La Ferveur de l’Âme – Orchestre Colonne

Entre émotion et découverte, ce concert tisse un parcours singulier. Le Concerto pour violoncelle de Dvořák, interprété par Raphaël Jouan, mêle intensité romantique et couleurs tchèques. Dans Peer Gynt, Grieg puise dans le folklore norvégien. La compositrice Élise Bertrand dévoile Prière, création inspirée d’un poème d’Artaud. En partenariat avec la Dolce Volta. Avant-concert à 19h45 (gratuit sur présentation du billet).

Programme
Antonín Dvořák — Concerto pour violoncelle
Élise Bertrand — Prière (création, voix et orchestre)
Edvard Grieg — Peer Gynt
L’Invitation au voyage (œuvre mystère pour violon et alto)

Interprètes
Orchestre Colonne
Raphaël Jouan, violoncelle
Emmanuelle Demuyter, voix

Réservation et informations

Yoshihito Suzuki, piano (Dutilleux, Satie, Nishimura, Debussy) | Ségolène Thierry, violoncelle & Fabrice Bligoud Vestad, piano (Grieg)

Concert du 17 février 2026

Concert de midi et demi par les étudiants et diplômés de l’École Normale de Musique de Paris. Présenté par Stéphane Friédérich.

Programme

Yoshihito Suzuki, piano
Henri Dutilleux : Résonances
Erik Satie : Gnossienne n° 5
Akira Nishimura : Mirror of Star
Claude Debussy : Préludes, Livre I (extraits)

Ségolène Thierry, violoncelle | Fabrice Bligoud Vestad, piano
Edward Grieg : Intermezzo pour violoncelle et piano – Sonate pour violoncelle et piano

Entrée libre sous réserve des places disponibles.

Plus d’informations sur le site de la Salle Cortot

Quatre saisons, douze mois, 88 touches… en deux temps

A quelques jours d’intervalle, deux concerts parisiens ont parcouru, chacun à leur manière, le cycle des mois et des saisons au fil des touches du piano: d’abord, dans la série “Classique à l’ECUJE”, la pianiste Vanessa Wagner avec les Saisons de Tchaïkovski (ainsi que Mendelssohn, Grieg et Glinka). Puis, la semaine suivante, ce fut au tour de Marie Vermeulin d’égrener l’année à travers les treize pièces (douze mois et un postlude) d’un cycle trop méconnu de Fanny Mendelssohn, Das Jahr, qu’il est grand temps de redécouvrir.

Premier temps: Vanessa Wagner à l’ECUJE, ou la force impétueuse de la narration en liberté

Vanessa Wagner à l’ECUJE, le 7 mai 2025, dans un programme centré sur les Saisons de Tchaïkovski, en dialogue avec Mendelssohn, Grieg et Glinka.

Pas de programme imprimé pour ce beau récital de Vanessa Wagner à l’ECUJE: tout juste sait-on à l’avance que l’on y entendra Tchaïkovski et Grieg, et que le détail du programme sera annoncé au fil de l’eau par la pianiste, qui s’est sans doute ainsi offert, au moins partiellement, la liberté de pouvoir ajuster son répertoire au feeling, selon l’inspiration du moment: le cadre particulièrement intime de cette petite scène, la proximité inhabituelle qu’elle permet avec le public, autorise en effet une approche quasiment improvisée, si rare dans un univers “classique” où les concerts sont souvent minutés et calibrés au millimètre.

Vanessa Wagner s’installe au piano… et sans aucune annonce préliminaire, se lance directement dans un premier long bloc de pièces. Au premier abord, c’est un peu déroutant – le mélomane a l’habitude de s’accrocher au programme comme à un doudou, de jeter régulièrement des coups d’oeil furtifs, anxieux ou satisfaits, au déroulé prévu, comme pour y voir confirmé noir sur blanc son ressenti. Le voici bien forcé de se déprendre de cette accoutumance! Il lui semble bien pourtant reconnaître l’un ou l’autre thème, quelques phrasés mélodiques familiers, comme un jeu de devinettes musicales dont il espère encore recevoir la réponse définitive au premier silence entre deux mouvements (confidence pour confidence, je n’avais pas tout trouvé…). Mais il lui faut vite se rendre à l’évidence que ce ne sera pas pour tout de suite: la pianiste est lancée, et son élan ne se laissera pas entraver pour si peu! Les pièces s’enchaînent, parfois avec un bref silence, parfois attaca, mais toujours dans le même souffle ininterrompu. Il ne reste donc plus qu’à accepter de ne pas savoir à chaque seconde ce que l’on est en train d’entendre, et de se laisser simplement porter, à l’oreille, à l’instinct, par la force et l’évidence du récit musical. On se déprend alors de bonne grâce de son attachement un peu obsessionnel au texte écrit pour s’abandonner au pur jeu des sensations sans cesse changeantes – et ce d’autant plus que la proximité de la scène permet de plonger au coeur de la relation entre l’interprète et son instrument, de percevoir avec une grande force, de manière très directe et immédiate, chaque nuance du geste et du toucher. Il y a là, véritablement, une forme de libération de l’écoute, qui se laisse surprendre et mener d’épisode en épisode sans pouvoir anticiper ce qui va suivre – de la même manière que l’on se laisse suspendre aux lèvres d’un conteur dans une délicieuse ignorance, une innocence retrouvée.

Oh, une pièce que j’avais bien reconnue même sans programme (et que vous reconnaîtrez sans doute aussi!): la Barcarolle du mois de juin dans les Saisons de Tchaïkovki…

Qu’on se rassure: l’éclairage verbal viendra bien, rétrospectivement, au mitan du concert… On saura alors enfin que l’on a entendu pour commencer trois Romances sans paroles de Felix Mendelssohn, qui sont venues introduire de manière étonnamment naturelle et sans rupture une sélection de mois tirés des Saisons de Tchaïkovski, le parcours choisi débutant, fort à propos, au printemps, comme pour faire écho à la belle journée de mai que ce concert venait clore. Dans le souvenir encore frais de ce que l’on vient d’entendre, on reconstitue alors les transitions, on reconnaît rétrospectivement le chant plus intérieur, plus mélancolique peut-être, de Mendelssohn et l’expressivité exacerbée, à fleur de peau, de Tchaïkovski… La suite du programme sera plus classiquement annoncée à l’avance: il s’agira d’une sélection des Pièces lyriques de Grieg, petites merveilles dansantes et enjouées pleines de contrastes, d’irisations et d’échos du folklore scandinave, et pour finir sur une touche mélancolique, le nocturne de Glinka intitulé “La Séparation”, concluant la soirée dans un geste narratif qui donne tout leur sens aux choix esthétiques précédents. Récit sans paroles d’une rupture amoureuse, cette “Séparation”, en effet, peut aussi s’entendre de manière plus large et métaphorique, comme un mouvement de déprise nous permettant de laisser derrière nous, non sans mélancolie, le passé, le temps écoulé, l’année qui se termine, pour faire place à un nouveau cycle…

Toute la soirée, depuis les Romances sans paroles de Mendelssohn jusqu’à cette ultime “Séparation” de Glinka, en passant par les épisodes contrastés, parfois tumultueux et emportés, parfois plus sereins, de Tchaïkovski et Grieg, aura ainsi été portée par le souffle d’un même récit du temps, par l’élan continu d’une narration en mouvement constant, jusque dans les silences qui font également partie de cette fuite en avant. Se confiant au public entre deux pièces, Vanessa Wagner a dit son plaisir, depuis l’enfance, à “raconter des histoires”, et livré quelques éclaircissements sur la genèse de ce programme singulier, dont l’idée initiale lui est venue durant les confinements de l’année 2020: on comprend mieux sous cette lumière le rapport particulier au temps nourrissant le vaste élan narratif et la construction d’ensemble de ce programme, et que le talent de Vanessa Wagner pour le récit haletant, pour créer l’attente et en jouer (ou la déjouer) à la manière d’un conteur, nous aura rendu plus que jamais sensible.

Une belle et inhabituelle expérience, à laquelle le cadre des concerts classiques de l’ECUJE n’est du reste pas tout à fait étranger: disposé davantage comme un club de jazz que comme une salle de concert classique, le lieu se révèle singulièrement propice aux confidences, aux murmures, aux échanges plus francs et spontanés qu’à l’accoutumée entre les interprètes et le public… D’où l’intérêt de ne pas se limiter aux “grandes” salles, mais d’explorer aussi les nombreux lieux parfois plus secrets où la musique se vit un peu différemment, où l’expérience du concert s’enrichit et se renouvelle. Vanessa Wagner, pianiste éclectique, remplit aisément de bien plus grands auditoriums, notamment lorsqu’elle joue les minimalistes américains – pouvoir s’immerger dans son jeu de si près, presque à pouvoir toucher le piano, est une occasion rarissime que peu de salles peuvent offrir. L’ECUJE en fait partie…

Deuxième temps: Marie Vermeulin et Fanny Mendelssohn, ou l’apothéose du chant sous toutes ses formes

Marie Vermeulin (piano) présente le cycle Das Jahr de Fanny Mendelssohn-Hensel, le 15 mai 2025 à l’église luthérienne de Bon-Secours (Paris 12e).

Plus de trois décennies avant les Saisons de Tchaïkovski, une formule similaire (un genre de calendrier ou de journal intime musical suivant les douze mois de l’année) avait déjà été expérimentée par Fanny Mendelssohn-Hensel dans un vaste cycle malheureusement méconnu (sinon quasiment oublié), sobrement intitulé Das Jahr – soit treize pièces de caractère, une pour chaque mois plus un postlude en forme de choral, retraçant le séjour de la compositrice en Italie. Comme chez Tchaïkovski (mais donc en fait bien avant ce dernier!), chaque mouvement adopte une forme musicale précise et bien identifiable: sérénade, Lied ou romance sans paroles, barcarolle, caprice ou encore marche… Le caractère propre de chaque mois est ainsi bien marqué, ce qui n’exclut pas bien sûr des échos thématiques discrets courant de pièce en pièce et construisant une architecture plus large, un arc temporel cohérent embrassant l’ensemble de l’oeuvre. Les codas, notamment, tendent à surprendre par leur gravité, même dans les pièces au caractère plus dansant ou joyeux, tissant ainsi un fil d’intériorité mélancolique ou de nostalgie rétrospective tout au long du cycle.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul élément d’unité qui vient relier entre elles les douze pièces (plus une): bien dans l’esprit du romantisme allemand (et plus largement européen), une puissante inspiration poétique et littéraire irrigue l’ensemble des mouvements, chacun renvoyant à quelques vers ou extraits d’une lecture qui a marqué la compositrice. Evidemment pas directement perceptible à la seule écoute, cette profonde imprégnation littéraire se laisse cependant deviner dans les phrasés, la prosodie parfois, et toujours dans les atmosphères variées, poétiques et si sensiblement romantiques. Elle est complétée par une autre imprégnation, souterraine tout au long de l’oeuvre, et qui remonte régulièrement à la surface de manière lumineuse et transparente: l’inspiration religieuse et spirituelle, marquée notamment par le recours à la forme du choral, et plus précisément par des citations explicites de chorals luthériens bien connus comme Christ ist ertstanden ou Vom Himmel hoch. Le mois de décembre, ainsi, commence dans les joyeux frémissements de l’anticipation et de la préparation des fêtes, avant de laisser résonner un choral de Noël; c’est déjà un choral, plus grave et solennel peut-être, qui marque au milieu des chants et danses du printemps l’arrivée du temps pascal; et c’est un choral enfin qui vient conclure, en postlude, l’ensemble du cycle. Par la profondeur et la gravité des silences qu’elle laisse respirer entre chaque pièce, Marie Vermeulin transcrit parfaitement cette qualité particulière de recueillement qui sous-tend l’oeuvre – il faut dire que le cadre choisi pour ce concert, au mileu des boiseries d’une église luthérienne, est particulièrement propice à faire entendre cette dimension spirituelle.

Une autre interprétation du mois de décembre (et son choral), par la pianiste Sharon Prushansky sur un instrument d’époque (Erard 1850)

Le choix d’un piano Bösendorfer, au timbre rond et chaleureux avec des aigus chantants et délicieux, jamais criards, permet également à l’interprète de mettre en valeur une dimension essentielle de l’oeuvre, peut-être la dimension la plus prégnante: la présence constante du chant, qu’il soit profane (Lied, romance, sérénade, barcarolle, Frühlingslied ou Volkslied…) ou sacré (hymne ou choral). Comme dans les Romances sans paroles de Fanny ou de son frère Felix, le chant sous toutes ses formes est implicitement présent de la première à la dernière note, et c’est ce caractère profondément lyrique qui permet de tresser et de rassembler les fils de l’année écoulée, la multiplicité des émotions et des sentiments vécus de mois en mois, tantôt dansants et enjoués, tantôts mélancoliques sinon tragiques: le toucher délicat de Marie Vermeulin fait entendre avec clarté ce chant intime toujours présent, toujours vibrant au fil des événements marquants de l’année, dans un cycle moins narratif qu’il n’est méditatif, spirituel et profondément lyrique – moins un journal des événements mondains qu’une confidence de la vie intérieure.

Marie Vermeulin prépare, avec le soutien de Présence Compositrices, l’enregistrement de ce cycle encore (trop) rare, au moins en France: un projet musical à soutenir! En attendant le disque promis (et ô combien prometteur!), vous pourrez toutefois écouter Marie Vermeulin jouer à nouveau Das Jahr le 4 juin 2025 au festival de piano de Riom (avec la comédienne Julie Gayet), le 14 juin au Lille Piano Festival, le 30 janvier 2026 à l’opéra de Limoges, et enfin le 8 février au théâtre des Sablons à Neuilly-sur-Seine…

Une autre interprétation du cycle complet, par Laurence Manning.

Le récit, la force de la narration, ou l’intériorité lyrique et recueillie du chant: ces deux concerts printaniers auront mis en lumière deux approches pianistiques d’une même idée, celle du cycle de l’année, des emballements, des suspensions et des répétitions du temps vécu, du temps humain. Deux approches complémentaires d’une même réalité du temps qui passe, et des traces qu’il laisse en nous. Deux concerts dont les échos en nous se prolongent bien au-delà de la dernière résonance du piano, et qui nous parlent au fond d’une expérience à la fois commune et singulière, que nous partageons tous mais vivons chacun et chacune à notre manière.