Mais qui a peur de Colombine?

Dans la grange aux dîmes de l’abbaye de Maubuisson, le concert inaugural de la 5e édition du festival Un temps pour Elles faisait miroiter, à travers les ambiguïtés et les ambivalences du personnage de Colombine, les multiples facettes de l’activité créatrice de tout un réseau discret (sinon secret) de femmes, écrivaines ou compositrices, au tournant des 19e et 20e siècles. Le sous-titre du concert, “les mélodies rebelles”, le suggère clairement: Colombine est ici une figure de liberté, presque un “nom de code” pour décrire les alliances souterraines et tenaces de ces femmes de lettres et de ces musiciennes (souvent liées d’ailleurs par de multiples liens plus personnels), que le concert réunit à nouveau par un travail de montage serré restituant tout l’esprit d’une époque – et sa part oubliée.

Réuni.e.s autour de la mezzo-soprano Marielou Jacquard: Clémence de Forceville (violon), Anastasie Lefebvre de Rieux (flûte), Constance Luzzati (harpe), Rodolphe Théry (percussions), Héloïse Luzzati (violoncelle) et Violaine Despeyroux (alto). Colombine ou les mélodies rebelles”, en ouverture du festival Un temps pour Elles à la grange aux dîmes de l’abbaye de Maubuisson (Val d’Oise), le 6 juin 2025.
Colombine en costume du 17e siècle, croquée par Maurice Sand, le fils d’une figure qui aurait d’ailleurs toute sa place comme aïeule des libres “Colombines” de ce concert – il s’agit évidemment de l’écrivaine George Sand! (in “Masques et bouffons”, Paris, Michel Lévy Frères, 1860)

Au fond, qui connait vraiment Colombine? Dès ses débuts sur les planches de la commedia dell’arte, le personnage a connu de nombreux avatars (Ricciolina, Diamantine, Marinette, Violette, Caroline, ou encore Zerbinette que l’on retrouvera un peu plus tard de Molière à Mozart…) et s’est caractérisé par son ambivalence: fille-mère qui aurait dit-on abandonné son enfant, servante employée auprès d’une dame de l’aristocratie, fausse ingénue, rusée et fine, dotée d’une morale assez élastique, d’une langue bien pendue et d’un esprit vif qui lui attirent malgré tout les faveurs et la sympathie du public, la Colombine originelle est surtout farouchement indépendante, rebelle, et ne s’en laisse pas conter, ni par ses maîtres et maîtresses, ni par ses amants et courtisans (au premier rang desquels le non moins roué Arlequin). Sa couleur d’ailleurs est le rouge, signe extérieur de ce tempérament bouillonnant: ce n’est que bien plus tard que ses représentations graphiques seront peu à peu gagnées par la pâleur caractéristique de Pierrot, l’un de ses comparses récurrents sur scène (et accessoirement son mari). C’est aussi, et cela a son importance, l’un des personnages de la commedia dell’arte qui joue traditionnellement à visage nu, sans masque – suggestion de la franchise de son caractère, de son épaisseur d’humanité aussi et de sa complexité, de sa variabilité irréductible à l’expression figée du masque.

Au fil de la fascination des auteurs, compositeurs, peintres et illustrateurs des siècles suivants, et en particulier du 19e siècle, pour ce monde interlope des “masques et bergamasques” (pour reprendre le titre emblématique de la célèbre suite de Gabriel Fauré), Colombine a connu d’incessantes métamorphoses, jouet souvent des fantasmes des uns et des autres. “Enfant méchante” et cruelle se jouant du “troupeau de dupes” de ses prétendants dans les Fêtes Galantes de Verlaine (que l’on retrouvera bien sûr dans ce concert), elle se fait plus vénéneuse encore (plus sombre, ironique et grinçante aussi) dans la poésie symboliste ou décadente d’un Jules Laforgue par exemple – un fil que l’on peut suivre jusqu’au “Pierrot lunaire” d’Albert Giraud et sa traduction musicale par Arnold Schoenberg. En parallèle de ce glissement “lunaire” apparaît aussi, d’images d’Épinal en chromos pour livres d’enfants de la Belle Époque, une version plus assagie, voire affadie – une version pour cartes postales vaguement oniriques et boîtes de bonbons en fer-blanc… (c’est peut-être d’ailleurs ce stéréotype enfantin, aujourd’hui encore prégnant, qui a malheureusement découragé une partie du public potentiel du concert). Au fond, d’avatar en avatar, l’élusive Colombine s’échappe, nous échappe – qui est-elle vraiment?

Pierrot et Colombine par l’illustratrice anglaise Florence Hardy (1860-1933). Si l’attraction de la pâleur lunaire de Pierrot se fait ici sentir, les traits de rouge et la danse déliée, insouciante, montrent une Colombine qui conserve toute la vivacité pétillante et la liberté d’esprit du personnage de la commedia dell’arte, transposées sous les traits d’une “garçonne” ou d’une femme libre des années folles. Le costume de scène de Marielou Jacquard, avec ses trois gros points noirs stylisant les pompons empruntés au costume de Pierrot, évoque d’ailleurs cet “état final” de l’évolution de Colombine dans l’imaginaire graphique du début du 20e siècle – période de la plupart des œuvres du programme: c’est la Colombine “moderne”, post-romantique et post-symboliste.
Pantin articulé représentant Colombine, image d’Épinal de l’imprimeur Pellerin (1860). [Source: Musée de l’Image, Épinal] Et si Colombine, loin d’être toujours la marionnette des regards et des désirs des autres, se tenait enfin devant nous telle qu’en elle-même, dans toute la vivacité de ses couleurs?

Colombine est ainsi traditionnellement tiraillée entre l’attraction “solaire” et bigarrée du “mauvais garçon” Arlequin, se faisant la complice enjouée des tours pendables de ce dernier, et la pâle attraction “lunaire”, empreinte de tristesse surjouée (jusqu’au comique grinçant et ironique), de pathos excessif mais aussi parfois d’une authentique mélancolie maladive, d’un certain “vague à l’âme” pénétrant, de Pierrot – archétype du “clown blanc”. Elle est en effet l’objet du regard et du désir jaloux de l’un et de l’autre – mais de quoi est-elle le sujet? Peut-être tout simplement de son propre désir fluctuant et papillonnant, réunissant finalement en elle les deux polarités dans un très vivant paradoxe…

C’est en tout cas ce que ce programme particulièrement stimulant se propose d’explorer, en donnant la parole à Colombine… ou plutôt aux “Colombines” – chacune différente – puisque ce sont pas moins de dix compositrices et sept écrivaines qui viennent tour à tour y faire entendre leur voix (vous en trouverez la liste dans le programme détaillé en bas de cet article). C’est la grande force et l’intelligence de ce concert habilement tissé par Héloïse Luzzati et ses complices musicien.ne.s: le tressage subtil des voix crée des fils directeurs, et les mouvements distincts de certaines pièces viennent scander et structurer la progression du spectacle qui forme ainsi un tout cohérent, sans pour autant effacer les fortes individualités de ces créatrices ni jamais réduire la figure de Colombine à une seule tonalité, une seule couleur – sans en figer les traits ou le mouvement, la danse qui reste éperdument libre.

La formation ad hoc de ce concert s’organise autour d’un trio déjà constitué, bien rodé donc à ce travail chambriste: l’atypique trio Haydée1 formé par la harpiste Constance Luzzati, la flûtiste Anastasie Lefebvre de Rieux et la mezzo-soprano Marielou Jacquard, qui s’attache à exhumer les trésors oubliés de la mélodie et en particulier (mais pas exclusivement) les œuvres des compositrices du début du 20e siècle (sans négliger la création d’aujourd’hui, y compris par des commandes de pièces comme récemment avec la compositrice Joséphine Stephenson). Ces trois complices habituelles sont rejointes pour l’occasion par le violon altier et vigoureux de Clémence de Forceville, l’alto souverain de Violaine Despeyroux et le violoncelle profond et engagé, à l’énergie parfois féroce, d’Héloïse Luzzati, sans oublier plus occasionnellement les percussions subtiles ou déchaînées de Rodolphe Théry. Les plus connaisseurs (ou tout simplement celles et ceux qui ont assisté au concert “Chants de la Terre” donné aux Bouffes du Nord en amont du festival pour célébrer les cinq ans d’Un Temps pour Elles!) auront reconnu dans cette réunion inhabituelle d’instruments la formation complète appelée par les Four Songs d’Ethel Smyth, qui constituent en effet l’un des fils conducteurs du programme, en contrepoint du Triptyque champêtre de Charlotte Sohy.

La Valse amoureuse des “Rêves de Colombine” d’Amy Beach, dans sa version d’origine (jouée ici par la pianiste Virginia Eskin dans un enregistrement radiophonique de 1984); pour le concert, Godeleine Catalan en a déployé les couleurs dans un arrangement pour trio à cordes, flûte et harpe.

Jouant pleinement de la géométrie variable de cet ensemble, les pièces sont données soit dans leur configuration instrumentale originale (souvent d’ailleurs dans les deux sens du mot!), soit dans les arrangements riches et nuancés de Godeleine Catalan: qu’il s’agisse de réduire une ample partition orchestrale (Charlotte Sohy, Jane Vieu…) ou au contraire d’étoffer et d’orchestrer une partition pour piano (Poldowski, Amy Beach…), ces transcriptions donnent une forte unité à l’ensemble, tout en conservant assez de souplesse pour laisser jouer les irisations et les nuances de couleur propres à chaque pièce. L’effet est d’autant plus réussi que les ajustements d’effectif se font au fil de l’eau, en toute fluidité, sans changement de plateau ni applaudissements intempestifs qui viendraient interrompre le flot et l’enchaînement naturels des textes et des musiques; la tapisserie sonore des timbres entremêlés captive à chaque instant l’attention, et les poèmes, lus avec finesse et une large palette de nuances par Marielou Jacquard (que l’on découvre au passage aussi belle diseuse que chanteuse!), créent une respiration et un jeu d’échos, éclairant la musique et la mettant en perspective.

“As-tu peur? Te voici seule avec le silence…
Aucun souffle… aucun pas… nulle voix et nul bruit.
(…) As-tu peur ? Te voici toute seule avec l’ombre,
Seule comme une étoile au moment du matin ;
Comme un papillon d’or au fond d’un jardin sombre
Se meurt en palpitant pour son soleil lointain…”
(Marie de Régnier, “La Solitude des femmes”, 1931)

Cette “peur”, cette “solitude” des femmes oubliées (ou assignées à un rôle trop figé dans le regard et le désir des autres), que murmure en pointillé le poème placé en exergue du concert, le programme s’attache à la conjurer en faisant émerger une histoire secrète de la modernité, celle d’un groupe informel de femmes unies par des liens profonds, qu’ils relèvent de la collaboration artistique et intellectuelle ou des relations amicales et amoureuses – toutes sortes de croisements féconds dont l’importance ne saurait être plus longtemps négligée, tant ils racontent en creux un pan entier de la création littéraire et musicale de leur temps, tant ils manifestent aussi une forme d’assurance et de confiance dans les moyens de l’art pour faire entendre des voix longtemps étouffées:

“Les œuvres musicales et poétiques réunies racontent une autre histoire de la modernité : celle d’une intelligentsia féminine faite d’alliances, de regards croisés, d’amours parfois. Ainsi, Renée Vivien appartient au cercle littéraire où se côtoient Colette, Anna de Noailles, Lucie Delarue-Mardrus et Nathalie Barney, sa maîtresse et mécène. Marie de Régnier, poétesse respectée, fut l’épouse d’Henri de Régnier et la maîtresse de Pierre Louÿs. Vita Sackville-West, grande amie de Virginia Woolf, participa à la biographie de la compositrice Ethel Smyth, écrite par Christopher St John. Plus tard, Louise de Vilmorin vit son univers poétique mis en musique par Marcelle de Manziarly, dont le frère fut aussi son amant…” (extrait du programme de salle du concert)

Le programme ne cherche donc pas à illustrer une figure monolithique, une Colombine idéale ou idéelle comme celle des poètes symbolistes, mais se place résolument sous le signe de la constellation, du réseau, de la fluidité, du terreau d’échanges, de la circulation des images et des idées – de leur danse; ils dévoile des aspects miroitants, des reflets scintillants d’une vie intellectuelle et artistique aussi riche que variée.

En écrivant ces lignes, je me prends à sourire en imaginant ces lignées et transmissions souterraines comme un film d’espionnage où les agentes secrètes d’un “réseau Colombine” s’échangeraient à travers leurs œuvres des messages plus ou moins cryptés… Un underground de la modernité, opérant en parallèle des jalons plus connus et visibles de celle-ci, en marge peut-être des avant-gardes les plus iconoclastes (ces compositrices restant attachées, par exemple, à un langage musical largement tonal et mélodique – ce qui n’exclut en rien l’inventivité harmonique!), mais dont l’influence cachée, y compris sur leurs collègues masculins, est sans doute plus marquante et durable qu’on ne le croit: ces créatrices ont bien contribué à forger la modernité que nous connaissons – à côté des chamboulements fracassants que l’histoire tend à retenir, il ne faut du reste jamais sous-estimer ces “airs du temps” par lesquels les changements les plus profonds s’installent “l’air de rien” dans la durée.

“Enchantement matinal”, premier mouvement du Triptyque champêtre de Charlotte Sohy dont l’émerveillement ouvrait le concert… L’occasion d’attirer votre attention (comme ça en passant…) sur les magnifiques coffrets monographiques publiés sous le label La Boîte à Pépites par la Cité des Compositrices – la même petite équipe qui tient à bouts de bras le festival Un Temps pour Elles. Une idée de cadeau peut-être… et de soutien concret à ce précieux travail de mise en lumière!

Il serait un peu fastidieux d’énumérer les attraits de chacune des pièces du programme; d’une part leur qualité est constamment frappante – l’équipe de la Cité des Compositrices et du festival Un Temps pour Elles excelle à débusquer systématiquement de véritables pépites (n’hésitez pas à explorer leur chaîne YouTube La Boîte à Pépites, qui en regorge!); d’autre part, la conception même du concert, comme un tissu sans coutures, invite à se laisser couler dans le mouvement qui court de pièce en pièce comme dans un thème et variations. Je me bornerai donc à tenter de restituer un peu de ce mouvement en mettant en avant quelques points saillants.

Avec le premier volet du Triptyque champêtre de Charlotte Sohy, d’une rondeur mélodique séduisante et radieuse, le concert s’ouvre sur l’efflorescence d’un fugato grisant qui évoque le lever du soleil et la montée lumineuse de l’aurore. Ce lever de rideau d’un “enchantement matinal” laisse rapidement place à la danse! Tout d’abord avec une mélodie de Marguerite Roesgen-Champion, Pannyre aux talons d’or (sur un poème d’Albert Samain), que je laisse La Boîte à Pépites et le trio Haydée vous présenter:

Une Colombine… à l’antique? Le poème de Samain, tiré du recueil Aux flancs du vase, s’inspire en effet des peintures des vases grecs. Mais notre Colombine est somme toute intemporelle – et la mode des masques comme celle des inspirations tirées plus ou moins authentiquement de l’Antiquité (pensons aux faux poèmes antiques des Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs, qui évoluait dans les mêmes cercles littéraires et artistiques que certaines de nos autrices et compositrices) caractérisent toutes deux l’esthétique de la période, remplissant peut-être d’ailleurs une fonction similaire: celle de masquer plus ou moins l’auteur (ou l’autrice) et de lui permettre, en creusant ainsi sa distance avec l’oeuvre, de s’affranchir des conventions bourgeoises pour se laisser aller à la fascination de sujets jugés sulfureux. Le poème, culminant sur le dévoilement brutal, “dans un divin éclair”, de la nudité de la danseuse, porte de fait un regard érotisé assez typiquement masculin, et il est intéressant de voir comment la compositrice s’en empare: sa mise en musique mêle l’aspect statique des mélismes archaïsants et d’une flûte souple comme celle du Syrinx d’un Debussy (dont je vous parlais tout récemment ici), dépeignant de concert avec la harpe l’atmosphère “antique”, à une tension dramatique qui monte progressivement jusqu’à un instant suspendu où, après un silence, la voix semble hésiter entre la parole et le chant – la vision finale de la danseuse dans la lumière s’ouvre alors dans toute son ambivalence, la dernière syllabe longuement tenue de la ligne de chant évoquant à la fois la fascination et le cri de surprise ou d’effroi. En contrepoint, un poème de Colette, la “Chanson de la Danseuse” de 1908, qui relève également de ce genre en vogue du pastiche à l’antique, vient plus ouvertement encore sonder ce regard fantasmé sans en lever l’ambiguïté – entre légèreté et gravité, abandon et amertume, on y voit poindre, au bout de cette danse dans les yeux de l’autre, la mort inéluctable:

“Ô toi qui me nommes danseuse, sache, aujourd’hui, que je n’ai pas appris à danser
(…) Que les dieux m’accordent une chute harmonieuse, les bras joints au-dessus de mon front, une jambe pliée et l’autre étendue, comme prête à franchir, d’un bond léger, le seuil noir du royaume des ombres…
Tu me nommes danseuse, et pourtant je ne sais pas danser…”

“Colombine” de Poldowski sur le poème de Verlaine, dans sa version d’origine piano-voix.

La “vraie” Colombine entre en scène, toujours en dansant, sur un air de ballet de Jane Vieu d’une légèreté délicieuse et colorée, qui introduit par contraste la tonalité plus noire, grinçante et grotesque, du fameux poème tiré des Fêtes Galantes de Verlaine, dans deux mises en musique différentes: celle, vénéneuse et cruelle, d’Henriette Puig-Roget2 puis, après une tendre respiration en forme de “valse amoureuse” offerte par les Rêves de Colombine d’Amy Beach, celle, trépidante et agitée, de Poldowski (compositrice elle-même “masquée”, par souci des convenances aristocratiques, sous un pseudonyme à consonance masculine…). “La Danse” toujours: c’est le titre du deuxième des Four Songs d’Ethel Smyth, sur un poème d’Henri de Régnier, époux de Marie de Régnier dont le poème “La Solitude des femmes” ouvrait le concert: le réseau d’échos et de correspondances est décidément serré! Tantôt rythmé comme l’écho lointain d’une fête villageoise, tantôt déjà rêveur, le troisième volet du Triptyque champêtre de Charlotte Sohy, “Danse au crépuscule”, nous dépose doucement à l’orée de la nuit pour y retrouver au clair de lune, après la danseuse solaire, la Colombine plus nocturne.

“The Cypress Curtain of the Night”, tiré des Songs of Sleep de Grace Williams, par le trio Haydée, “noyau” de la formation instrumentale et vocale du concert “Colombine ou les mélodies rebelles”.

Autour de textes de Vita Sackville-West et de Louise de Vilmorin (dont les jeux de rimes et d’homophonie créent toujours un pénétrant sentiment d’étrangeté), la danse s’efface un temps devant des mélodies plus méditatives, laissant respirer à la clarté lunaire la part d’ombre, le versant nocturne de Colombine. D’abord avec l’ample balancement, le lent bercement mystérieux qui anime “The Cypress Curtain of the Night”, tiré des Songs of Sleep de Grace Williams, dont les grands intervalles descendants, mettant bien en valeur le velouté des graves de Marielou Jacquard, miment (avec leur accompagnement mêlant flûte et harpe) la torpeur retombant avec l’avancée de la nuit. Posée sur la large assise harmonique d’un quatuor à cordes, la mélodie de Marcelle de Manziarly, “Claire nuit efface-toi”, est pour moi une des plus marquantes du programme par la tranquille singularité de son écriture, très mélismatique et presque incantatoire, évoquant très vaguement un hymne oriental ou grégorien, le chant sacré de quelque tradition ancienne et perdue sans que l’on puisse précisément la nommer – c’est un archaïsme imaginaire, en vérité résolument moderne, parfaitement apparié à l’étrangeté inquiète et aux paradoxes de la langue de Louise de Vilmorin. On retrouve avec bonheur et l’ampleur et la densité du langage musical de Rita Strohl, dont l’andante d’Arlequin et Colombine, riche de combinaisons de timbres inhabituelles (violon, alto et harpe), vient pleinement développer cet hymne à la nuit, qui s’attarde encore un peu dans l’onirisme d’une deuxième mélodie de Marguerite Roesgen-Champion, “A la lune”.

C’est à nouveau à Charlotte Sohy que revient la tâche de nous arracher aux charmes envoûtants de la nuit, par une transition d’une fluidité toute aquatique (“Au fil de l’eau”, deuxième mouvement du Triptyque champêtre). C’est alors une montée progressive de l’intensité, avec trois des Four Songs d’Ethel Smyth savamment entrecroisés avec les poèmes brûlants et audacieux de Renée Vivien, dont la “Bacchante triste” donne son pendant douloureux à l’ivresse frénétique, au déchaînement bacchique, à l’explosion des percussions libérées dans la pièce finale du concert, cette “Ode anacréontique” d’Ethel Smyth qui emporte tout sur son passage. La douleur, la mélancolie pénétrante, l’ivresse et l’apparente insouciance de la danse: tous les fils contrastés que nous avons suivis au long du concert sont finalement renoués au terme de ce programme diablement intelligent qui a su nous rendre si vraie et si vivante, au grand jour ou au clair de lune, la rebelle Colombine – et dans son ombre, toutes ces “Colombines” créatrices, autrices ou compositrices – sans jamais en figer l’image dans un stéréotype sans nuances. On espère vivement que ce programme aussi généreux que subtilement cohérent, qui lève le voile sur un pan essentiel et trop souvent oublié de la modernité artistique, sera bientôt repris (y a-t-il des programmateurs dans la salle?…) – Un Temps pour Elles est véritablement un de ces festivals où l’on peut se rendre les yeux fermés, avec la certitude d’y faire toujours les découvertes musicales les plus stimulantes!

Le vin où le soleil des vendanges persiste
Ne lui ramène plus le généreux oubli ;
Elle est ivre à demi, mais son ivresse est triste,
Et les feuillages noirs ceignent son front pâli.

Tout en elle est lassé des fausses allégresses.
Et le pressentiment des froids et durs matins
Vient corrompre la flamme et le miel des caresses.
Elle songe, parmi les roses des festins.

Celle-là se souvient des baisers qu’on oublie…
Elle n’apprendra pas le désir sans douleurs,
Celle qui voit toujours avec mélancolie
Au fond des soirs d’orgie agoniser les fleurs.

Renée Vivien, “Bacchante triste”, Etudes et préludes

Au programme…

(donné dans un ordre légèrement différent, les pièces de Sohy et Smyth étant “diffractées” et réparties tout au long du concert comme un fil rouge…)

CHARLOTTE SOHY (1887 – 1955)
Triptyque Champêtre op. 21, pour flûte, violon, alto, violoncelle et harpe.
I. Enchantement matinal
II. Au fil de l’eau
III. Danse au crépuscule

MARGUERITE ROESGEN-CHAMPION (1894 – 1976)
Pannyre aux talons d’or, pour voix, flûte et harpe.

JANE VIEU (1871 – 1955)
Colombine. Air de ballet, pour orchestre.
Arrangement pour voix, violon, alto, violoncelle, flûte, harpe et percussions de Godeleine Catalan

HENRIETTE PUIG-ROGET (1910 – 1992)
Colombine, pour voix, flute, quatuor à cordes et harpe.
Arrangement pour voix, violon, alto, violoncelle, flûte et harpe de Godeleine Catalan

AMY BEACH (1867 – 1944)
Les rêves de Colombine op. 65, pour piano.
III. Valse amoureuse
Arrangement pour violon, alto, violoncelle, flûte et harpe de Godeleine Catalan

(Une autre transcription de la “Valse amoureuse” des Rêves de Colombine d’Amy Beach – celle-ci pour quintette à vents, par David Plylar pour l’ensemble District5 – cette musique se prête décidément remarquablement bien à l’exercice!)

POLDOWSKI (1879 – 1932)
Colombine, pour voix et piano.
Arrangement pour violon, alto, violoncelle, flûte, harpe et percussions de Godeleine Catalan

ETHEL SMYTH (1858 – 1944)
Four Songs, pour voix, flûte, harpe, violon, alto, violoncelle et percussions.
I. Odelette
II. La Danse
III. Chrysilla
IV. Ode anacréontique

GRACE WILLIAMS (1906 – 1977)
Songs of Sleep, pour voix, flûte et harpe.

MARCELLE DE MANZIARLY (1899 – 1989)
Claire nuit efface-toi, pour voix et quatuor à cordes.

RITA STROHL (1865 – 1941)
Arlequin et Colombine, pour piano.
Arrangement pour violon, alto, violoncelle, flûte et harpe de Godeleine Catalan
II. Andante

MARGUERITE ROESGEN-CHAMPION (1894 – 1976
À la lune, pour voix, flûte et harpe.

Ainsi que des textes et poèmes de: Marie de Régnier, Colette, Anna de Noailles, Vita Sackville-West, Louise de Vilmorin, Lucie Delarue-Mardrus et Renée Vivien.

Lire aussi: le compte-rendu de ce concert par Alain Cochard.

  1. Le premier disque du trio Haydée, Ciels d’or, est disponible sous le label Voces8 Records. ↩︎
  2. Si vous souhaitez approfondir votre découverte de l’oeuvre remarquable d’Henriette Puig-Roget, de ses mélodies à ses pièces d’orgue, je vous renvoie au bel hommage qui lui a été rendu en 2017 au CNSMDP: https://www.youtube.com/watch?v=6xCm0ksGg-0 ↩︎
Pour aller plus loin: hommage à Henriette Puig-Roget au CNSMDP en 2017.