après une terrible suite de deuils en un temps très bref, qui l’ont vue perdre tour à tour son mari (également compositeur et organiste – il s’agissait d’un véritable mariage d’amour, assez rare pour l’époque), son unique enfant et ses parents. Ce bouleversement intime, contraignant également la compositrice à déménager, a pourtant ouvert pour elle une période créatrice particulièrement riche et féconde, toute entière consacrée à l’expression musicale. En prenant compte de ce contexte douloureux, il apparaît que l’aria et l’adagio notamment de la sonate en ré mineur (l’un des points culminants, pour moi, de ce concert) dépasse le lexique habituel des “passions de l’âme” baroques fortement codifiées, pour toucher à une expression plus personnelle: non plus ces sentiments généraux traduits par un vocabulaire plus ou moins défini et bien apprêté de gestes et de tonalités, mais bien la passion d’une âme qui se présente à nous dans son individualité et sa singularité, qui nous parle directement à travers la voix du violon. Hasard (ou génie!) de la programmation du festival, des extraits de cette même sonate en ré mineur (pas tout à fait les mêmes, ni dans le même ordre…) avaient déjà résonné deux semaines plus tôt dans le très beau concert de l’ensemble Les Illuminations à l’abbaye de Maubuisson – on retrouve notamment dans les deux programmes le très flamboyant et vénitien presto du quatrième mouvement, suivi d’un adagio aux résonances plus intérieures et mélancoliques. La magie d’Internet nous permet, après les concerts, de réentendre côte à côte les deux interprétations:

Presto de la sonate en ré mineur d’Elisabeth Jacquet de la Guerre par l’ensemble Les Illuminations, avec Iris Scialom au violon, Jesús Noguera Guillén au clavecin et Aurélie Allexandre d’Albronn au violoncelle.
Presto & adagio de la sonate en ré mineur d’Elisabeth Jacquet de la Guerre par Sophie de Bardonnèche au violon, Justin Taylor au clavecin et Lucile Boulanger à la viole de gambe, sur le disque Alpha Classics dont le concert reflétait le programme.

Il est tout à fait fascinant de pouvoir ainsi réentendre dans un court intervalle la même pièce rare, avec des choix interprétatifs et un contexte programmatique différents, qui en font miroiter tout à fait autrement les couleurs! Et c’est le plus clair témoignage de la richesse de cette musique, qui se colore toujours de nouvelles nuances selon la lumière que l’on y jette et l’oreille que l’on y prête: en l’espace de deux semaines, le festival Un Temps pour Elles nous aura ainsi permis d’écouter deux approches très différentes, et toutes deux réjouissantes, de la musique ancienne – l’une tissant un réseau de liens et d’échos entre la musique d’Elisabeth Jacquet de la Guerre et celle d’aujourd’hui, l’autre plus fidèle à la tradition “historiquement informée” mais non moins libre dans son expression.

Car c’est bien une impression de folle liberté qui jaillit du jeu de Sophie de Bardonnèche, dont tout le corps danse et imprime sa force et sa légèreté à la musique: le phrasé de son violon est totalement captivant, grisant et électrisant, intensément magnétique, si bien que l’on se sent totalement emporté dans le tourbillonnement de ses volutes sonores, sans pouvoir y résister un seul instant. A ses côtés, le clavecin de Justin Taylor n’est pas moins phénoménal dans la clarté de ses lignes, dans sa maîtrise du temps aussi, et sa profonde complicité, matérialisée par d’intenses regards, avec l’ample déploiement du phrasé du violon… J’ai été particulièrement sidéré par les codas, dont le claveciniste égrenait et distillait lentement les notes cadentielles avec un effet de suspens, d’attente, de temps presque arrêté que je n’avais jamais entendu de la sorte sur un clavecin: la manière dont Justin Taylor posait avec précision les notes sur les résonances suspendues de l’instrument, jouant pleinement de leurs harmoniques, m’a laissé complètement ébahi – les résonances du clavecin sont pourtant bien plus ténues et subtiles que celle du piano, et je n’ai pas souvenir de les avoir jamais entendues se prolonger ainsi quasi miraculeusement, laissant le violon y mêler voluptueusement la fin de ses propres vibrations, son dernier souffle. L’acoustique de l’église de Jouy-le-Moutier, à la nef haute mais étroite, s’est du reste révélée parfaitement appropriée à la musique ancienne, donnant de l’ampleur aux instruments tout en restant très nette et claire, sans effet de brouillage ou de flou harmonique… Le festival s’y produisait pour la première fois, et l’on espère bien que ce ne sera pas la dernière: rendez-vous pris pour les prochaines éditions?

Pour finir, le bis des deux artistes a prolongé la veine vénitienne qui imprégnait la Tempête vivaldienne de Madame Papavoine comme les mouvements rapides des sonates d’Elisabeth Jacquet de la Guerre, en donnant à entendre une pièce d’Anna Bon (di Venezia…), compositrice italienne mais aux origines françaises et allemandes qui en font une parfaite représentante des courants musicaux traversant l’Europe baroque, auxquels les compositrices françaises, comme on a pu l’entendre, prenaient pleinement leur part – une part longtemps négligée, mais dont on n’espère qu’elle ne sera plus réduite au silence des bibliothèques et résonnera bientôt dans d’autres concerts aussi exaltants que celui-ci: le travail de Sophie de Bardonnèche, comme celui du festival Un Temps pour Elles, a redonné voix après trois siècles d’oubli à ces “Mademoiselles” et “Madames” qui méritent d’être connues par leur nom – et surtout par leur musique!

Quand le chant crève (littéralement) l’écran

L’orchestre des Arts Florissants, William Christie et les chanteuses et chanteurs saluant à l’issue de la représentation d’Ariodante de Georg Friedrich Haendel à la Philharmonie de Paris le 2 octobre 2023 (image tirée du film de Frédéric Savoir issu de ce concert)

Avec Ariodante, le réalisateur Frédéric Savoir propose une aventure audacieuse, et même à ma connaissance tout à fait inédite: la captation exclusivement pour le cinéma d’une version de concert de l’opéra de Haendel, avec l’orchestre des Arts Florissants dirigé par William Christie et une fabuleuse distribution vocale (Lea Desandre dans le rôle-titre, Ana Maria Labin en Ginevra, Ana Vieira Leite dans le rôle de Dalinda, Hugh Cutting dans celui de Polinesso, Krešimir Špicer en Lurcanio, sans oublier l’Odoardo de Moritz Kallenberg et la figure royale incarnée avec gravité par Renato Dolcini). Une équipe artistique superlative, dont la gourmandise à s’emparer de la narration de l’opéra est subtilement soulignée par la mise en espace de Nicolas Briançon, exploitant pleinement les étagements de la scène tout autour de l’orchestre.

Mais ce qui nous retiendra avant tout ici, c’est la tranquille audace de cette proposition purement et véritablement cinématographique, qui ouvre grand les horizons vers de nouvelles (et très stimulantes!) manières de penser la transmission de la musique et de l’expérience du concert. C’est qu’avec ce film (entièrement tourné lors d’un unique concert à la Philharmonie de Paris en 2023), on est très loin d’une banale captation télévisuelle “gonflée” pour le cinéma: chaque plan est réellement pensé pour le grand écran, et pour une expérience immersive inédite, aucun effet de caméra gratuit ou démonstratif ne venant distraire de la plongée au cœur de l’orchestre et de l’art du chant. Les mélomanes déjà habitués des salles de concert y goûteront une rare approche au plus près du travail des musiciens et des chanteurs, où chaque plan est pensé pour servir la musique et renouveler notre regard, et les “novices” une formidable initiation à l’univers de l’opéra et du concert classique, sans les rituels sociaux parfois (à tort!) intimidants: en bref, une expérience à la fois de musique et de cinéma (et aussi pleinement musicale que cinématographique) que je recommande à chacun.e, la démarche du réalisateur, qui sait se faire discret devant le travail des artistes sur scène, permettant aux uns comme aux autres de se glisser entre l’image et la musique pour y trouver in fine leur propre lecture de l’oeuvre. Le film sera projeté en avant-première parisienne ce lundi soir (30 juin 2025) au Grand Rex, en présence de William Christie, Thomas Dunford et plusieurs chanteuses et chanteurs, avant de tourner en région: je recommande vraiment l’expérience, d’autant que le prix est très doux (16 euros pour une proposition artistique à la fois rare et neuve!), et la salle du Grand Rex déjà une expérience en soi…

Un plan qui m’a particulièrement marqué lors de la pré-projection à laquelle j’ai eu la chance d’assister: un effet presque surréaliste où l’œil diabolique du Polinesso d’Hugh Canning croise celui de Lea Desandre en Ariodante. Saisissant, et très représentatif de la finesse de la mise en images de Frédéric Savoir et de son équipe!

[Je reviendrai plus tard compléter cet article et détailler davantage la proposition cinématographique et musicale singulière de ce film; je voulais néanmoins publier cette courte introduction sans attendre, pour permettre aux lecteurs de ne pas manquer l’avant-première exceptionnelle de ce soir!]

C’est le printemps: les festivals fleurissent!

Avec le retour des beaux jours, des coccinelles et des petits oiseaux, la musique aussi est à la fête et se met au vert! Si vous habitez la région parisienne, un petit tour d’horizon de mes festivals préférés à portée de Navigo, pour respirer le grand air et admirer les vieilles pierres les oreilles grandes ouvertes! Et vous, quel est votre festival préféré?

Festival “Inventio” en Seine-et-Marne

Haut la main et comme son nom l’indique, un des festivals les plus “inventifs” qui soient, et vraiment l’un de mes favoris! “Inventio” fête cette année ses dix ans (on en espère bien d’autres!), et se déroule en deux temps (mai-juin et septembre) dans la région de Provins (plus une date parisienne au Reid Hall de l’université Columbia – oui oui c’est bien à Paris! – en septembre…)

Sous la houlette de son directeur musical, le violoniste Léo Marillier (second violon du quatuor Diotima), qui a embarqué famille et amis dans l’aventure, le festival déroule une programmation singulière et originale dans des lieux qui le sont tout autant: l’ancienne abbaye cistercienne de Preuilly (rarement ouverte à la visite, ne manquez pas cette occasion unique le samedi 17 mai!), la chapelle de Paroy, la chapelle de Lourps, le prieuré Saint-Ayoul, et quelques églises villageoises de la région plus charmantes les unes que les autres…

L’atmosphère chaleureuse, véritablement familiale, vaut à elle seule le déplacement: ancré dans son territoire, ce festival à échelle humaine met l’accent sur la médiation, la pédagogie, la rencontre. Un partenariat avec des fermes locales permet d’ailleurs de marier après chaque concert les plaisirs du palais à ceux de l’oreille (les généreux buffets de chouquettes et de brie sont légendaires!). En outre, les concerts sont souvent précédés de mini-randos ou de balades guidées qui permettent de découvrir des coins de nature préservée à une petite heure de Paris…

Quant aux concerts, ils sont tout simplement exceptionnels, par leur qualité comme par l’originalité des propositions: de jeunes interprètes parmi les plus talentueux de leur génération mettent tout leur enthousiasme et leur passion au service de programmes particulièrement bien pensés, croisant souvent les genres et les époques, créant des échos avec la littérature, les contes ou d’autres formes d’art. Le répertoire classique se mêle à la musique du 20ème siècle (Schönberg notamment cette année!) et à la création contemporaine, sans oublier quelques incursions baroques (en septembre avec le remarquable ensemble La Badaude). C’est audacieux et revigorant: “Inventio” prouve chaque année que l’on peut amener à des publics éloignés des centres urbains et des salles traditionnelles des propositions artistiques denses, riches et neuves, et que le public croque avec gourmandise et curiosité dans des pièces exigeantes, parfois réputées “difficiles”: la fidélité du public d’Inventio montre que l’audace paie! (Et ce d’autant plus que la gourmandise artistique est toujours bien récompensée par les délices terrestres du traditionnel buffet d’après-concert: je vous ai déjà parlé des chouquettes?…)

Bref: un bonheur de festival à ne pas manquer! Seul petit inconvénient: rançon de leur originalité, les lieux de concert sont souvent hors des sentiers battus… et donc difficilement accessibles sans voiture. Mais pas d’inquiétude pour autant: n’hésitez pas à contacter l’équipe du festival, qui se fera un plaisir de coordonner des covoiturages depuis la gare la plus proche… Vraiment vous n’avez pas d’excuses pour ne pas venir! Je vous donne ma parole que vous ne le regretterez pas.

Retrouvez toute la programmation 2025 sur le site du festival Inventio!

Festival “Un temps pour elles” dans le Val d’Oise

Autre rendez-vous devenu, en cinq ans d’existence, un incontournable du mois de juin: le festival “Un Temps pour Elles” de l’association La Cité des compositrices, fondée par la violoncelliste Héloïse Luzzati, entourée d’une joyeuse bande de musicien.ne.s remarquables qui se montrent fidèles d’année en année et que l’on retrouve avec bonheur (impossible de les citer tou.te.s tant ce festival foisonne de talents, consultez le site!). Vous l’aurez compris: il s’agit ici de découvrir ou de redécouvrir des compositrices trop souvent oubliées d’une histoire de la musique écrite au masculin. “Un Temps pour Elles” s’accorde au féminin pluriel, dans la diversité des styles et des époques, et je gage que même les mélomanes les plus avertis y découvriront des compositrices dont ils n’avaient jamais entendu parler!

C’est d’ailleurs un petit jeu auquel Héloïse Luzzati se livre volontiers en introduction des concerts: demander au public de citer des noms de compositrices. D’année en année, signe du succès de ce travail de longue haleine, de plus en plus de mains se lèvent… mais il en reste tant à découvrir encore! Ce à quoi la petite équipe de La Cité des compositrices s’attelle toute l’année: le festival est le point d’orgue et la partie émergée de tout un ensemble d’activités, de la recherche de partitions à leur publication et à la production discographique (sous le label La Boîte à Pépites) – ce sont ces centaines d’heures passées au fil des saisons à hanter les bibliothèques ou à contacter la descendance des compositrices qui permettent au festival “Un Temps pour Elles” de proposer chaque année des oeuvres inédites et pour certaines jamais entendues auparavant. Avec toujours le même souci de la qualité et la même exigence, qui font que l’on peut s’y rendre les yeux fermés, absolument certain d’être émerveillé de ces pépites (re)découvertes.

Ce qui ne gâte rien et ajoute encore à l’émerveillement, c’est que le festival investit chaque week-end un lieu patrimonial différent dans le Val d’Oise: l’abbaye de Maubuisson, l’église de Luzarches, les châteaux de la Roche-Guyon et de Vigny, et en bouquet final l’extraordinaire domaine de Villarceaux, avec ses deux châteaux et son vaste plan d’eau, un large parc boisé et paysagé que l’on croirait tout droit sorti des pages du Grand Meaulnes… Des lieux surprenants et merveilleux! Cette année, pour fêter les cinq ans du festival, un petit avant-goût en sera également donné dès le 19 mai sur une des plus belles scènes parisiennes, celle des Bouffes-du-Nord. Une soirée foisonnante et prometteuse à ne pas manquer!

Pour le programme du concert inaugural du 19 mai aux Bouffes-du-Nord, c’est ici. Retrouvez le programme complet de l’édition 2025 du festival sur le site Un Temps pour Elles!

“Fièvres musicales” à la Pitié-Salpêtrière

Du 16 au 22 juin. Un festival de musique à l’hôpital? Parce que la musique soulage les corps et les âmes, parce qu’elle est indissociable de notre condition de vivants, parce qu’elle peut et doit vivre partout: c’est le pari un peu fou de ce partenariat entre Sorbonne Université et l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Au programme, piano, musique de chambre mais aussi orchestres, dans tous les styles, avec une série de concerts du soir (payants) et d’innombrables petits concerts (gratuits) en journée dans les espaces publics de l’établissement hospitaliers, au milieu des va-et-vient des malades et des soignants – ce qui donne une dimension particulièrement touchante et précieuse à la musique. Le festival a même son propre orchestre de chambre, la Camerata des Fièvres Musicales, dirigé par le violoniste Eric Lacrouts et composé en partie de soignants de l’APHP. Musiciens professionnels (Claire Désert, Jean-François Heisser…), élèves des conservatoires parisiens, chanteuses et chanteurs du COGE, orchestres amateurs de haut niveau (Elektra, Ondes Plurielles, Albatros…) s’unissent pour proposer une programmation particulièrement riche et éclectique, centrée sur la musique de chambre “classique” mais qui n’hésite pas à “voyager” (c’est le titre de cette édition) vers les musiques traditionnelles (notamment cette année brésiliennes, avec un concert de choro par la flûtiste Swann Bonnet et le pianiste-chanteur Ronan Marsany) ou les musiques “actuelles”. Un festival qui fait réfléchir à la place de la musique dans notre vie, y compris dans les moments difficiles, à ses potentielles fonctions thérapeutiques aussi… Découvrez le programme des concerts du soir, mais n’hésitez surtout pas à feuilleter aussi le programme complet avec les concerts gratuits en journée, qui réserve de belles surprises!


[Événements passés]

Festival de Pentecôte à Malmaison

Du 6 au 9 juin. C’est l’une des vitrines annuelles des efforts de La Nouvelle Athènes, “centre français des pianos romantiques”, un “collectif artistique et patrimonial fondé autour d’un piano carré Érard de 1806, et élargi à une collection d’instruments rares”. La Nouvelle Athènes rassemble “pianistes, chercheurs, chanteurs et passeurs de mémoire” pour partir à la redécouverte de musiques oubliées, notamment celles du premier romantisme français: quel meilleur cadre pouvait-on rêver pour cela que le domaine national abritant les châteaux jumeaux de Bois-Préau et de Malmaison, leur parc et leur orangerie? Ces lieux sont en effet étroitement associés à la figure de Joséphine de Beauharnais, première épouse de Napoléon, elle-même musicienne, et qui aimait réunir autour d’elle les cercles artistiques de son temps.

Attachée à une démarche rigoureuse de documentation historique et de pratique sur instruments d’époque, l’association n’en est pas pour autant placée sous le signe de l’austérité ou de la sévérité – c’est même tout le contraire! L’accent est mis sur le plaisir de découvrir des timbres inhabituels, inouïs (au sens propre du mot!), dans des lieux qui leur correspondent. Le fameux piano Érard de 1806, restauré avec soin, incarne cette approche d’une connaissance sensible qui se dévoile à l’oreille attentive: ses pédales ouvrent des registres de timbres qui ont complètement disparu dans les évolutions ultérieures de l’instrument, et qui se révèlent délicieux à entendre. Outre ces pianos exceptionnels, La Nouvelle Athènes fait régulièrement résonner d’autres instruments anciens: harpe, vents, cordes frottées en boyau… sans oublier bien sûr la voix, avec notamment cette année la toujours réjouissante Lucile Richardot et les Lunaisiens d’Arnaud Marzorati!

L’édition 2025 célèbre les “Italiens et Italiennes entre Milan et Paris”: comme à chaque fois, elle promet une moisson de découvertes et de raretés absolues pendant tout le week-end de la Pentecôte, du vendredi au lundi. N’hésitez pas à passer faire un tour sous les grands arbres du magnifique parc à l’anglaise de Bois-Préau et à retrouver le programme complet du festival ici!

“Les Inoubliables” à Courbevoie

Autre festival consacré aux “compositrices d’hier et d’aujourd’hui”, et plus généralement aux femmes dans le monde de la musique (tous genres confondus), “Les Inoubliables” essaimera cette année en Suisse, avec un second volet du festival à Genève à l’automne. En attendant, c’est bien à Courbevoie (et Paris au sens large) que ça se passe, tout au long du weekend de l’Ascension!

Ouvert par une table ronde le 29 mai à la Cité Audacieuse autour de la mezzo-soprano Marielou Jacquard et des journalistes Aliette de Laleu et Chloé Thibaud, le festival connaîtra un point d’orgue le vendredi 30 mai à la Cinémathèque française avec un hommage inédit à Alice Guy, pionnière du cinéma muet: la projection de quelques-uns de ses courts-métrages sera accompagnée d’une musique originale de Céline Fankhauser, compositrice en résidence du festival, interprétée en direct par la Symphonie de poche et le duo vocal Circé!

Le pavillon des Indes à Courbevoie (photo Wikimedia Commons)

Le samedi et le dimanche, le festival investira du matin au soir deux lieux magiques à Courbevoie, le théâtre de verdure du parc Bécon et, juste à côté, le merveilleux pavillon des Indes (tout en bois sculpté et coupoles dorées, rare survivant de l’Exposition universelle de 1878) avec une ribambelle d’activités et de concerts, certains gratuits. Du classique avec le duo Circé ou Anne-Marine Suire, au jazz-soul (Maë Defays, Clélya Abraham) en passant par la chanson française (Mélodies pour mes sœurs) et le folk (La Mécanique des Songes), sans oublier la danse et les spectacles jeune public, il y en aura décidément pour tous les goûts et tous les âges, dans un magnifique écrin de boiseries et de verdure – à découvrir absolument!

N’hésitez pas à consulter le programme complet!

L’Orangerie Sonore au parc de Bagatelle

Fleuron et vitrine de la programmation annuelle de Proquartet (Centre européen de la musique de chambre), qui effectue un remarquable travail de promotion du genre sous toutes ses déclinaisons (pas seulement le quatuor à cordes!), l’Orangerie Sonore vous donne rendez-vous chaque printemps (cette année du 30 mai au 1er juin) au milieu des roses de Bagatelle avec de jeunes formations chambristes et des programmes mêlant œuvres incontournables, découvertes plus rares et création contemporaine. Sans oublier la mise en avant des compositrices à l’occasion des concerts “Bagat’Elles”, qui vous permettront de découvrir par exemple la merveilleuse Dora Pejačević… Le jeune public n’est pas non plus délaissé, avec des concerts-découverte le samedi et dimanche matin à 11h.

Une édition un peu spéciale cette année, puisqu’elle marquera la sortie de résidence des ensembles suivis et soutenus depuis plusieurs années par Proquartet, avant de faire place à la prochaine promotion d’ensembles en résidence… Elle sera donc particulièrement riche et dense, avec des concerts réunissant à chaque fois plusieurs formations qui pourront ainsi unir leurs forces et leurs effectifs dans un répertoire allant du trio à l’octuor, en passant par des configurations plus rares comme le quatuor pour quatre violons (si si!) de Grażyna Bacewicz…

L’occasion de découvrir à prix doux et dans un cadre enchanteur la musique de chambre à son plus incandescent! (Pour le programme complet, c’est par ici!)

[Article à suivre… Il en manque évidemment, et j’ajouterai au fil des jours d’autres festivals: n’hésitez pas à revenir sur cette page pour les découvrir!]

Les enchantements de Maubuisson

Itinérant dans quelques-uns des plus beaux lieux patrimoniaux du Val d’Oise, le festival Un Temps pour Elles avait posé ses bagages, comme chaque année désormais, à l’abbaye de Maubuisson pour son week-end inaugural. Un enchantement!

Ancienne abbaye cistercienne fondée par Blanche de Castille mais démembrée à la Révolution, les bâtiments survivants sont aujourd’hui un centre départemental d’art contemporain au milieu d’un magnifique parc. Les concerts se tiennent un peu à l’écart dans la grange aux dîmes, bien préservée et restaurée.

Retrouvez ici mes articles sur les concerts du week-end:

Le programme (alléchant!) des prochaines semaines vous attend sur le site du festival: Un Temps pour Elles

Les entretiens murmurés du clavecin et de… l’accordéon, oui!

Après les “mélodies rebelles” de Colombine et les trios avec piano qui me donnaient vraiment toutes les bonnes raisons de faire le déplacement, le festival Un Temps pour Elles a trouvé une nouvelle fois comment m’attirer à l’autre bout de l’Île-de-France, dans la grange dîmière de l’abbaye de Maubuisson où ses quartiers étaient posés pour le week-end d’ouverture: le concert de l’ensemble Les Illuminations, rêveusement intitulé “Archipel des murmures”, semblait taillé spécialement pour moi, tant il réunissait toutes mes marottes et mes petits plaisirs avoués ou plus secrets! Un jeune ensemble à géométrie variable, spécialisé dans les approches transversales et même transdisciplinaires (avec la poésie, la littérature ou d’autres formes de création contemporaine)? Oui! Un grand écart fécond entre baroque et musique d’aujourd’hui, en passant par le romantisme, sans souci des cloisonnements arbitraires? Oui encore! Un programme pensé comme un tout, habilement tressé pour créer des échos « illuminés » entre des pièces d’époques et d’esthétiques différentes? Mais oui! Et plus encore, des alliances de timbres inouïes et rares, artisanalement forgées dans la rencontre d’instruments qui d’habitude ne se croisent guère, cantonnés à des sphères distinctes? Oui, oui et oui! Un très grand oui ravi, donc, pour ce concert émerveillant tendant une oreille attentive aux choses qui se murmurent, depuis Elisabeth Jacquet de la Guerre jusqu’à la musique miraculeusement organique de Claire-Mélanie Sinnhuber, en passant par une Ethel Smyth efflorescente, Sofia Goubaïdoulina au bord du silence, et le bruissement des papillons de Kaija Saariaho.
(Le programme complet du concert se trouve en bas de cet article)

Ensemble Les Illuminations: Aurélie Allexandre d’Albronn (violoncelle et direction artistique), Iris Scialom (violon), Louise Desjardins (alto), Jesús Noguera Guillén (clavecin) et Jonas Vozbutas (accordéon), avec la compositrice Claire-Mélanie Sinnhuber. “Archipel des murmures”, le 8 juin 2025 dans la grange aux dîmes de l’abbaye de Maubuisson (Val d’Oise), dans le cadre du festival Un Temps pour Elles.

Puristes s’abstenir: l’approche n’est pas ici celle de l’exactitude musicologique (même si l’interprétation n’en est pas moins parfaitement rigoureuse), mais celle du sensoriel et du sensible. Certaines pièces voient ainsi leurs mouvements dispersés tout au long du concert, et pas nécessairement dans l’ordre – le trio d’Ethel Smyth est même lu à rebours, en commençant par le finale… C’est que tout ici concourt à créer entre les pièces un flux continu, organique, où les esthétiques s’enchaînent et se répondent avec naturel comme si elles croissaient l’une de l’autre dans une poussée végétale qui court souterrainement à travers les siècles (mais hors du temps chronologique, dans différentes directions et non une seule). D’ailleurs, si l’effectif fascinant (trio à cordes, clavecin et accordéon!) n’est réuni au complet que pour la dernière pièce (la création de Claire-Mélanie Sinnhuber), se diffractant en différents solos ou trios pour le reste du programme, l’ensemble des musicien.ne.s, afin de ne pas interrompre le libre écoulement, reste en place et recueilli tout au long du concert – et il semble presque à l’auditeur que leur écoute, leur silence et leur simple présence participent pleinement et à chaque instant de la musique, qui se construit d’un bout à l’autre collectivement, même lorsqu’un seul instrument joue. Chacun.e des musicien.ne.s est un.e soliste virtuose, dont les qualités musicales irradient, mais il serait pourtant vain ici de trop vouloir distinguer individuellement leurs mérites, tant il s’agit ici véritablement d’un ensemble au sens le plus organique, porté par un même souffle.

Le concert commence allegro molto par le finale du trio à cordes d’Ethel Smyth, dont la vivacité heureuse donne élan et impulsion à ce qui va suivre. Au passage, ce trio confirme mon amour tout frais (de la veille en vérité!) pour la compositrice britannique, que je vous confiais ici: dans cette oeuvre un peu plus tardive, Ethel Smyth semble s’être détachée un peu de ses sources romantiques allemandes pour trouver un ton de plus en plus personnel, sans rien perdre de son inventivité joueuse ni de sa densité; les autres mouvements de ce même trio (sauf le deuxième, que j’ai hâte du coup d’entendre!) viendront rythmer à rebours la progression du programme… Étrangement, ce mouvement final parvient fort bien à se faire ici introductif, à insuffler une lancée, un courant vital qui se poursuivra en pointillé au-delà de sa dernière note.

Sofia Goubaïdoulina, “De Profundis”, interprété par Hanzhi Wang (accordéon).

La compositrice d’origine soviétique Sofia Goubaïdoulina, décédée il y a quelques mois à peine en Allemagne où elle avait émigré en 1991, est souvent rapprochée de sa compatriote Galina Ustvolskaïa, principalement en raison des similitudes de leurs biographies: toutes deux anciennes élèves de Chostakovitch ayant formellement rompu avec ce dernier (et n’appréciant guère d’être renvoyées à lui), toutes deux isolées et marginalisées par le régime, toutes deux, enfin, souvent tournées vers une forme de spiritualité et utilisant régulièrement des textes religieux (ce qui n’arrangeait certainement pas leurs rapports avec l’athéisme officiel). Mais la ressemblance en vérité s’arrête là, car leurs langages musicaux divergent en fait assez radicalement – si je les mentionne tout de même ensemble, c’est parce que je les considère toutes deux comme des figures incontournables et radicales de la modernité qu’il faut absolument découvrir, connaître et reconnaître. La voix de chacune est en effet bien reconnaissable: là où Ustvolskaïa travaille la musique à l’os, dans une forme de dépouillement radical à base de sons répétés, de martèlements, de dynamiques extrêmes, qui se caractérise par une forme d’étroitesse, de resserrement délibéré et tout à fait idiosyncratique de la matière musicale, où l’énergie se trouve ainsi concentrée à l’extrême, Goubaïdoulina propose quant à elle une musique très texturée (notamment grâce à des combinaisons instrumentales inhabituelles, incluant parfois des instruments empruntés aux musiques traditionnelles comme le koto japonais), d’une grande densité harmonique et émotionnelle, usant finement de la micro-tonalité, des glissandi, d’une narration à base de motifs mélodiques et d’un développement rythmique “organique” (comparable à celui des cellules vivantes) fondé sur la proportionnalité de suites mathématiques (en particulier celle de Fibonacci) permettant d’élaborer de vastes formes sous-jacentes. Goubaïdoulina a beaucoup écrit pour l’accordéon, plus précisément une de ses variantes chromatiques russes, le bayan: son funèbre et puissant De Profundis pour bayan seul est d’ores et déjà un classique du répertoire des accordéonistes contemporains.

Présentation de Sofia Goubaïdoulina et de sa pièce “Silenzio III” par la Cité des Compositrices.

Son goût des alliances instrumentales hors normes se retrouve en effet dans la pièce dont le concert fait entendre trois mouvements (sur cinq): Silenzio pour accordéon, violon et violoncelle, qui hors de quelques montées d’intensité où l’accordéon gronde et tonne comme l’instrument sait si bien le faire, sinue en grande partie aux frontières du silence, dans les sonorités les plus ténues et les plus subtiles des trois instruments, au point qu’elle demande un effort d’attention, de faire soi-même intérieurement silence et de tendre l’oreille pour percevoir certains sons à la limite de l’audible. Cela donne à la pièce une dimension méditative, presque chamanique, d’autant que la fusion des timbres y est particulièrement saisissante: les sifflements du suraigu du violon se mêlent à ceux de l’accordéon sans que l’oreille ne perçoive plus la jointure, créant des registres sonores inouïs, un espace timbral distendu où viennent aussi vibrer les basses du violoncelle dans un effacement des frontières entre hauteurs et textures. (Goubaïdoulina étend les notions de consonance et de dissonance, perçues comme une gradation, une échelle sur laquelle on peut moduler plutôt qu’une dichotomie tranchée, non seulement aux hauteurs mais à cinq “paramètres d’expression”, dont le rythme et les textures/timbres – en cela elle semble se rapprocher des conceptions timbrales de Kaija Saariaho, que nous retrouverons bientôt dans ce même programme).

Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729), “Prélude non mesuré en ré mineur”
(tiré du premier livre, 1687).
Sonja Leipold, clavecin, enregistrée à Notre-Dame de Sion, Istanbul, en 2018.

La même concentration recueillie de l’écoute se prolonge pour tendre l’oreille aux délicats pincements des cordes du clavecin pour le Prélude non mesuré en ré mineur d’Elisabeth Jacquet de la Guerre, compositrice majeure du baroque français dont l’opéra Céphale et Procris fut le premier composé par une femme en France. Héritier de la tradition en partie improvisée du luth, le prélude non mesuré est un genre où ne sont notés ni la longueur des notes (toutes figurées conventionnellement par des rondes), ni le tempo: aucune barre de mesure ne vient en effet entraver l’enchaînement des sons, de sorte que la dimension rythmique, l’avancée du flux musical, est à la discrétion de l’interprète – ce qui donne à ce style de musique une aura de liberté improvisatoire, un sentiment d’élasticité, de temps distendu et totalement souple, bien au-delà du simple rubato qui ne fait que “tricher” à la marge avec la stricte mesure. D’étirements en emballements ornés, au fil des accords arpégés, le flux musical semble se confondre avec le temps lui-même – le temps perçu, vécu et non celui du métronome (non encore inventé…). Se coulant brillamment dans cette liberté rythmique aux limites de l’improvisation, le clavecin de Jesús Noguera Guillén rend absolument captivantes ces fluctuations temporelles dont la pulsation semble être celle de la vie même.

D’Elisabeth Jacquet de la Guerre, le concert fait également résonner trois mouvements (sur quatre) de la Sonate en ré mineur pour violon et continuo (assuré ici par le clavecin et le violoncelle), où cette impression de grande liberté perdure, cette fois à travers le phrasé délié et florissant du violon d’Iris Scialom, et dans la griserie de son presto qui semble entraîner l’auditeur dans le vertige irrésistible d’un mouvement perpétuel ascendant et tournoyant.

“Sept Papillons” de Kaija Saariaho par Anssi Karttunen, qui en a assuré la création en 2000.

Tendre et “ouvrir” l’oreille, comme nous y invite constamment cet “archipel des murmures”, c’est au fond le motto de Kaija Saariaho (également disparue l’année passée), qui fut avec ses compatriotes Magnus Lindberg ou Esa-Pekka Salonen une des fondatrices du mouvement “Korvat auki”, littéralement “oreilles ouvertes” en finlandais… Travaillée dans l’épaisseur stratifiée du timbre (une approche développée notamment dans l’orbite de l’école spectrale française, qui fut pour Saariaho une révélation), sa musique ne demande au fond que cela: accepter d’ouvrir l’oreille à la perception de ces irisations. C’est une musique de l’abandon, en réalité très sensorielle et accessible, qui exige à la fois peu et beaucoup de l’auditeur, à savoir de se laisser aller à sa propre liberté sensorielle (ce qui n’est pas rien dans un monde d’habitudes solidifiées). Ses Sept Papillons pour violoncelle seul, qui viennent ici voleter entre les pièces du programme, incarnent cette conception: ce sont autant de miniatures ciselées, très caractérisées, qui rayonnent chacune d’une personnalité propre et unique, appelant à ressentir chacune de ces petites pièces comme une brève rencontre singulière – il n’y a rien d’autre à faire ici qu’être à l’écoute de ces différences. Le caractère propre de chaque “papillon” se déploie dans une large palette de textures et de couleurs, mobilisant tout le registre des modes de jeu étendus du violoncelle: pizzicato, sul ponticello, percussif, en faisant varier la pression de l’archet, etc. L’expressivité chaleureuse du violoncelle d’Aurélie Allexandre d’Albronn fait ici merveille; comme plus tôt avec le clavecin remarquablement fluide de Jesús Noguera Guillén et le violon magnifiquement timbré, à la fois précis et très libre dans son phrasé d’Iris Scialom, la mise en lumière des solistes n’est pas l’occasion d’un étalage de virtuosité, mais porte à l’incandescence et révèle dans sa splendeur, comme par un processus d’isolation chimique, l’impulsion vitale qui anime tout l’ensemble, et tout le programme.

C’est la dernière pièce qui renoue tous ces fils esthétiques, comme elle rassemble enfin l’ensemble des musicien.ne.s – tout ce tressage sensible nous y aura habilement préparé. Le titre en latin de la création de Claire-Mélanie Sinnhuber, emprunté à l’écrivain Pascal Quignard (dans La vie n’est pas une biographie) semble finalement donner un nom à cette impulsion, ce courant qui murmurait tout au long du chemin et auquel il fallait doucement et silencieusement prêter l’oreille: Vera Vita Viva, la vraie vie vive. Spécifiquement pour ce concert et pour en donner le ton d’ensemble, la directrice artistique Aurélie Allexandre d’Albronn a d’ailleurs ajouté à l’expression latine un point d’exclamation qui traduit bien la dimension affirmative de son projet, qui est au fond du début à la fin un grand oui! à la musique et à la vie même, à cet élan vital et créateur.

Le mouvement de la vie, toujours: “Qui Vive”, une autre composition chambriste de Claire-Mélanie Sinnhuber, pour trio à cordes, qui joue sur l’espace liminaire, l’étroite limite entre la ressemblance et la dissemblance des timbres.

Claire-Mélanie Sinnhuber est l’une des compositrices d’aujourd’hui dont l’écriture, systématiquement singulière mais avec naturel, sans effet de manche ou d’originalité démonstrative, me touche le plus – que ce soit dans la musique de chambre ou les grands effectifs (comme les différentes itérations de Hedera Helix1, courtes pièces orchestrales en exergue et en écho aux symphonies de Tchaïkovski, qui ont été données à la Philharmonie de Paris). Son développement est très organique, végétal, avec des ramifications fractales qui lui donnent une dimension très visuelle – une musique qui s’insinue doucement et se déploie comme une germination. C’est aussi une musique très attentive, sur le qui-vive et à l’écoute, très sensible à la délicate fusion ou au frottement des timbres: sur ce plan timbral, la compositrice décrit son travail comme une “chimie” (une alchimie?), ou comme le dosage d’un levain dans la pâte sonore – qui vient l’aérer et l’alléger. Il ne pouvait y avoir de meilleur choix pour clôturer ce concert (ou mieux, pour lui donner une conclusion ouverte – car le mouvement de cette “vraie vie vive” ne s’éteint pas dans le dernier silence, mais se prolonge indéfiniment en nous). Du baroque, Claire-Mélanie Sinnhuber retrouve dans Vera Vita Viva l’esprit du concerto grosso, traitant le trio à cordes, l’accordéon et le clavecin comme trois territoires sonores/orchestraux qui s’avancent tour à tour dans la lumière, sans jamais dominer ou écraser les autres – à égalité. Cela donne une pièce finement équilibrée, où l’attention peut être donnée aux détails sonores les plus infimes – comme le glissement d’une plume d’oiseau (une plume noire, d’ailleurs: merle ou corneille?) venant directement gratter les cordes du clavecin. Alors que j’étais en partie venu pour la promesse de l’alliance clavecin-accordéon, j’ai presque oublié d’en faire mention tant cela semble ici limpide et évident – je salue d’ailleurs le richesse, en termes de couleurs comme de dynamiques, de l’accordéon de Jonas Vozbutas, qui nourrit d’un arc-en-ciel de nuances cette conversation instrumentale. Cette attention à l’infime, à l’équilibre des voix et des timbres autour du violoncelle “concertant” , ne fait pas pour autant de Vera Vita Viva une pièce méditative et statique: elle est traversée au contraire d’un constant élan de joie, l’accordéon n’hésitant pas à emprunter quelques motifs récurrents et hypnotisants aux ritournelles dansantes de sa tradition populaire dont le musicien sait transmettre l’ivresse entraînante. Sans immobilisme contemplatif ni frénésie déchaînée, la pièce coule librement comme un torrent d’eau vive, ses ralentissements et ses accélérations procédant naturellement de ce qu’elle rencontre sur son cours – comme dans la vie!

C’est donc un concert qui se vit autant qu’il s’écoute, qui sait nous rendre attentifs aux murmures et aux résonances de la “vraie vie” irréductible à l’enchaînement des gestes quotidiens comme à la chronologie de l’histoire de la musique – cette vie qui “n’est pas une biographie” mais un mouvement, un élan et un souffle de liberté auquel il nous appartient de prendre pleinement part. C’est une célébration de ces traces de la vera vita viva qui se laissent parfois oublier, mais que la musique sait ramener à la surface et nous rendre à nouveau sensibles. C’est aussi le plus bel hommage aussi que l’on puisse rendre à deux compositrices majeures (Goubaïdoulina et Saariaho) qui viennent de nous quitter mais dont la musique est toujours vivante, et le restera tant qu’elle sera jouée et entendue – deux compositrices aux “oreilles ouvertes” qui avaient précisément fait de cette attention presque chamanique dans l’écoute, de cette sensibilité aux murmures les plus ténus reflétés dans les timbres et les textures, le cœur battant de toute une oeuvre, de toute une vie. Un concert dont la forme est presque militante, radicale, mais sans fracas: un merveilleux “archipel des murmures” qui nous éveille doucement à la continuité des liens qui parcourent le vivant. L’ensemble Les Illuminations porte décidément bien son nom, et j’ai hâte d’ores et déjà hâte de découvrir leurs prochaines créations, leurs prochains croisements féconds.

Au programme…

Ordre plus ou moins indicatif, puisque les pièces en plusieurs mouvements sont entrelacées les unes aux autres tout au long du concert… Ce programme a également été donné la veille (le 7 juin 2025) dans le cadre du festival en ligne de la fondation Singer: vous pouvez donc également le réécouter ici!

SOFIA GOUBAÏDOULINA (1931-2025)
Silenzio (extraits), pour accordéon, violon et violoncelle

ELISABETH JACQUET DE LA GUERRE (1665-1729)
Prélude non mesuré en ré mineur, pour clavecin
Sonate en ré mineur, pour violon et continuo

KAIJA SAAHARIO (1952-2023)
Sept papillons, pour violoncelle seul

ETHEL SMYTH (1858-1944)
Trio à cordes en ré majeur op.6 (extrait)
IV. Finale. Allegro molto
III. Adagio (non troppo)
I. Allegro

CLAIRE-MÉLANIE SINNHUBER (1973-…)
Vera Vita Viva, pour violoncelle concertant, violon, alto, accordéon et clavecin

  1. Hedera Helix, du nom latin du lierre… à l’image de ces pièces qui sinuent, comme la plante, sur les motifs thématiques des symphonies. ↩︎

Trois trios… ou trois bonnes raisons (au moins) d’aller à un concert!

Retour à la grange aux dîmes de l’abbaye de Maubuisson pour un deuxième concert du week-end d’ouverture du festival Un Temps pour Elles, consacré cette fois, après l’effectif instrumental particulièrement original du premier concert la veille, à l’une des formations les plus classiques qui soient: le trio avec piano! L’occasion pour moi de m’arrêter un peu sur ce qui m’attire vers un concert aussi irrésistiblement qu’un papillon vers la lumière… et de saluer au passage l’indéniable talent des programmatrices de la Cité des Compositrices, qui par leur sens aiguisé de l’équilibre des programmes ont su cocher trois cases à la fois! Qu’est-ce qui fait l’attrait, à mes yeux, d’une programmation? Sans plus attendre, trois bonnes raisons d’aller à ce concert – ou au concert en général…

Le trio Zeliha: Manon Galy (violon), Maxime Quennesson (violoncelle) et Jorge González Buajasán (piano). Au programme: Trio en la mineur op.24 de Charlotte Sohy (1931), Phantasy Trio d’Alice Verne-Bredt (1907) et Trio avec piano d’Ethel Smyth (1880), dans le cadre du festival Un temps pour Elles à la grange aux dîmes de l’abbaye de Maubuisson (Val d’Oise), le 7 juin 2025.

Raison n°1: la compositrice que l’on adore retrouver

L’irrésistible premier mouvement (allegro) du trio de Charlotte Sohy, ici interprété par Célia Oneto Bensaid (piano), Nikola Nikolov (violon) et Xavier Phillips (violoncelle).

Charlotte Sohy n’est plus depuis longtemps une inconnue pour les fidèles du festival ou des publications discographiques du label associé, La Boîte à Pépites. Et ce trio en particulier est régulièrement programmé par la Cité des Compositrices, et maintenant aussi de plus en plus dans d’autres circuits… On comprend aisément pourquoi: immédiatement irrésistible dans sa verve mélodique et le délicat entrelacement des voix, intensément poétique, florissante et parfois triomphante dans la confiance sereine qu’elle semble exprimer, cette pièce terriblement attachante, irradiante, lumineuse mais avec quelques ombres plus graves qui viennent l’équilibrer, séduit d’emblée et a l’étoffe d’un véritable “tube” – d’ailleurs dès la première écoute, ce trio entre si facilement dans l’oreille et dans la mémoire que l’on a l’impression d’entendre un “classique” déjà familier. Et comme pour certaines pièces à peu près contemporaines de Ravel (avec qui Charlotte Sohy partage d’ailleurs une science des couleurs et de la construction mélodique qui reflète sans doute “l’air du temps” plus qu’une influence directe), ce charme prenant ne s’use pas à la réécoute: c’est une de ces pièces que l’on peut écouter avec plaisir en boucle. Du miel pour l’oreille, et une fine dentelle dans l’écriture – un sommet encore un peu secret (mais de moins en moins!) de la tradition musicale chambriste française, dont il serait incompréhensible qu’il ne s’impose pas dans la programmation régulière des plus grandes salles dans les années qui viennent.

Retrouver Charlotte Sohy et son trio, c’est donc un peu comme retrouver une amie que l’on connait et que l’on aime déjà. D’autant qu’il s’agit à l’évidence d’une compositrice majeure avec qui il faudra désormais (re)compter, y compris dans des formes plus amples: si sa vie a été plutôt heureuse, entourée d’une famille aimante et d’un époux également compositeur qui l’admirait et la soutenait, son oeuvre pourtant est loin de n’être que jeux et sourires, mais est également traversée d’une veine sombre et profonde, reflet peut-être de l’Histoire et des guerres du 20e siècle. Ce courant souterrain plus inquiet, plus obscur est particulièrement sensible dans sa ténébreuse et puissante Symphonie en ut dièse mineur dite “de la Grande Guerre” (elle aussi assez récemment exhumée par l’Orchestre National de France sous la direction de Debora Waldman), composée entre 1914 et 1917 et probablement marquée par la mort tragique d’Albéric Magnard1 dont Sohy était proche:

C’est un point fort d’une programmation de savoir identifier des œuvres qui, comme le trio de Charlotte Sohy, constituent déjà un terrain connu, un “répertoire” familier que le public aimera régulièrement retrouver et réentendra sans s’en lasser: l’appétit de découverte et de nouveauté sera d’autant plus aiguisé qu’il pourra parfois aussi se reposer dans le simple plaisir de réentendre (et souvent de redécouvrir) une pièce déjà aimée.

Raison n°2: la compositrice dont on ignorait tout

Je crois n’avoir jamais entendu ne serait-ce que le nom d’Alice Verne-Bredt (pourtant déjà programmée, m’a-t-on dit, dans le festival) – ou alors je l’avais complètement oublié; et les enregistrements disponibles en ligne sont fort peu nombreux… Il n’y a pas de meilleur appât pour moi que l’attrait d’une telle rareté, qui ne me déçoit jamais: même lorsque je ne suis finalement pas si convaincu par la musique elle-même (ce qui n’a au demeurant pas du tout été le cas avec cette compositrice!), le seul plaisir de la découverte, de l’élargissement de mon horizon musical, l’emporte largement sur toute réserve. En cela, l’extraordinaire travail de défrichage mené toute l’année par la Cité des Compositrices, écumant les bibliothèques, fouillant jusque dans les tiroirs des éventuels descendants à la recherche de partitions manuscrites et d’inédits, touche tout particulièrement en moi cette corde sensible à l’inouï (au sens littéral).

Dans le cas du Phantasy Trio (ou Phantasie, à l’allemande) d’Alice Verne-Bredt, j’ai en outre énormément aimé la pièce bien au-delà du seul attrait de sa rareté. La fluctuation des graphies anglaise (“phantasy“) et allemande (“Phantasie“) du titre laisse entendre que la pièce, tout comme sa créatrice (née en Angleterre dans une famille d’origine allemande, et élève de nulle autre que Marie Schumann2, une des filles de Robert et Clara), navigue entre deux eaux, entre deux mondes. Il y a en effet une forme de la “phantasy” propre à l’Angleterre, dont les racines remontent aux “fantasias” de Purcell mais qui revient à la mode et se réinvente dans la première moitié du 20e siècle: Frank Bridge compose son propre Phantasy Trio la même année qu’Alice Verne-Bredt, et Britten créera quelques années plus tard son Phantasy Quartet. La “phantasy”, toujours en un seul mouvement, suit une forme en arche, avec une répétition symétrique de ses différentes sections – je ne sais pas si Alice Verne-Bredt s’y conforme tout à fait strictement, mais on en sent bien en tous les cas l’esprit. Je ressens toutefois dans son trio (à tort ou à raison) une autre imprégnation aussi, celle de la “Phantasie” schumannienne, plus rhapsodique et moins fermement corsetée dans sa structure formelle, ou même, dans certains longs phrasés très liés et chantants, de la romance chère tant à Robert qu’à Clara Schumann – pourrait-il y avoir là, à travers l’enseignement de leur fille Marie, une ligne de transmission? Quoi qu’il en soit, la pièce comporte de nombreux contrastes, de ton comme de dynamique, qui rendent ses dix courtes minutes particulièrement denses et intenses. C’est la pièce dont la rareté m’a convaincu d’assister à ce concert, et je ne regrette clairement pas le (long) trajet jusqu’à Maubuisson – je suis ravi de cette découverte!

Le seul enregistrement facilement accessible que j’ai pu trouver de ce trio d’Alice Verne-Bredt – au milieu d’ailleurs d’une brassée d’autres raretés discographiques particulièrement alléchantes!

C’est donc un deuxième point fort de cette programmation: ménager de la place pour l’absolue rareté, pour des pièces que l’on n’a quasiment aucune chance d’entendre ailleurs avant longtemps… Un Temps pour Elles met en lumière chaque année de “nouvelles” compositrices, et des noms que le mélomane le plus obsessionnel n’avait encore jamais croisés. Cette curiosité aux aguets, cette ardeur à aborder une terra incognita et à embarquer le public vers de nouveaux rivages, est une dimension essentielle de la programmation!

Raison n°3: la compositrice que l’on croyait ne pas (trop) aimer

Je dois vous faire un aveu: malgré toute la curiosité qu’elle éveillait en moi par sa vie mouvementée, son engagement politique et sa personnalité (je donnerais cher d’ailleurs pour voir une production de son opéra le plus connu, The Wreckers – elle en a composé six en tout!), je n’avais jamais tout à fait accroché à ce que j’avais pu entendre de la musique d’Ethel Smyth. Cela n’engage que moi, bien sûr, et je me garderais d’autant plus d’en faire un jugement de l’oeuvre elle-même que comme vous le savez (sinon relisez le titre de ce blog…😸), je n’y connais techniquement pas grand’chose à la musique… Bref: j’avais toujours trouvé ça très beau, très bien, mais personnellement je restais un peu à l’extérieur.

Du reste il y a parfois des compositeurs et compositrices, ou des musiciens, ou même des genres entiers (“classiques” ou non) qui mettent du temps à trouver le chemin de notre oreille; cela m’est arrivé, par exemple, avec Brahms, qui m’a longtemps laissé relativement froid (je dois être un des rares énergumènes à être entré dans Boulez plus facilement que dans Brahms…). J’ai finalement été happé d’abord par sa musique chorale, puis par ses symphonies, et finalement par toute sa musique de chambre, jusqu’à traverser une phase de véritable obsession brahmsienne – c’est aujourd’hui encore un des noms dont la présence sur un programme suffit à me faire dresser l’oreille…

Moi qui vous regarde quand vous prononcez la phrase fatidique: “ce n’est pas de la musique”…

“Aimez-vous Brahms?”, comme le demandait un titre célèbre de Françoise Sagan…

Tout cela relativise beaucoup à mes yeux l’importance du goût personnel, que je sais par nature fluctuant et incertain, et qui en tout état de cause ne renseigne nullement sur la musique, sa nature, ses fonctions ou son caractère, mais simplement sur nous-même, et encore seulement à un moment donné, sans préjuger de nos évolutions. J’attache donc davantage d’importance au désir de mieux connaître même ce que je n’aime pas spontanément: tous styles confondus, j’ai tendance à revenir régulièrement vers ce que je n’ai pas forcément apprécié à la première ou même à la deuxième écoute, à chercher au moins à mieux le situer dans le paysage musical – et je crois d’ailleurs que l’on peut ainsi apprendre non seulement à connaître, mais également à aimer. Si j’admets volontiers toute critique raisonnée, je me refuse donc par principe à exclure en bloc de mes intérêts aucune forme de musique. (D’ailleurs, si vous voulez partir du mauvais pied dans une conversation avec moi, énoncez au sujet de n’importe quel style musical un jugement du genre “ce n’est pas de la musique”… vous me verrez certainement hérisser le poil et sortir mes griffes, même si je n’aime guère, voire pas du tout, le style en question…)

L’extraordinaire brio du scherzo du Trio avec piano d’Ethel Smyth, qui m’a cette fois totalement conquis avec son esprit joueur, ses malicieuses réminiscences du classicisme et la griserie de son contrepoint… Il ne faut jamais dire jamais!

Tout ceci pour dire que c’est exactement ce qui m’est finalement arrivé ce week-end en découvrant le Trio avec piano d’Ethel Smyth: je l’ai adoré, j’ai été immédiatement et totalement conquis. Pour entrer dans une oeuvre, il faut parfois simplement attendre de trouver la bonne clef… Il faut dire que cette pièce de jeunesse suit assez rigoureusement une stricte forme classique-romantique au final très… brahmsienne, ou en tous cas empreinte de romantisme germanique (la compositrice s’est en effet formée au conservatoire de Leipzig), mais avec une floraison constante d’idées musicales brillantes et inventives qui laissent transparaître un amour débordant des jeux musicaux, une joie malicieuse dans les clins d’œil à des formes du passé: une fugue qui monte à la tête au milieu du second mouvement, et surtout ce scherzo entêtant qui joue librement avec les codes du classicisme (celui du 18e siècle jusqu’à Beethoven) et multiplie les élans de virtuosité tourbillonnante.

Là encore, je sais gré aux programmatrices d’avoir su faciliter cette “conversion” de mon écoute, en prenant le temps d’installer Ethel Smyth dans le répertoire au fil des saisons et sur plusieurs années de festival (les trois concerts du week-end inaugural faisaient d’ailleurs chacun entendre une pièce de la compositrice): c’est sans doute en partie aussi cette exposition progressive qui m’a préparé à finalement sauter le pas. C’est véritablement un art de savoir ainsi, dans la programmation annuelle comme dans celle du festival, doser savamment les nouveautés, les raretés et les reprises de manière à satisfaire toutes les appétences, des plus larges aux plus pointues.

Jamais trois sans quatre?

Il y a évidemment une quatrième raison, mais elle va pour ainsi dire de soi: la qualité des interprètes! Je connaissais Manon Galy, d’ailleurs fidèle des concerts de la Cité des Compositrices, et Maxime Quennesson, entendu naguère dans un superbe et haletant récital de violoncelle solo pour le festival “Aux armes, Contemporains!” de La Scala Paris, dont l’exaltant programme courait de Bach et Dall’Abaco à Ligeti et à une création de Séverine Ballon jouant sur la “mémoire corporelle” des suites pour violoncelle du Cantor de Leipzig. De ces deux interprètes, je savais donc l’intensité de jeu mais aussi l’audace exploratoire, et je me réjouissais de découvrir à leurs côtés le pianiste Jorge González Buajasán, dont j’ai particulièrement apprécié le toucher léger comme la fougue et la vélocité mordante dans l’enivrant scherzo d’Ethel Smyth. Les interprètes sont aussi un ingrédient essentiel d’une bonne cuisine programmatique: à l’intensité de telles pièces doit évidemment répondre celle des musicien.ne.s, et à leur rareté un désir de sortir des sentiers battus, de se mouiller dans la défense de répertoires oubliés, une certaine prise de risques aussi pour aborder sans guide des œuvres qui ne viennent pas avec déjà toute une tradition d’interprétation établie et rassurante. De tels interprètes, loin de n’être que de simples exécutants, participent évidemment à la construction d’une programmation stimulante et attirante!

Vous en savez à présent un peu plus sur ce qui attire le papillon vers la lumière, et cet amateur vers un concert spécifique parmi les dizaines qui se jouent chaque soir… C’est aussi une affaire de fidélité – à des projets, à des artistes, à des démarches que l’on a envie de suivre et de soutenir au long cours. Mais il reste une question en suspens: comment attirer davantage de public vers des programmations aussi riches, stimulantes, équilibrées et bien pensées que celle de la Cité des Compositrices et du festival Un Temps pour Elles? Peut-être simplement déjà en en parlant autour de nous et en n’hésitant pas à faire passer le message!

  1. Si vous ne connaissez pas la figure d’Albéric Magnard, et sa mort héroïco-tragique au tout début de la première guerre mondiale, je vous recommande fortement de découvrir le personnage (ne serait-ce qu’en parcourant sa fiche Wikipédia), et surtout sa musique! Magnard était un musicien engagé et un féministe convaincu, qui a dédié son Hymne à la Justice au capitaine Dreyfus et sa 4e Symphonie à l’Orchestre de l’Union des femmes professeurs et compositeurs, une organisation féministe de musiciennes (une sorte de Cité des Compositrices avant l’heure?😉)… ↩︎
  2. Je profite de cette apparition surprise de Marie Schumann pour recommander chaleureusement au passage un très joli spectacle musical qui sera (re)joué le samedi 14 juin à 20h à l’Hôtel de Soubise (Archives Nationales) dans le cadre de la saison de l’association Jeunes Talents: Le Journal de Clara, par Margaux Loire (soprano), Mélanie Haas (clarinette) et Flore-Elise Capelier (piano). Les trois (brillantes) musiciennes y incarnent tout en complicité trois des filles Schumann, dont justement Marie, pour nous faire entrer en catimini dans l’univers musical de Clara Schumann et son intimité familiale, tout en nous laissant entendre des résonances très actuelles. Un spectacle frais, vivant et attachant comme ses personnages, rayonnant d’amour de la musique et d’amour tout court, que j’avais beaucoup aimé à sa pré-création au CNSMDP, et dont j’espère vivement qu’il pourra toucher un plus large public, mais aussi peut-être intéresser des programmatrices et programmateurs pour les prochaines saisons! A bon entendeur…😊 ↩︎

Mais qui a peur de Colombine?

Dans la grange aux dîmes de l’abbaye de Maubuisson, le concert inaugural de la 5e édition du festival Un temps pour Elles faisait miroiter, à travers les ambiguïtés et les ambivalences du personnage de Colombine, les multiples facettes de l’activité créatrice de tout un réseau discret (sinon secret) de femmes, écrivaines ou compositrices, au tournant des 19e et 20e siècles. Le sous-titre du concert, “les mélodies rebelles”, le suggère clairement: Colombine est ici une figure de liberté, presque un “nom de code” pour décrire les alliances souterraines et tenaces de ces femmes de lettres et de ces musiciennes (souvent liées d’ailleurs par de multiples liens plus personnels), que le concert réunit à nouveau par un travail de montage serré restituant tout l’esprit d’une époque – et sa part oubliée.

Réuni.e.s autour de la mezzo-soprano Marielou Jacquard: Clémence de Forceville (violon), Anastasie Lefebvre de Rieux (flûte), Constance Luzzati (harpe), Rodolphe Théry (percussions), Héloïse Luzzati (violoncelle) et Violaine Despeyroux (alto). Colombine ou les mélodies rebelles”, en ouverture du festival Un temps pour Elles à la grange aux dîmes de l’abbaye de Maubuisson (Val d’Oise), le 6 juin 2025.
Colombine en costume du 17e siècle, croquée par Maurice Sand, le fils d’une figure qui aurait d’ailleurs toute sa place comme aïeule des libres “Colombines” de ce concert – il s’agit évidemment de l’écrivaine George Sand! (in “Masques et bouffons”, Paris, Michel Lévy Frères, 1860)

Au fond, qui connait vraiment Colombine? Dès ses débuts sur les planches de la commedia dell’arte, le personnage a connu de nombreux avatars (Ricciolina, Diamantine, Marinette, Violette, Caroline, ou encore Zerbinette que l’on retrouvera un peu plus tard de Molière à Mozart…) et s’est caractérisé par son ambivalence: fille-mère qui aurait dit-on abandonné son enfant, servante employée auprès d’une dame de l’aristocratie, fausse ingénue, rusée et fine, dotée d’une morale assez élastique, d’une langue bien pendue et d’un esprit vif qui lui attirent malgré tout les faveurs et la sympathie du public, la Colombine originelle est surtout farouchement indépendante, rebelle, et ne s’en laisse pas conter, ni par ses maîtres et maîtresses, ni par ses amants et courtisans (au premier rang desquels le non moins roué Arlequin). Sa couleur d’ailleurs est le rouge, signe extérieur de ce tempérament bouillonnant: ce n’est que bien plus tard que ses représentations graphiques seront peu à peu gagnées par la pâleur caractéristique de Pierrot, l’un de ses comparses récurrents sur scène (et accessoirement son mari). C’est aussi, et cela a son importance, l’un des personnages de la commedia dell’arte qui joue traditionnellement à visage nu, sans masque – suggestion de la franchise de son caractère, de son épaisseur d’humanité aussi et de sa complexité, de sa variabilité irréductible à l’expression figée du masque.

Au fil de la fascination des auteurs, compositeurs, peintres et illustrateurs des siècles suivants, et en particulier du 19e siècle, pour ce monde interlope des “masques et bergamasques” (pour reprendre le titre emblématique de la célèbre suite de Gabriel Fauré), Colombine a connu d’incessantes métamorphoses, jouet souvent des fantasmes des uns et des autres. “Enfant méchante” et cruelle se jouant du “troupeau de dupes” de ses prétendants dans les Fêtes Galantes de Verlaine (que l’on retrouvera bien sûr dans ce concert), elle se fait plus vénéneuse encore (plus sombre, ironique et grinçante aussi) dans la poésie symboliste ou décadente d’un Jules Laforgue par exemple – un fil que l’on peut suivre jusqu’au “Pierrot lunaire” d’Albert Giraud et sa traduction musicale par Arnold Schoenberg. En parallèle de ce glissement “lunaire” apparaît aussi, d’images d’Épinal en chromos pour livres d’enfants de la Belle Époque, une version plus assagie, voire affadie – une version pour cartes postales vaguement oniriques et boîtes de bonbons en fer-blanc… (c’est peut-être d’ailleurs ce stéréotype enfantin, aujourd’hui encore prégnant, qui a malheureusement découragé une partie du public potentiel du concert). Au fond, d’avatar en avatar, l’élusive Colombine s’échappe, nous échappe – qui est-elle vraiment?

Pierrot et Colombine par l’illustratrice anglaise Florence Hardy (1860-1933). Si l’attraction de la pâleur lunaire de Pierrot se fait ici sentir, les traits de rouge et la danse déliée, insouciante, montrent une Colombine qui conserve toute la vivacité pétillante et la liberté d’esprit du personnage de la commedia dell’arte, transposées sous les traits d’une “garçonne” ou d’une femme libre des années folles. Le costume de scène de Marielou Jacquard, avec ses trois gros points noirs stylisant les pompons empruntés au costume de Pierrot, évoque d’ailleurs cet “état final” de l’évolution de Colombine dans l’imaginaire graphique du début du 20e siècle – période de la plupart des œuvres du programme: c’est la Colombine “moderne”, post-romantique et post-symboliste.
Pantin articulé représentant Colombine, image d’Épinal de l’imprimeur Pellerin (1860). [Source: Musée de l’Image, Épinal] Et si Colombine, loin d’être toujours la marionnette des regards et des désirs des autres, se tenait enfin devant nous telle qu’en elle-même, dans toute la vivacité de ses couleurs?

Colombine est ainsi traditionnellement tiraillée entre l’attraction “solaire” et bigarrée du “mauvais garçon” Arlequin, se faisant la complice enjouée des tours pendables de ce dernier, et la pâle attraction “lunaire”, empreinte de tristesse surjouée (jusqu’au comique grinçant et ironique), de pathos excessif mais aussi parfois d’une authentique mélancolie maladive, d’un certain “vague à l’âme” pénétrant, de Pierrot – archétype du “clown blanc”. Elle est en effet l’objet du regard et du désir jaloux de l’un et de l’autre – mais de quoi est-elle le sujet? Peut-être tout simplement de son propre désir fluctuant et papillonnant, réunissant finalement en elle les deux polarités dans un très vivant paradoxe…

C’est en tout cas ce que ce programme particulièrement stimulant se propose d’explorer, en donnant la parole à Colombine… ou plutôt aux “Colombines” – chacune différente – puisque ce sont pas moins de dix compositrices et sept écrivaines qui viennent tour à tour y faire entendre leur voix (vous en trouverez la liste dans le programme détaillé en bas de cet article). C’est la grande force et l’intelligence de ce concert habilement tissé par Héloïse Luzzati et ses complices musicien.ne.s: le tressage subtil des voix crée des fils directeurs, et les mouvements distincts de certaines pièces viennent scander et structurer la progression du spectacle qui forme ainsi un tout cohérent, sans pour autant effacer les fortes individualités de ces créatrices ni jamais réduire la figure de Colombine à une seule tonalité, une seule couleur – sans en figer les traits ou le mouvement, la danse qui reste éperdument libre.

La formation ad hoc de ce concert s’organise autour d’un trio déjà constitué, bien rodé donc à ce travail chambriste: l’atypique trio Haydée1 formé par la harpiste Constance Luzzati, la flûtiste Anastasie Lefebvre de Rieux et la mezzo-soprano Marielou Jacquard, qui s’attache à exhumer les trésors oubliés de la mélodie et en particulier (mais pas exclusivement) les œuvres des compositrices du début du 20e siècle (sans négliger la création d’aujourd’hui, y compris par des commandes de pièces comme récemment avec la compositrice Joséphine Stephenson). Ces trois complices habituelles sont rejointes pour l’occasion par le violon altier et vigoureux de Clémence de Forceville, l’alto souverain de Violaine Despeyroux et le violoncelle profond et engagé, à l’énergie parfois féroce, d’Héloïse Luzzati, sans oublier plus occasionnellement les percussions subtiles ou déchaînées de Rodolphe Théry. Les plus connaisseurs (ou tout simplement celles et ceux qui ont assisté au concert “Chants de la Terre” donné aux Bouffes du Nord en amont du festival pour célébrer les cinq ans d’Un Temps pour Elles!) auront reconnu dans cette réunion inhabituelle d’instruments la formation complète appelée par les Four Songs d’Ethel Smyth, qui constituent en effet l’un des fils conducteurs du programme, en contrepoint du Triptyque champêtre de Charlotte Sohy.

La Valse amoureuse des “Rêves de Colombine” d’Amy Beach, dans sa version d’origine (jouée ici par la pianiste Virginia Eskin dans un enregistrement radiophonique de 1984); pour le concert, Godeleine Catalan en a déployé les couleurs dans un arrangement pour trio à cordes, flûte et harpe.

Jouant pleinement de la géométrie variable de cet ensemble, les pièces sont données soit dans leur configuration instrumentale originale (souvent d’ailleurs dans les deux sens du mot!), soit dans les arrangements riches et nuancés de Godeleine Catalan: qu’il s’agisse de réduire une ample partition orchestrale (Charlotte Sohy, Jane Vieu…) ou au contraire d’étoffer et d’orchestrer une partition pour piano (Poldowski, Amy Beach…), ces transcriptions donnent une forte unité à l’ensemble, tout en conservant assez de souplesse pour laisser jouer les irisations et les nuances de couleur propres à chaque pièce. L’effet est d’autant plus réussi que les ajustements d’effectif se font au fil de l’eau, en toute fluidité, sans changement de plateau ni applaudissements intempestifs qui viendraient interrompre le flot et l’enchaînement naturels des textes et des musiques; la tapisserie sonore des timbres entremêlés captive à chaque instant l’attention, et les poèmes, lus avec finesse et une large palette de nuances par Marielou Jacquard (que l’on découvre au passage aussi belle diseuse que chanteuse!), créent une respiration et un jeu d’échos, éclairant la musique et la mettant en perspective.

“As-tu peur? Te voici seule avec le silence…
Aucun souffle… aucun pas… nulle voix et nul bruit.
(…) As-tu peur ? Te voici toute seule avec l’ombre,
Seule comme une étoile au moment du matin ;
Comme un papillon d’or au fond d’un jardin sombre
Se meurt en palpitant pour son soleil lointain…”
(Marie de Régnier, “La Solitude des femmes”, 1931)

Cette “peur”, cette “solitude” des femmes oubliées (ou assignées à un rôle trop figé dans le regard et le désir des autres), que murmure en pointillé le poème placé en exergue du concert, le programme s’attache à la conjurer en faisant émerger une histoire secrète de la modernité, celle d’un groupe informel de femmes unies par des liens profonds, qu’ils relèvent de la collaboration artistique et intellectuelle ou des relations amicales et amoureuses – toutes sortes de croisements féconds dont l’importance ne saurait être plus longtemps négligée, tant ils racontent en creux un pan entier de la création littéraire et musicale de leur temps, tant ils manifestent aussi une forme d’assurance et de confiance dans les moyens de l’art pour faire entendre des voix longtemps étouffées:

“Les œuvres musicales et poétiques réunies racontent une autre histoire de la modernité : celle d’une intelligentsia féminine faite d’alliances, de regards croisés, d’amours parfois. Ainsi, Renée Vivien appartient au cercle littéraire où se côtoient Colette, Anna de Noailles, Lucie Delarue-Mardrus et Nathalie Barney, sa maîtresse et mécène. Marie de Régnier, poétesse respectée, fut l’épouse d’Henri de Régnier et la maîtresse de Pierre Louÿs. Vita Sackville-West, grande amie de Virginia Woolf, participa à la biographie de la compositrice Ethel Smyth, écrite par Christopher St John. Plus tard, Louise de Vilmorin vit son univers poétique mis en musique par Marcelle de Manziarly, dont le frère fut aussi son amant…” (extrait du programme de salle du concert)

Le programme ne cherche donc pas à illustrer une figure monolithique, une Colombine idéale ou idéelle comme celle des poètes symbolistes, mais se place résolument sous le signe de la constellation, du réseau, de la fluidité, du terreau d’échanges, de la circulation des images et des idées – de leur danse; ils dévoile des aspects miroitants, des reflets scintillants d’une vie intellectuelle et artistique aussi riche que variée.

En écrivant ces lignes, je me prends à sourire en imaginant ces lignées et transmissions souterraines comme un film d’espionnage où les agentes secrètes d’un “réseau Colombine” s’échangeraient à travers leurs œuvres des messages plus ou moins cryptés… Un underground de la modernité, opérant en parallèle des jalons plus connus et visibles de celle-ci, en marge peut-être des avant-gardes les plus iconoclastes (ces compositrices restant attachées, par exemple, à un langage musical largement tonal et mélodique – ce qui n’exclut en rien l’inventivité harmonique!), mais dont l’influence cachée, y compris sur leurs collègues masculins, est sans doute plus marquante et durable qu’on ne le croit: ces créatrices ont bien contribué à forger la modernité que nous connaissons – à côté des chamboulements fracassants que l’histoire tend à retenir, il ne faut du reste jamais sous-estimer ces “airs du temps” par lesquels les changements les plus profonds s’installent “l’air de rien” dans la durée.

“Enchantement matinal”, premier mouvement du Triptyque champêtre de Charlotte Sohy dont l’émerveillement ouvrait le concert… L’occasion d’attirer votre attention (comme ça en passant…) sur les magnifiques coffrets monographiques publiés sous le label La Boîte à Pépites par la Cité des Compositrices – la même petite équipe qui tient à bouts de bras le festival Un Temps pour Elles. Une idée de cadeau peut-être… et de soutien concret à ce précieux travail de mise en lumière!

Il serait un peu fastidieux d’énumérer les attraits de chacune des pièces du programme; d’une part leur qualité est constamment frappante – l’équipe de la Cité des Compositrices et du festival Un Temps pour Elles excelle à débusquer systématiquement de véritables pépites (n’hésitez pas à explorer leur chaîne YouTube La Boîte à Pépites, qui en regorge!); d’autre part, la conception même du concert, comme un tissu sans coutures, invite à se laisser couler dans le mouvement qui court de pièce en pièce comme dans un thème et variations. Je me bornerai donc à tenter de restituer un peu de ce mouvement en mettant en avant quelques points saillants.

Avec le premier volet du Triptyque champêtre de Charlotte Sohy, d’une rondeur mélodique séduisante et radieuse, le concert s’ouvre sur l’efflorescence d’un fugato grisant qui évoque le lever du soleil et la montée lumineuse de l’aurore. Ce lever de rideau d’un “enchantement matinal” laisse rapidement place à la danse! Tout d’abord avec une mélodie de Marguerite Roesgen-Champion, Pannyre aux talons d’or (sur un poème d’Albert Samain), que je laisse La Boîte à Pépites et le trio Haydée vous présenter:

Une Colombine… à l’antique? Le poème de Samain, tiré du recueil Aux flancs du vase, s’inspire en effet des peintures des vases grecs. Mais notre Colombine est somme toute intemporelle – et la mode des masques comme celle des inspirations tirées plus ou moins authentiquement de l’Antiquité (pensons aux faux poèmes antiques des Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs, qui évoluait dans les mêmes cercles littéraires et artistiques que certaines de nos autrices et compositrices) caractérisent toutes deux l’esthétique de la période, remplissant peut-être d’ailleurs une fonction similaire: celle de masquer plus ou moins l’auteur (ou l’autrice) et de lui permettre, en creusant ainsi sa distance avec l’oeuvre, de s’affranchir des conventions bourgeoises pour se laisser aller à la fascination de sujets jugés sulfureux. Le poème, culminant sur le dévoilement brutal, “dans un divin éclair”, de la nudité de la danseuse, porte de fait un regard érotisé assez typiquement masculin, et il est intéressant de voir comment la compositrice s’en empare: sa mise en musique mêle l’aspect statique des mélismes archaïsants et d’une flûte souple comme celle du Syrinx d’un Debussy (dont je vous parlais tout récemment ici), dépeignant de concert avec la harpe l’atmosphère “antique”, à une tension dramatique qui monte progressivement jusqu’à un instant suspendu où, après un silence, la voix semble hésiter entre la parole et le chant – la vision finale de la danseuse dans la lumière s’ouvre alors dans toute son ambivalence, la dernière syllabe longuement tenue de la ligne de chant évoquant à la fois la fascination et le cri de surprise ou d’effroi. En contrepoint, un poème de Colette, la “Chanson de la Danseuse” de 1908, qui relève également de ce genre en vogue du pastiche à l’antique, vient plus ouvertement encore sonder ce regard fantasmé sans en lever l’ambiguïté – entre légèreté et gravité, abandon et amertume, on y voit poindre, au bout de cette danse dans les yeux de l’autre, la mort inéluctable:

“Ô toi qui me nommes danseuse, sache, aujourd’hui, que je n’ai pas appris à danser
(…) Que les dieux m’accordent une chute harmonieuse, les bras joints au-dessus de mon front, une jambe pliée et l’autre étendue, comme prête à franchir, d’un bond léger, le seuil noir du royaume des ombres…
Tu me nommes danseuse, et pourtant je ne sais pas danser…”

“Colombine” de Poldowski sur le poème de Verlaine, dans sa version d’origine piano-voix.

La “vraie” Colombine entre en scène, toujours en dansant, sur un air de ballet de Jane Vieu d’une légèreté délicieuse et colorée, qui introduit par contraste la tonalité plus noire, grinçante et grotesque, du fameux poème tiré des Fêtes Galantes de Verlaine, dans deux mises en musique différentes: celle, vénéneuse et cruelle, d’Henriette Puig-Roget2 puis, après une tendre respiration en forme de “valse amoureuse” offerte par les Rêves de Colombine d’Amy Beach, celle, trépidante et agitée, de Poldowski (compositrice elle-même “masquée”, par souci des convenances aristocratiques, sous un pseudonyme à consonance masculine…). “La Danse” toujours: c’est le titre du deuxième des Four Songs d’Ethel Smyth, sur un poème d’Henri de Régnier, époux de Marie de Régnier dont le poème “La Solitude des femmes” ouvrait le concert: le réseau d’échos et de correspondances est décidément serré! Tantôt rythmé comme l’écho lointain d’une fête villageoise, tantôt déjà rêveur, le troisième volet du Triptyque champêtre de Charlotte Sohy, “Danse au crépuscule”, nous dépose doucement à l’orée de la nuit pour y retrouver au clair de lune, après la danseuse solaire, la Colombine plus nocturne.

“The Cypress Curtain of the Night”, tiré des Songs of Sleep de Grace Williams, par le trio Haydée, “noyau” de la formation instrumentale et vocale du concert “Colombine ou les mélodies rebelles”.

Autour de textes de Vita Sackville-West et de Louise de Vilmorin (dont les jeux de rimes et d’homophonie créent toujours un pénétrant sentiment d’étrangeté), la danse s’efface un temps devant des mélodies plus méditatives, laissant respirer à la clarté lunaire la part d’ombre, le versant nocturne de Colombine. D’abord avec l’ample balancement, le lent bercement mystérieux qui anime “The Cypress Curtain of the Night”, tiré des Songs of Sleep de Grace Williams, dont les grands intervalles descendants, mettant bien en valeur le velouté des graves de Marielou Jacquard, miment (avec leur accompagnement mêlant flûte et harpe) la torpeur retombant avec l’avancée de la nuit. Posée sur la large assise harmonique d’un quatuor à cordes, la mélodie de Marcelle de Manziarly, “Claire nuit efface-toi”, est pour moi une des plus marquantes du programme par la tranquille singularité de son écriture, très mélismatique et presque incantatoire, évoquant très vaguement un hymne oriental ou grégorien, le chant sacré de quelque tradition ancienne et perdue sans que l’on puisse précisément la nommer – c’est un archaïsme imaginaire, en vérité résolument moderne, parfaitement apparié à l’étrangeté inquiète et aux paradoxes de la langue de Louise de Vilmorin. On retrouve avec bonheur et l’ampleur et la densité du langage musical de Rita Strohl, dont l’andante d’Arlequin et Colombine, riche de combinaisons de timbres inhabituelles (violon, alto et harpe), vient pleinement développer cet hymne à la nuit, qui s’attarde encore un peu dans l’onirisme d’une deuxième mélodie de Marguerite Roesgen-Champion, “A la lune”.

C’est à nouveau à Charlotte Sohy que revient la tâche de nous arracher aux charmes envoûtants de la nuit, par une transition d’une fluidité toute aquatique (“Au fil de l’eau”, deuxième mouvement du Triptyque champêtre). C’est alors une montée progressive de l’intensité, avec trois des Four Songs d’Ethel Smyth savamment entrecroisés avec les poèmes brûlants et audacieux de Renée Vivien, dont la “Bacchante triste” donne son pendant douloureux à l’ivresse frénétique, au déchaînement bacchique, à l’explosion des percussions libérées dans la pièce finale du concert, cette “Ode anacréontique” d’Ethel Smyth qui emporte tout sur son passage. La douleur, la mélancolie pénétrante, l’ivresse et l’apparente insouciance de la danse: tous les fils contrastés que nous avons suivis au long du concert sont finalement renoués au terme de ce programme diablement intelligent qui a su nous rendre si vraie et si vivante, au grand jour ou au clair de lune, la rebelle Colombine – et dans son ombre, toutes ces “Colombines” créatrices, autrices ou compositrices – sans jamais en figer l’image dans un stéréotype sans nuances. On espère vivement que ce programme aussi généreux que subtilement cohérent, qui lève le voile sur un pan essentiel et trop souvent oublié de la modernité artistique, sera bientôt repris (y a-t-il des programmateurs dans la salle?…) – Un Temps pour Elles est véritablement un de ces festivals où l’on peut se rendre les yeux fermés, avec la certitude d’y faire toujours les découvertes musicales les plus stimulantes!

Le vin où le soleil des vendanges persiste
Ne lui ramène plus le généreux oubli ;
Elle est ivre à demi, mais son ivresse est triste,
Et les feuillages noirs ceignent son front pâli.

Tout en elle est lassé des fausses allégresses.
Et le pressentiment des froids et durs matins
Vient corrompre la flamme et le miel des caresses.
Elle songe, parmi les roses des festins.

Celle-là se souvient des baisers qu’on oublie…
Elle n’apprendra pas le désir sans douleurs,
Celle qui voit toujours avec mélancolie
Au fond des soirs d’orgie agoniser les fleurs.

Renée Vivien, “Bacchante triste”, Etudes et préludes

Au programme…

(donné dans un ordre légèrement différent, les pièces de Sohy et Smyth étant “diffractées” et réparties tout au long du concert comme un fil rouge…)

CHARLOTTE SOHY (1887 – 1955)
Triptyque Champêtre op. 21, pour flûte, violon, alto, violoncelle et harpe.
I. Enchantement matinal
II. Au fil de l’eau
III. Danse au crépuscule

MARGUERITE ROESGEN-CHAMPION (1894 – 1976)
Pannyre aux talons d’or, pour voix, flûte et harpe.

JANE VIEU (1871 – 1955)
Colombine. Air de ballet, pour orchestre.
Arrangement pour voix, violon, alto, violoncelle, flûte, harpe et percussions de Godeleine Catalan

HENRIETTE PUIG-ROGET (1910 – 1992)
Colombine, pour voix, flute, quatuor à cordes et harpe.
Arrangement pour voix, violon, alto, violoncelle, flûte et harpe de Godeleine Catalan

AMY BEACH (1867 – 1944)
Les rêves de Colombine op. 65, pour piano.
III. Valse amoureuse
Arrangement pour violon, alto, violoncelle, flûte et harpe de Godeleine Catalan

(Une autre transcription de la “Valse amoureuse” des Rêves de Colombine d’Amy Beach – celle-ci pour quintette à vents, par David Plylar pour l’ensemble District5 – cette musique se prête décidément remarquablement bien à l’exercice!)

POLDOWSKI (1879 – 1932)
Colombine, pour voix et piano.
Arrangement pour violon, alto, violoncelle, flûte, harpe et percussions de Godeleine Catalan

ETHEL SMYTH (1858 – 1944)
Four Songs, pour voix, flûte, harpe, violon, alto, violoncelle et percussions.
I. Odelette
II. La Danse
III. Chrysilla
IV. Ode anacréontique

GRACE WILLIAMS (1906 – 1977)
Songs of Sleep, pour voix, flûte et harpe.

MARCELLE DE MANZIARLY (1899 – 1989)
Claire nuit efface-toi, pour voix et quatuor à cordes.

RITA STROHL (1865 – 1941)
Arlequin et Colombine, pour piano.
Arrangement pour violon, alto, violoncelle, flûte et harpe de Godeleine Catalan
II. Andante

MARGUERITE ROESGEN-CHAMPION (1894 – 1976
À la lune, pour voix, flûte et harpe.

Ainsi que des textes et poèmes de: Marie de Régnier, Colette, Anna de Noailles, Vita Sackville-West, Louise de Vilmorin, Lucie Delarue-Mardrus et Renée Vivien.

Lire aussi: le compte-rendu de ce concert par Alain Cochard.

  1. Le premier disque du trio Haydée, Ciels d’or, est disponible sous le label Voces8 Records. ↩︎
  2. Si vous souhaitez approfondir votre découverte de l’oeuvre remarquable d’Henriette Puig-Roget, de ses mélodies à ses pièces d’orgue, je vous renvoie au bel hommage qui lui a été rendu en 2017 au CNSMDP: https://www.youtube.com/watch?v=6xCm0ksGg-0 ↩︎
Pour aller plus loin: hommage à Henriette Puig-Roget au CNSMDP en 2017.

Une nuit transfigurée parmi les champs de blé

Comme chaque année en deux temps, au printemps puis à l’automne, le festival Inventio, sous l’impulsion de son fondateur et directeur artistique, le violoniste Léo Marillier, cultive la musique au milieu des blés du Provinois. (On me glisse dans l’oreillette que sur cette photo c’est plutôt de l’orge. Mais vous m’aurez compris, enfin…)

C’est un “petit” festival (dont je vous ai déjà parlé ici et ), mais qui cultive de grandes ambitions pour faire vivre et connaître la musique hors des sentiers battus au cœur de la Seine-et-Marne, de Provins à la vallée de la Seine en passant par le Montois. Accompagnée d’actions pédagogiques dans les écoles et d’interventions dans les établissements de soin de la région pour rendre la musique véritablement accessible à tou.te.s, la programmation ne fait aucun compromis sur la qualité, proposant systématiquement des perspectives originales ouvertes tant sur le répertoire que sur la création d’aujourd’hui: c’est un festival qui fait confiance à la curiosité de son public, et n’hésite pas à lui proposer d’explorer des sentiers musicaux moins fréquentés. A raison, évidemment: le public est fidèle et nombreux au rendez-vous!

L’église de Paroy (77), fondation très ancienne retouchée au fil des siècles.

Itinérant, le festival choisit des lieux patrimoniaux souvent isolés et éloignés des grands centres culturels. C’est un charme supplémentaire d’Inventio: chaque événement est aussi l’occasion de découvertes architecturales ou naturelles dans une belle campagne agricole parsemée de zones humides que l’on n’a pas si souvent l’occasion d’explorer, surtout si l’on ne possède pas la plus ou moins indispensable voiture (le festival fait tout son possible, sur demande, pour coordonner des navettes à partir des gares les plus proches).

Piliers romano-gothiques et charpente en coque de navire renversée: un patchwork de styles, témoin d’une histoire mouvementée.

Le concert du dimanche 1er juin 2025 ne dérogeait pas à la règle, puisqu’il se tenait en plein Montois, dans l’église Saint-Ferréol-et-Saint-Maclou de Paroy, glorieusement isolée, avec son cimetière peuplé de choucas, au sommet d’un petit monticule battu par les vents à l’écart du village. La vue s’étend de tous côtés sur de larges et accueillants vallons et sur les grands à-plats de vert et de jaune des champs de blé ou d’orge. L’église elle-même est très ancienne, puisque la construction initiale remonte au 10e siècle (même s’il ne reste de cette époque que deux pans de murs de galets appareillés en épi de blé). Maintes fois ruinée et reconstruite, l’église porte les traces de son histoire mouvementée et se laisse lire comme un livre: on y trouve des éléments romans et gothiques, un beau portail du 13e siècle, et une impressionnante charpente en coque de bateau renversée héritée d’une surélévation plus tardive. Alors que de l’extérieur, perdue au milieu des vastes étendues champêtres, l’église (privée de son clocher) ressemble plutôt à une chapelle, l’intérieur surprend par son espace d’un seul tenant qui semble beaucoup plus grand qu’on ne s’y attendait. Un lieu atypique pour un concert prometteur!

Le blogueur Carnets sur sol (a.k.a. David Le Marrec) et la présidente d’Inventio, Catherine Pierron, devant l’église de Paroy pour l’avant-concert.

Mais c’est tout d’abord à l’extérieur de l’église, sous un soleil radieux, que cela se passe! Comme je l’ai déjà évoqué (et comme son nom l’indique), le festival Inventio s’attache toujours à inventer des formules singulières, qui sortent du cadre du concert classique et mettent la musique en perspective. L’édition 2025, intitulée “à suivre…”, est placée sous le signe du rapport entre la musique et les mots (dans un sens assez large). C’est dans ce cadre que le célèbre (parmi les mélomanes parisiens…) blogueur (ne l’appelez surtout pas “critique”, du moins pas en sa présence…) Carnets sur sol a été invité pour un avant-concert autour de la notion de critique musicale – une des façons de mettre la musique en mots, ou des mots sur la musique… Face à un public attentif et réactif, il s’attelle à démystifier (un peu) la figure du critique (il n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai sur ce chapitre), et s’attarde sur la réception critique initiale (souvent pour le moins… contrastée) des œuvres au programme du concert. Je ne détaillerai pas davantage son intervention: il en donne un bon aperçu sur son site, que je vous recommande vivement de toutes façons – c’est une mine d’informations musicales plus ou moins interlopes et plutôt pointues, mais toujours présentées de manière engageante.

“Prima la musica, poi le parole?”

De la musique avant toute chose! Il est temps de franchir le seuil de l’église pour entendre enfin le concert qui nous a tout de même attiré dans cette campagne seine-et-marnaise…

Camille Théveneau (violon), Yuiko Hasegawa (piano) et Iris Guémy (violoncelle) à l’église de Paroy le 1er juin 2025, dans le cadre du festival Inventio. Au programme: Debussy (“Prélude à l’Après-midi d’un faune” transcrit pour piano seul et “Syrinx” transcrit pour violon seul), Ravel (Sonate pour violon et violoncelle) et Arnold Schoenberg (“La Nuit transfigurée”, dans la transcription pour trio avec piano d’Eduard Steuermann).

Contrairement aux usages, le programme a été élaboré par le directeur artistique, Léo Marillier, avant d’être proposé aux musiciennes, de manière à s’inscrire parfaitement dans le thème d’ensemble de cette édition du festival, autour des va-et-vient entre la musique et les mots. Deux partis-pris forts le sous-tendent:

  • Tout d’abord, ce n’est pas anodin, trois des quatre pièces proposées sont données en transcription: réduction de l’orchestre au piano seul pour le Prélude à l’Après-midi d’un faune, transcription de la flûte au violon pour Syrinx, et transcription du sextuor (ou orchestre à cordes, selon les versions) au trio avec piano pour la Nuit transfigurée. Cette démarche s’inscrit fidèlement dans la tradition que le festival a su établir au long de ses dix ans d’existence: une approche rigoureuse mais joueuse du matériau musical, qui aime à le ré-inventer par toutes sortes de métamorphoses, transpositions, adaptations pour mieux le ré-entendre dans sa constante nouveauté. Le texte écrit est toujours approché avec respect, mais non cependant comme un livre sacré dont on ne saurait changer une virgule: le festival expérimente volontiers les mille et une manières de s’approprier ce matériau avec une certaine liberté créatrice.
  • Enfin, ces mêmes trois pièces ont en commun d’entretenir chacune (mais sous des modalités à chaque fois différentes) un rapport étroit et plus ou moins explicite avec un texte littéraire bien déterminé: le poème de Mallarmé pour Prélude, une scène d’une pièce de théâtre de Gabriel Mourey pour Syrinx (initialement conçu comme une musique de scène, bien que le projet n’ait finalement pas abouti), et le poème éponyme de Richard Dehmel pour La Nuit transfigurée.

Seule la sonate de Ravel fait ici figure d’exception: c’est la seule qui soit proposée dans sa configuration instrumentale d’origine, la seule aussi qui s’annonce d’emblée comme un morceau de musique pure et ne procède pas d’un texte-source extra-musical (littéraire, dramatique ou poétique). Elle n’en fait pas moins écho au thème du festival, car elle entretient, certes sous une forme purement musicale (mais la pureté est-elle jamais de ce monde?) un rapport étroit avec des modalités du discours:

  • elle se présente sous la forme d’un dialogue entre les deux instruments, ce qui ne va pas sans une certaine articulation narrative et/ou dramatique
  • elle est originellement pensée comme un “tombeau” de Debussy, et à ce titre nourrit (en particulier dans le mouvement lent) certains liens avec la rhétorique funèbre.

Même sous une forme purement musicale et sans le truchement d’aucun mot, la pièce de Ravel, surtout mise en regard des trois autres, nous invite donc à considérer ce que veulent dire, fût-ce de manière métaphorique, le discours et le texte musicaux, et à interroger plus largement les rapports entre musique et langage (ou parole)…

“[Ce] n’est pas de sonorités élémentaires par les cuivres, les cordes, les bois, indéniablement mais de l’intellectuelle parole à son apogée que doit avec plénitude et évidence, résulter, en tant que l’ensemble des rapports existant dans tout, la Musique.” (Stéphane Mallarmé, Divagations)

Le programme, intelligemment pensé comme un tout, tisse ainsi autour des œuvres, et parfois entre elles, un réseau (inter)textuel serré, constitué d’une part par les poèmes et œuvres de littérature qui les inspirent ou les irriguent, d’autre part par les avis et opinions critiques qu’a suscité leur création (y compris, parfois, le regard acerbe des auteurs des textes-sources). Le “texte” musical “pur” se trouve ainsi pris entre les mots qui le précèdent et ceux qui le suivent – tous prétendant “éclairer” la musique, en livrer la clef (pourtant jamais pleinement satisfaisante ni complète, la musique tendant à s’échapper, à s’émanciper des mots)… Je vous renvoie ici à la notule de Carnets sur sol où vous trouverez un florilège de cette production textuelle en amont comme en aval des pièces du programme!

Yuiko Hasegawa était déjà venue donner un récital au festival Inventio en 2022, sous le signe alors des “Notes de voyage”.

Yuiko Hasegawa entre d’abord seule en scène pour jouer la transcription pour piano du Prélude à l’Après-midi d’un faune. Si l’idée de la “traduction” d’un poème en musique ne va pas nécessairement de soi et suscite parfois un certain scepticisme de la part des auteurs (dans l’esprit de la fameuse saillie attribuée à Verlaine, qui aurait écrit à Gabriel Fauré: “Qu’est-ce qui vous a pris de mettre de la musique sur ma musique?”), Mallarmé s’est rapidement montré conquis par l’ouvrage de Debussy, jugeant qu’il approfondissait le poème et allait même

“…bien plus loin, vraiment, dans la nostalgie et dans la lumière, avec finesse, avec malaise, avec richesse…”

Frontispice d’Édouard Manet pour le poème de Mallarmé, 1876. (Source: Gallica-BnF)

Crée en 1894 comme pièce orchestrale de concert, le Prélude fut repris en 1912 pour accompagner un ballet de Nijinski (qui fit à l’époque un petit scandale dû aux mouvements jugés provocants du danseur russe en faune), ouvrant d’autres questions encore sur les rapports mutuels entre les arts et la manière dont ils s’éclairent l’un l’autre: le livret du ballet ajoute en effet une nouvelle strate textuelle, par nature plus narrative et linéaire, plus dramatique, que le poème ou la musique, dont la forme est davantage circulaire et refermée sur elle-même, tandis que la danse tend vers une physicalité, une incarnation plus explicite et directe des suggestions musicales, où l’érotisme restait plus diffus (d’où le scandale…)

Dans le cas du Faune, la conjonction entre les arts (poésie, musique, danse et même arts graphiques, avec le trait souple du frontispice de Manet pour l’édition à compte d’auteur du poème) ne semble pas s’opérer sous les espèces du Gesamtkunstwerk wagnérien, très hiérarchisé, où l’ensemble des moyens artistiques mis en oeuvre simultanément converge vers l’accomplissement de la seule vision dramatique, placée au sommet de tout l’édifice (on sait du reste les rapports ambigus, d’admiration initiale puis de rejet, que le très patriotique Debussy entretenait avec le patriarche de Bayreuth…): on assiste plutôt à une forme d’éclatement parcellaire et de dialogue imparfait entre les arts, chacun s’essayant par ses moyens propres à esquisser le vague contour d’une même impression. Notons que l’imprégnation d’un art par un autre n’est pas à sens unique: si la musique transcrit ou traduit des impressions poétiques et littéraires, Mallarmé évoquera de son côté, dans ses Divagations, son souhait de “d’achever la transposition, au Livre, de la symphonie”.

“À partir de Mallarmé, des poètes, puis des romanciers imaginent de composer des textes en adaptant des procédures qui relèvent soit du développement thématique, soit du contrepoint” (J.-L. Backès, dans Musique et littérature: essai de poétique comparée)

Chaque art conserve toutefois son autonomie, et le recours au chant lexical de la poésie pour décrire la musique, ou à l’inverse de la musique pour décrire les procédés poétique, reste de l’ordre de la transposition, du déplacement métaphorique – il serait donc vain de chercher dans la pièce de Debussy un calque, un mot-à-mot du poème:

“Les principes symbolistes qui règlent l’union entre poésie et musique (…) sont sous le signe de la périodicité et de la correspondance, donc il ne serait point productif de retracer un rapport univoque vers/mesure entre prélude et églogue.” (Maria Beatrice Venanzi, “L’Après-midi d’un Faune de Mallarmé et le Prélude de Debussy : intersections du symbole entre poésie et partition”, Revue italienne d’études françaises)

De même, s’il y a bien un fil narratif (de la poursuite animée à son abandon dans la chaleur et la langueur de l’après-midi), celui-ci ne se développe pas à travers des scènes précises et délimitées, mais plutôt sous la forme d’un mouvement général.

Transcription pour piano seul du Prélude à l’Après-midi d’un faune de Debussy par Vyacheslav Gryaznov (je ne suis pas certain que ce soit celle jouée pendant le concert, mais elle donne une bonne idée de l’effet produit par la transcription).

Par son rattachement au genre du prélude, qui depuis Chopin est bien une forme musicale complète qui n’introduit pas nécessairement une suite (même si Debussy envisageait initialement un triptyque), l’oeuvre de Debussy est donc bien ancrée dans les moyens propres et “purs” de la musique, avec ce qu’ils ont de cyclique et d’irréductible aux mots ou à une narration purement linéaire: son dialogue avec le texte-source est de l’ordre de la correspondance, de l’écho, du miroir – une oeuvre ne se substitue pas à l’autre mais lui répond, s’inscrit dans ses creux, ses suspensions et ses apories:

“En choisissant d’intituler Prélude à l’après-midi d’un faune une courte pièce d’orchestre, Debussy semblait indiquer qu’il refusait à traduire en imitant le déroulement du poème de Mallarmé L’Après-midi d’un faune ; il écrivait, pour ainsi dire, en marge.” (J.-L. Backès, dans “Musique et littérature: essai de poétique comparée”)

Ou en laissant parler Debussy lui-même:

“La musique de ce Prélude est une très libre illustration du beau poème de Mallarmé. Elle ne désire guère résumer ce poème, mais veut suggérer les différentes atmosphères, au milieu desquelles évoluent les désirs, et les rêves de l’Egipan, par cette brûlante après-midi. Fatigué de poursuivre nymphes craintives et naïades timides, il s’abandonne à un sommeil voluptueux qu’anime le rêve d’un désir enfin réalisé : la possession complète de la nature entière” (Debussy, dans sa note de programme à la création de l’oeuvre)

Soit dit en passant, la longue tradition pianistique du prélude (même si l’on peut penser également aux “préludes” orchestraux des opéras de… Wagner, évidemment) donne aussi tout son sens à l’autre déplacement opéré à l’occasion de ce concert, celui de la transcription d’une pièce orchestrale vers le piano seul – une autre forme d’intertextualité, cette fois intra-musicale, qui elle aussi vient éclairer et commenter, sans s’y substituer, la disposition orchestrale originale. La grande clarté du jeu de Yuiko Hasegawa, sa finesse dans la mise en place des timbres et des couleurs comme dans la construction d’ensemble et l’étagement des plans, son habileté à croiser les lignes mélodiques en toute limpidité, font merveille dès l’exposition initiale du leitmotiv du faune qui hante toute la pièce (coucou Wagner, tant aimé et détesté de Debussy!): notablement, mon voisin de concert, qui n’était sans doute pas un mélomane fanatique, a spontanément murmuré dès ces toutes premières notes: “oh ça je connais!” – signe, je crois, que la pianiste “traduisait” particulièrement bien les timbres de l’orchestre d’origine, notamment le solo initial confié à la flûte (dont nous retrouverons plus tard l’écho avec Syrinx). Et ce n’était pas la seule qualité, loin de là, de son jeu intensément concentré, au phrasé ample et fluide, qui savait donner toute la mesure solaire, panoramique, largement ouverte de l’oeuvre tout en en soulignant l’intériorité, les ombres discrètes et les aspects plus secrets, plus caverneux. Un double aspect qui se traduisait aussi de manière visible: l’interprète se penchait parfois très en avant sur le clavier d’une manière enveloppante, comme pour aller chercher dans l’obscurité, au plus profond de l’instrument, les notes les plus ténues – et cela sans jamais rien perdre de l’élan de l’oeuvre, de ses frémissements sauvages progressivement gagnés par l’alanguissement. L’interprète aussi est un traducteur, et Yuiko Hasegawa assurément une “traductrice” d’émotions musicales à suivre attentivement!

Je ne reviendrai pas beaucoup plus longuement sur la Sonate pour violon et violoncelle de Ravel: j’ai déjà évoqué plus haut la profonde logique du placement de cette pièce de “musique pure” au croisement des lignes “intertextuelles” de ce programme décidément vertigineux de cohérence et d’échos. C’est le premier mouvement seul, initialement, qui contribuait à l’ouvrage collectif du “Tombeau de Debussy” commandé à dix compositeurs par la Revue musicale; dans l’oeuvre achevée, c’est pourtant le lent troisième mouvement (faisant certes écho au thème du premier) qui semble tenir ce rôle mémoriel.

Je me contenterai donc ici de souligner l’engagement sans faille, dans ce dialogue sans mots ni programme, des deux musiciennes, Camille Théveneau au violon et Iris Guémy au violoncelle: l’intense gravité, la tonalité de déploration qu’elles confèrent au choral du mouvement lent, ce “tombeau” central de Debussy (qui en son milieu s’anime soudainement d’un jaillissement de vie), contraste avec la vivacité et l’énergie de leurs jeux et de leur dialogue dans les mouvements (très) rapides. Elles donnent à entendre cet hommage ravélien, non comme un requiem pour le compositeur mort, mais comme une célébration de la musique – vivante dans toutes ses couleurs. La réunion de deux instruments mélodiques et essentiellement monodiques de la même famille de timbres, sans les possibilités polyphoniques et harmoniques apportées par le piano ni la tessiture médiane et “médiatrice” de l’alto, impose une redoutable précision tant dans les hauteurs et les timbres que dans la construction du rythme, des motifs récurrents et du contrepoint serré sur lequel repose largement la pièce. C’est de fait une formation instrumentale rare, même si le Duo pour violon et violoncelle de Zoltán Kodály précède de quelques années l’ouvrage de Ravel. Hélène Jourdan-Morhange, qui avait créé au violon le premier mouvement, évoquait bien plus tard, en 1945, l’extrême difficulté de l’oeuvre et les exigences élevées du compositeur:

“Ravel n’admettait pas la moindre petite fissure entre les sonorités pourtant si dissemblables des deux instruments… « mais c’est trop compliqué, disais-je pour me venger, vous faites jouer la flûte par le violoncelle et du tambour au violon ! » Et pourtant… Quand on a travaillé et retravaillé cette Sonate, on se rend compte que c’est là peut-être l’œuvre la plus exceptionnelle de Ravel, quant à l’écriture : jeux déliés du contrepoint qui enchantent au même titre que les jeux de l’esprit.”

(Il est d’ailleurs amusant, pour notre propos ici, de relever l’allusion de la violoniste aux jeux de timbres qui semblent parfois imiter d’autres instruments, flûte ou tambour – puisque dans notre programme, cette pièce est la seule qui ne soit pas d’emblée une transcription… mais qui n’est donc pas tout à fait sans rapport avec cette thématique des croisements instrumentaux!)

Quant à la difficulté de la pièce, elle semble miraculeusement s’effacer devant l’aisance, le naturel, le timbre vibrant et chaleureux, la complicité aussi des deux musiciennes, laissant toute la place à l’enchantement joueur, à la griserie de ces “jeux de l’esprit” et des sens, au vertige rythmique du pizzicato… Plutôt toutefois que de chercher à “mettre des mots sur la musique” de Ravel, je préfère finalement vous la laisser entendre dans tout son déploiement circulaire et ses incessants changements de direction – un dialogue instrumental qui suit sa logique propre et garde toujours quelque chose de délicieusement imprévisible en dépit de sa rigoureuse architecture cyclique et contrapuntique:

Une autre interprétation de la Sonate pour violon et violoncelle de Ravel, par Johanna Pichlmair (violon) et Anne Yumino Weber (violoncelle).
En guise d’aide-mémoire, la version originale (pour flûte) de “Syrinx”, ici par Esti Rofé.

En miroir du Prélude et après l’hommage ravélien, nous retrouvons ensuite Debussy… et ses faunes, puisque Syrinx évoque également l’univers du dieu Pan. A nouveau, c’est un texte littéraire qui sert de point de départ à la musique, puisqu’il devait s’agir d’une musique de scène pour la pièce de théâtre Psyché de Gabriel Mourey, auteur avec qui Debussy avait envisagé plusieurs projets d’opéra, tous avortés, dont un Tristan français qui devait patriotiquement répondre à son pendant germanique (re-coucou Richard… toujours cet amour-haine pour une figure quelque peu envahissante et surplombante!). Ce projet de musique de scène n’ayant pas davantage abouti, Syrinx seul en est resté, comme une pièce musicale existant par et pour elle-même en dehors de tout argument scénique (initialement, au risque d’un certain kitsch, l’acteur jouant Pan devait mimer le jeu de la flûte, tandis que la musique descendait des cintres). On a donc en quelque sorte une musique à programme… dépouillée de son programme et rendue à la pure évocation sonore.

(La seule vidéo que j’ai pu trouver d’une transcription pour violon de “Syrinx”, juste pour vous donner une idée des effets de timbre et de phrasé en comparaison de la flûte.)

Syrinx vient ainsi refermer l’arc ouvert dans ce concert par la toute première arabesque de la flûte du faune dans Prélude… et à nouveau à travers le glissement d’une transcription: après le piano de Yuiko Hasegawa, la voix de la flûte est désormais confiée au violon de Camille Théveneau. Le caractère lancinant des arabesques de la flûte, tout comme le thème mythologique commun, relie en effet en profondeur les deux œuvres; en l’absence de l’instrument, mais dans sa très forte suggestion par la transcription, cette relation se fait entendre en creux et peut-être d’autant plus fortement, le jeu d’évitement avec l’instrument absent rendant plus sensible encore l’implicite de sa présence. Camille Théveneau d’ailleurs ne donne pas l’impression de chercher à imiter le timbre de la flûte, mais bien à déployer pleinement au violon le phrasé caractéristique de la pièce – cette pièce qui semble au fond, jusque que dans ses suspens, ses pauses et ses silences (il faut bien quand même que le flûtiste respire…), constituée d’un seul souffle, d’une seule longue phrase sinueuse, méditative et langoureuse, en arabesque très libre, structurée par ses échos internes (comme un jeu de rimes, pour rester dans la poétique) et ses répétitions, mais se développant de détour en détour dans un éternel présent, chaque note jaillissant de manière imprévisible dans l’instant pour se laisser porter par le flot continu et toujours avançant du temps. Dans sa liberté qui semble presque improvisée, libérée de la stricte mesure pour se couler dans le souffle, Syrinx semble un miroir du passage du temps lui-même, à la mélancolie puissante et terrible (le pièce évoque en creux la mort de Pan), et Camille Théveneau laisse cette longue phrase se délier, se distendre jusqu’à finalement s’éteindre dans le dernier souffle, la dernière caresse des cordes. Un envoûtement.

Jusqu’ici nous n’avons entendu les musiciennes que seules ou en duo: le programme sait ménager sa progressive montée en puissance, pour retarder jusqu’à la dernière pièce la réunion attendue des trois interprètes dans la formation classique du trio avec piano. C’est à nouveau une transcription: celle par Eduard Steuermann de la Nuit transfigurée (Verklärte Nacht) d’Arnold Schoenberg, originellement pour sextuor à cordes (avant de se voir adjoindre par le compositeur, plusieurs décennies plus tard, une seconde version pour orchestre à cordes). Oeuvre de jeunesse au langage encore tout à fait romantique, la pièce n’en a pas moins suscité le scandale à l’époque: pièce de chambre mais “à programme” (chose ordinairement réservée aux effectifs plus amples du “poème symphonique”), se permettant des libertés avec l’harmonie conventionnellement admise (libertés en réalité très instinctives et bien sages, indécelables même pour nos oreilles d’aujourd’hui) comme avec la morale bourgeoise… Ainsi, le poignant poème de Richard Dehmel dont elle s’inspire, qui ne craint pas de passer par une certaine crudité, jugée alors scabreuse, pour toucher au sublime mystère “transfigurant” de la confiance nouée entre deux êtres, ne fut pas même inclus dans le programme de salle, de peur de choquer le bon citoyen viennois: c’est donc à nouveau une oeuvre “à programme” détachée, par la force des choses, de son texte-source qui nous occupe… Du reste, la seule longueur de l’oeuvre (une trentaine de minutes d’un seul tenant) suffit à rendre vaine toute tentative de la superposer de manière purement “épisodique”, scène par scène, au court poème de Dehmel.

La pièce fait de l’auditeur le témoin muet d’une conversation nocturne, dans un paysage de forêt sous la lune, entre un homme et une femme; la conversation nous parvient par bribes, comme portée par le vent, hachée, dans le lointain. La femme fait à l’homme un aveu timide et apeuré: elle attend un enfant d’un autre homme, rencontré avant lui. L’homme répond qu’il acceptera cet enfant comme le sien, et ce geste d’amour et de confiance mutuelle “transfigure” le paysage et la nuit elle-même, qui frémit de lumière ondoyante. Ce simple argument est développé par Schoenberg dans une vaste fresque qui oscille sans cesse entre l’intimité secrète de la conversation des amants et l’immensité panthéiste de l’univers tout entier qui entoure les deux êtres, et semble communier avec eux. Il y a donc une fusion des personnages dans la nature autour d’eux (thème tout à fait romantique!), qui se traduit musicalement par un brouillage des lignes et des frontières, un effet de flou et de dissolution tout à fait saisissant (plus sensible encore dans la version orchestrale): les thèmes, quoique travaillés et développés de manière tout à fait classique, semblent nous échapper, filer comme du sable entre nos doigts, dès que l’on tente d’en saisir les contours précis.

Étrange conséquence de cette dissolution: alors que j’ai follement aimé la pièce dès la première écoute, et que cet amour ne s’est jamais démenti (je me réjouis toujours autant de la voir au programme d’un concert), longtemps je n’en ai pour ainsi dire rien retenu d’autre qu’une impression prégnante et entêtante… et je ne suis pas le seul! Le blogueur Nosferalis, par exemple, fait ici état de ce phénomène, qu’il nomme disparition auditive:

“Une expérience étrange m’arrive avec La Nuit transfigurée d’Arnold Schönberg : j’ai écouté ce morceau un grand nombre de fois, l’ai apprécié lors de chacun de ces écoutes, mais n’en retiens absolument rien. Quand on repense à un morceau qu’on aime, normalement reviennent quelques mesures, au moins partielles et approximatives. Pour les morceaux préférés, on peut même se repasser toute l’œuvre dans l’esprit. Là, rien, et ce malgré le souvenir d’une appréciation très positive.(…) J’ai mené l’expérience et ai réécouté l’œuvre de Schönberg pendant que je commençais la rédaction de cet article. L’œuvre m’a à nouveau extrêmement plu. Je n’en ai absolument rien retenu.”

Y aurait-il dans cette évanescence quelque chose qui relève non seulement de l’auditeur, mais de la nature de l’oeuvre elle-même, de son caractère oscillant? C’est après tout la “traduction” musicale d’une conversation surprise dans la nuit, dont le témoin silencieux n’entend ou ne comprend peut-être pas tout… Sur le même blog, un commentateur essaie de préciser ce sentiment passager, élusif, qui semble indissociable de la pièce de Schoenberg:

“C’est vrai, La Nuit transfigurée n’est pas une œuvre que l’on retient, c’est une œuvre que l’on traverse. Elle ne laisse pas de mélodie, mais une trace, une empreinte, un frisson. Elle marche en nous comme on marche dans une forêt obscure, les yeux fermés, le cœur ouvert. Et tout au bout, il y a la lumière — discrète, fragile, mais nous guidant vers sa sortie.” (Commentaire de Stephen Sevenair sur le blog Nosferalis)

Or la transcription de Steuermann (que malgré sa rareté j’avais déjà eu la chance d’entendre au concert plus tôt dans l’année) semble agir, sur moi au moins, un peu comme un révélateur ou un fixateur photographique, qui fait apparaître les contours de l’image et les fige plus durablement sur le papier. Tout autant qu’une transcription, elle semble presque un commentaire, une note laissée en marge de l’oeuvre originale, clarifiant celle-ci sans pour autant en déflorer le pénétrant mystère: lorsque l’on revient ensuite au sextuor à la version orchestrale, leur évanescence et leur caractère diffus, diaphane, insaisissable restent étrangement intacts. Sans que le transcripteur ne cède à la naïveté d’assigner de façon trop stricte et déterminée chaque instrument à un seul “personnage” du poème, le piano, le violon et le violoncelle deviennent ainsi des “pôles” cristallisant certains aspects de ce “dialogue à trois” où la nature nocturne, dans une vision panthéiste, est une personne à part entière : le piano porte principalement la voix de ce paysage vibrant, de la lune, des arbres bruissant dans le vent, de l’aurore que l’on devine au bout de la nuit, tandis que les tessitures du violon et du violoncelle font entendre le dialogue du couple d’amants – sans non plus remettre en cause le “brouillage des frontières” voulu par Schoenberg, car les timbres des trois instruments savent aussi se mêler et fusionner. Le moment de l’aveu, par exemple, s’entend clairement dans le mouvement ascensionnel, d’abord timide et hésitant puis au fur et à mesure plus confiant, du thème exposé au violon seul – comme s’entend limpidement la réponse grave et calme, enveloppante et rassurante du violoncelle. La transcription de Steuermann n’épuise pas les énigmes de cette transfiguration nocturne, mais constitue un certain regard sur celle-ci, comme un éclat ou une diffraction, nous aidant à contempler à notre tour ce mystère.

“La Nuit transfigurée” (“Verklärte Nacht”) d’Arnold Schoenberg dans la transcription pour trio avec piano d’Eduard Steuermann, par le trio Immersio (Vira Zhuk, violon; Mariam Vardzelashvili, piano; Irene Kok, violoncelle).

Camille Théveneau, Yuiko Hasegawa et Iris Guémy assument merveilleusement leur rôle de guides et d’éclaireuses dans cette forêt nocturne: leur narration est brûlante, passionnée, d’un engagement total, capturant aussi bien les emportements de l’oeuvre (comme un cœur qui s’emballe au seuil de l’aveu) que les moments de calme, cette paix immense qui descend finalement sur le monde des amants. Les musiciennes sont tout autant sensibles aux mille bruissements de cette nature omniprésente, dont elles dépeignent, ou “traduisent”, les subtiles variations et les irisations avec précision. Le public, captivé par le récit comme par les questions qui restent ouvertes, leur est infiniment reconnaissant de s’être ainsi plongées dans un programme aussi dense, ambitieux, complexe, stimulant – qui plus est spécialement préparé pour l’occasion! Programme que l’on imagine en outre d’une difficulté assez redoutable, dont la maîtrise rayonnante des artistes ne laisse cependant rien paraître. En sortant de l’église, c’est un jour lui aussi transfiguré qui recueille le mélomane dans sa lumière vibrante – et il ne lui reste plus qu’à profiter, devant un bel et vaste horizon de champs et de forêts, des nourritures terrestres également prévues par l’équipe du festival Inventio

Une sortie de concert transfigurée: la lumière et le paysage qui attendent le mélomane au seuil de l’église… Comme un écho inversé, au grand jour, de la pièce de Schoenberg et de son vibrant panthéisme. De tels instants d’illumination miraculeuse font tout le sel du festival Inventio!