Enfin un peu d’agitation sur ce blog!

Vous aurez reconnu bien sûr ce cher Gustav dans ses œuvres, tel que caricaturé par la presse viennoise de son temps…

Après quelques temps de silence, le blog commence une nouvelle vie avec un nouvel hébergement! Les limitations de la formule précédente étaient devenues trop frustrantes, et à vrai dire un peu démotivantes, d’où la mise à jour irrégulière: maintenant que le blog a enfin trouvé sa propre demeure, l’horizon s’ouvre un peu plus grand. J’ai ainsi profité de cette parenthèse pour repenser complètement la structure du site, en repartant des principes mêmes qui en guident la démarche.

Il s’agit donc d’offrir une vue large, mais personnelle, sur la vie musicale, avec un net centre de gravité autour de la musique dite “classique” en région parisienne (lieu de vie oblige), mais sans exclusive aucune. En ces temps troublés traversés de bouleversements politiques, sociaux, écologiques et technologiques, ces aspects ne seront pas ignorés: la musique n’est pas conçue ici comme une échappée, une évasion, mais comme un art aux prises, comme les autres arts, avec les réalités du monde où nous vivons.

Ce blog se veut au service de la vie musicale, et de celles et ceux qui la font: artistes, salles, conservatoires, associations… Il s’agit donc aussi de mettre à disposition des ressources pour aider à promouvoir et à mettre en lumière les pratiques musicales sous leurs divers aspects. Je crois fermement à “l’artisanat furieux” de la musique (poke René Char et Pierre Boulez): la dimension artisanale — humaine, si humaine — de la musique sera donc constamment mise en avant. En des temps de réductions budgétaires, de fragilité croissante de l’écosystème culturel, de questionnements autour de l’IA et d’autres avancées technologiques qui mettent en jeu notre rapport à l’humain, il importe plus que jamais d’apporter un soutien, concret autant que spirituel, aux démarches artistiques singulières, aux projets audacieux, rares, fragiles, précieux, et bien sûr aux artistes eux-mêmes, notamment celles et ceux qui débutent leur carrière dans ce contexte incertain. Je crois à l’indépendance artistique, et partant à la solidarité des artistes indépendants, tous champs et styles confondus, face aux enjeux de l’époque — ce sont autant de voix à défendre, à mettre en avant, à faire entendre. Les frontières entre “genres” musicaux sont envisagées ici comme une simple commodité pratique et “cartographique”, et tous les échanges, croisements, hybridations ou influences réciproques sont encouragés.

Qu’est-ce que cela veut dire en pratique?

Partant de ces réflexions (de ce credo!), j’ai restructuré le site en deux parties principales, qui sont en fait deux sites distincts, mais partageant la même charte graphique et reliés entre eux par un réseau serré d’hyperliens permettant une navigation fluide et sans accroc de l’un à l’autre:

Si la distinction entre les deux sites est ainsi clairement établie (un simple coup d’oeil à l’en-tête vous confirmera sur quel site vous vous trouvez), le menu en haut de page vous permet de naviguer à tout moment du blog aux ressources, et inversement.

En complément, il y a également un forum, lui aussi à part, sur lequel vous pourrez venir discuter d’une myriade de sujets musicaux — ou autres!

Techniquement, cette séparation permet de différencier les accès, et rend possible une autre grande nouveauté: vous pouvez désormais vous inscrire et interagir avec ce site, qui devient beaucoup plus ouvert. En pratique, selon vos besoins et vos envies, le blog, les ressources et le forum demandent des inscriptions distinctes, et vous offrent des possibilités différentes que je détaillerai plus bas. Vous pouvez vous inscrire à un seul des trois sites, à deux ou aux trois — dans tous les cas l’inscription est libre et gratuite, aucune donnée personnelle n’est collectée à des fins autres que la gestion du site, et votre email ne servira qu’à votre connexion et votre authentification (les adresses “jetables” sont acceptées). Vous pourrez bien sûr toujours accéder au contenu des sites et aux commentaires sans vous inscrire — l’inscription proposera simplement des possibilités accrues d’interaction, de participation et de contribution. Qu’est-ce qui change?

Le blog

La colonne vertébrale du blog reste mes articles personnels: compte-rendus de concerts, chroniques ou réflexions. Le contenu en est par définition assez libre, au gré de mes envies et découvertes du moment: il s’agit avant tout des carnets d’un amateur, et non d’un relevé systématique et exhaustif de la vie musicale. Les orientations fondamentales du blog en façonnent évidemment le contenu: le ton en sera toujours bienveillant, nul besoin ni désir de céder à la tentation de la critique acerbe ou du bon mot — je vous parle ici de manière personnelle de ce que j’aime et qui me touche, dans un esprit de partage. Dans le même ordre d’idée, seront privilégiés les aspects souvent moins visibles ou moins mis en avant de la vie musicale: si j’apprécie “Martha” autant que tout un chacun (oui vous avez tout de suite compris de qui je parlais!), je ne suis pas certain qu’un mille-et-unième compte-rendu d’un concert de la pianiste, qui plus est venant de quelqu’un qui n’a pas de compétence musicale particulière, apporte un quelconque éclairage… Ce sera donc plus intéressant de mon point de vue de donner un écho aux autres concerts qui n’ont pas toujours leur place dans le monde de la critique. Évidemment ce n’est pas une règle gravée dans le marbre et à chaque fois que je serai bouleversé, ému, remué par un “grand” concert dans une “grande” salle, je serai heureux de vous en faire part aussi!

Nouvelle rubrique du blog au passage: les présentations de disques, depuis longtemps en projet! La base technique de la rubrique est en place, reste à l’alimenter… Vos suggestions d’écoute sont d’ailleurs les bienvenues!

Autre grande nouveauté: le blog accueille désormais volontiers les contributions libres des utilisateurs inscrits! Il vous suffit, après inscription sur le blog, de proposer un article (recension de concert ou de disque, coup de cœur ou coup de gueule, chronique de la vie musicale ou de la vie de musicien-ne, réflexion ou analyse… à votre choix!), et celui-ci apparaîtra après validation dans la rubrique “Contributions libres”. N’hésitez pas! Les discussions pourront se poursuivre en commentaires ou sur le forum.

Viendra progressivement s’ajouter au blog un annuaire musical recensant artistes, lieux, associations, labels, festivals etc, de manière à fournir aux articles une base documentaire stable qui s’étoffera avec le temps, mais aussi à vous permettre de suivre facilement les acteurs de la vie musicale qui vous intéressent. L’annuaire musical servira de ressource de référence — d’abord interne mais potentiellement externe — sur les artistes, lieux, festivals… Il est pour l’instant en chantier, le temps de tester différentes solutions techniques.

Une remarque, une idée, une suggestion? Faites-en part dans le bulletin interne du blog, qui est un moyen simple pour les utilisateurs de s’exprimer et de prendre part à la vie du site!

Les ressources musicales

Les ressources viennent compléter le blog tout en s’inscrivant pleinement dans sa mission de mise en lumière des différents aspects de la vie musicale.

Déjà bien en place: l’agenda/calendrier qui recense les concerts (principalement en région parisienne, mais pas seulement…). C’est d’abord un outil précieux à mon usage personnel: il me permet de garder trace des concerts que je repère et de les retrouver en un clin d’œil sous une forme synoptique. Au-dessus du calendrier, les pastilles de couleur vous permettre de mettre en avant les catégories de concerts qui vous intéressent. Il reste un peu de travail sur la taxonomie, mais le calendrier est déjà largement prêt à l’emploi. Pour fournir une ressource riche et vous proposer chaque jour un large choix de sorties, il sera alimenté de trois manières:

  • une remontée semi-automatique de la programmation de quelques salles incontournables, via des scripts python et/ou un usage raisonné de l’IA (après quelques tours de rodage, Claude d’Anthropic est étonnamment efficace et pertinente à cette tâche). Le but étant pour d’avoir le plus possible une vue d’ensemble des concerts du jour ou du mois — ou de n’importe quel jour…
  • mais surtout, un repérage “à la main” et à l’ancienne des concerts plus difficiles à dénicher, ceux dont on entend parler par le bouche-à-oreille, par les musicien.ne.s et leurs réseaux sociaux, par une affiche dans un recoin d’église… ainsi que les concerts d’école ou de conservatoire, la programmation culturelle des mairies, des musées, des monuments historiques, qu’il sera précieux de rassembler en un même endroit! C’est d’ailleurs pour libérer du temps à consacrer à ce repérage très chronophage des raretés que certaines salles plus visibles ont été partiellement automatisées — l’objectif étant de trouver peu à peu le juste équilibre entre le mainstream et l’interlope.
  • Last but not least, vos propres propositions et annonces! J’indiquerai plus loin comment annoncer un concert.

Un miroir de cet agenda (synchronisé chaque nuit via une extension ad hoc, que je mettrai à disposition) est maintenu côté blog, afin de me permettre de mettre en avant dans le blog des événements choisis: il sera ainsi possible d’intégrer des fiches d’événements à des articles ou à des pages, par exemple pour mettre en avant une sélection de la semaine, le prochain concert d’un ensemble ou d’un.e interprète ou la programmation d’un festival…

En cours de mise en place: le répertoire et les annonces de la vie musicale. Ici la solution technique a déjà été choisie et est en phase de test/rodage, avec quelques derniers réglages à effectuer pour que tout soit fonctionnel. Similaire dans sa structure à l’annuaire du blog, le répertoire fonctionnera en miroir de celui-ci, avec une synchronisation régulière des données. Comme l’annuaire, il recensera, sans chercher à être exhaustif, les artistes, les ensembles, les lieux, les festivals, les associations et les labels discographiques. Ce qui le distingue de l’annuaire est d’ordre fonctionnel: à la différence de l’annuaire qui servira surtout de base documentaire interne et stable pour les articles du blog, permettant de citer plus facilement les artistes dans les articles et de les mettre en valeur de manière récurrente, le répertoire sera plus ouvert et plus souple — il permettra aux utilisateurs inscrits (peut-être vous!) de publier leurs propres fiches, soumises toutefois à validation de la modération (moi…). Il en va de même pour les annonces, que tout membre du site pourra publier — dans un premier temps, seulement des annonces de concerts et autres événements, mais si la formule fonctionne il sera possible de l’étendre plus tard à d’autres types d’annonces musicales!

D’autres idées encore sont en cours d’exploration, comme un WikiMusik pour servir de base documentaire collectivement alimentée: il sera possible d’y présenter des compositeurs et compositrices, des œuvres, des thèmes, toutes sortes de connaissances sur la musique, selon les principes d’organisation documentaire d’un wiki… Je teste encore différentes solutions open-source, entre le classique Wikimedia, très riche mais dont l’interface n’est pas la plus accessible, et le plus moderne Bookstack. Ces ressources vivront si vous les faites vivre, et si vous y trouvez une utilité. Vos remarques, critiques, idées ou suggestions sont d’ailleurs les bienvenues dans le bulletin du site!

Le forum

Bah c’est un forum quoi: vous connaissez déjà le principe… L’angle choisi pour les thèmes de discussion reflète comme il se doit l’orientation du blog: j’espère que le résultat sera à la fois amusant, stimulant, et sérieux. Allez y faire un tour et si le cœur vous en dit, soyez parmi les premiers à lancer la conversation! Le forum utilise Flarum, un logiciel de forum open-source moderne et attrayant, qui vous promet une expérience pour le moins colorée (si si allez voir!😂). La classique hiérarchisation par catégories des forums y est remplacée par un système d’étiquettes primaires (sur deux niveaux de hiérarchie) et secondaires: c’est beaucoup plus souple qu’une catégorisation classique, et cela devrait faciliter les conversations croisées ou transversales… Il y a même la possibilités de conversations privées entre membres.

Comment annoncer un concert?

Une fois que tout sera mis en place, vous aurez plusieurs moyens d’annoncer un concert ou un événement. Vous pouvez par exemple publier une annonce — celle-ci sera rapidement mise en ligne dans la rubrique “Annonces” du site, et ajoutée ultérieurement au calendrier si je le juge utile et pertinent. Vous pouvez aussi m’écrire bien sûr pour attirer mon attention sur un concert, utiliser le forum ou le bulletin des ressources.

Encore mieux: vous pouvez dès à présent utiliser mon outil en ligne de saisie de concert! Il vous permet de saisir un ou plusieurs événements et de générer un fichier .csv (optimisé pour l’extension The Events Calendar de WordPress, mais certainement utilisable également avec d’autres applications similaires) ou .ics (compatible avec Google Calendar, Thunderbird…). Une fois votre saisie faite, vous pouvez m’envoyez le fichier généré (.csv uniquement!) à l’adresse de contact, et je pourrai ainsi directement importer vos événements dans le calendrier. Vous pouvez librement utiliser cet outil pour votre usage personnel, si vous maintenez votre propre calendrier d’événements ou si vous organisez des concerts. Mode sombre et mode clair disponibles pour votre confort visuel 😎… Comme tout se passe côté client, vous pouvez même télécharger la page .html et utiliser le formulaire de saisie hors ligne (en l’ouvrant avec n’importe quel navigateur); libre à vous de modifier l’outil selon vos besoins! Je proposerai également un modèle normalisé de tableur .xlsx optimisé pour la saisie de concerts.

(Je mettrai d’ailleurs dès que possible à disposition, selon le principe de l’open-source, toutes les ressources informatiques spécifiques du site.)

Voilà, on a à peu près fait le tour des nouveautés, déjà en place ou sur le point de l’être. Dites-moi ce que vous en pensez! Il y aura encore, dans les semaines qui viennent, un certain nombre d’ajustements à faire avant de repartir en vitesse de croisière.

Quand le chant crève (littéralement) l’écran

L’orchestre des Arts Florissants, William Christie et les chanteuses et chanteurs saluant à l’issue de la représentation d’Ariodante de Georg Friedrich Haendel à la Philharmonie de Paris le 2 octobre 2023 (image tirée du film de Frédéric Savoir issu de ce concert)

Avec Ariodante, le réalisateur Frédéric Savoir propose une aventure audacieuse, et même à ma connaissance tout à fait inédite: la captation exclusivement pour le cinéma d’une version de concert de l’opéra de Haendel, avec l’orchestre des Arts Florissants dirigé par William Christie et une fabuleuse distribution vocale (Lea Desandre dans le rôle-titre, Ana Maria Labin en Ginevra, Ana Vieira Leite dans le rôle de Dalinda, Hugh Cutting dans celui de Polinesso, Krešimir Špicer en Lurcanio, sans oublier l’Odoardo de Moritz Kallenberg et la figure royale incarnée avec gravité par Renato Dolcini). Une équipe artistique superlative, dont la gourmandise à s’emparer de la narration de l’opéra est subtilement soulignée par la mise en espace de Nicolas Briançon, exploitant pleinement les étagements de la scène tout autour de l’orchestre.

Mais ce qui nous retiendra avant tout ici, c’est la tranquille audace de cette proposition purement et véritablement cinématographique, qui ouvre grand les horizons vers de nouvelles (et très stimulantes!) manières de penser la transmission de la musique et de l’expérience du concert. C’est qu’avec ce film (entièrement tourné lors d’un unique concert à la Philharmonie de Paris en 2023), on est très loin d’une banale captation télévisuelle “gonflée” pour le cinéma: chaque plan est réellement pensé pour le grand écran, et pour une expérience immersive inédite, aucun effet de caméra gratuit ou démonstratif ne venant distraire de la plongée au cœur de l’orchestre et de l’art du chant. Les mélomanes déjà habitués des salles de concert y goûteront une rare approche au plus près du travail des musiciens et des chanteurs, où chaque plan est pensé pour servir la musique et renouveler notre regard, et les “novices” une formidable initiation à l’univers de l’opéra et du concert classique, sans les rituels sociaux parfois (à tort!) intimidants: en bref, une expérience à la fois de musique et de cinéma (et aussi pleinement musicale que cinématographique) que je recommande à chacun.e, la démarche du réalisateur, qui sait se faire discret devant le travail des artistes sur scène, permettant aux uns comme aux autres de se glisser entre l’image et la musique pour y trouver in fine leur propre lecture de l’oeuvre. Le film sera projeté en avant-première parisienne ce lundi soir (30 juin 2025) au Grand Rex, en présence de William Christie, Thomas Dunford et plusieurs chanteuses et chanteurs, avant de tourner en région: je recommande vraiment l’expérience, d’autant que le prix est très doux (16 euros pour une proposition artistique à la fois rare et neuve!), et la salle du Grand Rex déjà une expérience en soi…

Un plan qui m’a particulièrement marqué lors de la pré-projection à laquelle j’ai eu la chance d’assister: un effet presque surréaliste où l’œil diabolique du Polinesso d’Hugh Canning croise celui de Lea Desandre en Ariodante. Saisissant, et très représentatif de la finesse de la mise en images de Frédéric Savoir et de son équipe!

[Je reviendrai plus tard compléter cet article et détailler davantage la proposition cinématographique et musicale singulière de ce film; je voulais néanmoins publier cette courte introduction sans attendre, pour permettre aux lecteurs de ne pas manquer l’avant-première exceptionnelle de ce soir!]

C’est le printemps: les festivals fleurissent!

Avec le retour des beaux jours, des coccinelles et des petits oiseaux, la musique aussi est à la fête et se met au vert! Si vous habitez la région parisienne, un petit tour d’horizon de mes festivals préférés à portée de Navigo, pour respirer le grand air et admirer les vieilles pierres les oreilles grandes ouvertes! Et vous, quel est votre festival préféré?

Festival “Inventio” en Seine-et-Marne

Haut la main et comme son nom l’indique, un des festivals les plus “inventifs” qui soient, et vraiment l’un de mes favoris! “Inventio” fête cette année ses dix ans (on en espère bien d’autres!), et se déroule en deux temps (mai-juin et septembre) dans la région de Provins (plus une date parisienne au Reid Hall de l’université Columbia – oui oui c’est bien à Paris! – en septembre…)

Sous la houlette de son directeur musical, le violoniste Léo Marillier (second violon du quatuor Diotima), qui a embarqué famille et amis dans l’aventure, le festival déroule une programmation singulière et originale dans des lieux qui le sont tout autant: l’ancienne abbaye cistercienne de Preuilly (rarement ouverte à la visite, ne manquez pas cette occasion unique le samedi 17 mai!), la chapelle de Paroy, la chapelle de Lourps, le prieuré Saint-Ayoul, et quelques églises villageoises de la région plus charmantes les unes que les autres…

L’atmosphère chaleureuse, véritablement familiale, vaut à elle seule le déplacement: ancré dans son territoire, ce festival à échelle humaine met l’accent sur la médiation, la pédagogie, la rencontre. Un partenariat avec des fermes locales permet d’ailleurs de marier après chaque concert les plaisirs du palais à ceux de l’oreille (les généreux buffets de chouquettes et de brie sont légendaires!). En outre, les concerts sont souvent précédés de mini-randos ou de balades guidées qui permettent de découvrir des coins de nature préservée à une petite heure de Paris…

Quant aux concerts, ils sont tout simplement exceptionnels, par leur qualité comme par l’originalité des propositions: de jeunes interprètes parmi les plus talentueux de leur génération mettent tout leur enthousiasme et leur passion au service de programmes particulièrement bien pensés, croisant souvent les genres et les époques, créant des échos avec la littérature, les contes ou d’autres formes d’art. Le répertoire classique se mêle à la musique du 20ème siècle (Schönberg notamment cette année!) et à la création contemporaine, sans oublier quelques incursions baroques (en septembre avec le remarquable ensemble La Badaude). C’est audacieux et revigorant: “Inventio” prouve chaque année que l’on peut amener à des publics éloignés des centres urbains et des salles traditionnelles des propositions artistiques denses, riches et neuves, et que le public croque avec gourmandise et curiosité dans des pièces exigeantes, parfois réputées “difficiles”: la fidélité du public d’Inventio montre que l’audace paie! (Et ce d’autant plus que la gourmandise artistique est toujours bien récompensée par les délices terrestres du traditionnel buffet d’après-concert: je vous ai déjà parlé des chouquettes?…)

Bref: un bonheur de festival à ne pas manquer! Seul petit inconvénient: rançon de leur originalité, les lieux de concert sont souvent hors des sentiers battus… et donc difficilement accessibles sans voiture. Mais pas d’inquiétude pour autant: n’hésitez pas à contacter l’équipe du festival, qui se fera un plaisir de coordonner des covoiturages depuis la gare la plus proche… Vraiment vous n’avez pas d’excuses pour ne pas venir! Je vous donne ma parole que vous ne le regretterez pas.

Retrouvez toute la programmation 2025 sur le site du festival Inventio!

Festival “Un temps pour elles” dans le Val d’Oise

Autre rendez-vous devenu, en cinq ans d’existence, un incontournable du mois de juin: le festival “Un Temps pour Elles” de l’association La Cité des compositrices, fondée par la violoncelliste Héloïse Luzzati, entourée d’une joyeuse bande de musicien.ne.s remarquables qui se montrent fidèles d’année en année et que l’on retrouve avec bonheur (impossible de les citer tou.te.s tant ce festival foisonne de talents, consultez le site!). Vous l’aurez compris: il s’agit ici de découvrir ou de redécouvrir des compositrices trop souvent oubliées d’une histoire de la musique écrite au masculin. “Un Temps pour Elles” s’accorde au féminin pluriel, dans la diversité des styles et des époques, et je gage que même les mélomanes les plus avertis y découvriront des compositrices dont ils n’avaient jamais entendu parler!

C’est d’ailleurs un petit jeu auquel Héloïse Luzzati se livre volontiers en introduction des concerts: demander au public de citer des noms de compositrices. D’année en année, signe du succès de ce travail de longue haleine, de plus en plus de mains se lèvent… mais il en reste tant à découvrir encore! Ce à quoi la petite équipe de La Cité des compositrices s’attelle toute l’année: le festival est le point d’orgue et la partie émergée de tout un ensemble d’activités, de la recherche de partitions à leur publication et à la production discographique (sous le label La Boîte à Pépites) – ce sont ces centaines d’heures passées au fil des saisons à hanter les bibliothèques ou à contacter la descendance des compositrices qui permettent au festival “Un Temps pour Elles” de proposer chaque année des oeuvres inédites et pour certaines jamais entendues auparavant. Avec toujours le même souci de la qualité et la même exigence, qui font que l’on peut s’y rendre les yeux fermés, absolument certain d’être émerveillé de ces pépites (re)découvertes.

Ce qui ne gâte rien et ajoute encore à l’émerveillement, c’est que le festival investit chaque week-end un lieu patrimonial différent dans le Val d’Oise: l’abbaye de Maubuisson, l’église de Luzarches, les châteaux de la Roche-Guyon et de Vigny, et en bouquet final l’extraordinaire domaine de Villarceaux, avec ses deux châteaux et son vaste plan d’eau, un large parc boisé et paysagé que l’on croirait tout droit sorti des pages du Grand Meaulnes… Des lieux surprenants et merveilleux! Cette année, pour fêter les cinq ans du festival, un petit avant-goût en sera également donné dès le 19 mai sur une des plus belles scènes parisiennes, celle des Bouffes-du-Nord. Une soirée foisonnante et prometteuse à ne pas manquer!

Pour le programme du concert inaugural du 19 mai aux Bouffes-du-Nord, c’est ici. Retrouvez le programme complet de l’édition 2025 du festival sur le site Un Temps pour Elles!

“Fièvres musicales” à la Pitié-Salpêtrière

Du 16 au 22 juin. Un festival de musique à l’hôpital? Parce que la musique soulage les corps et les âmes, parce qu’elle est indissociable de notre condition de vivants, parce qu’elle peut et doit vivre partout: c’est le pari un peu fou de ce partenariat entre Sorbonne Université et l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Au programme, piano, musique de chambre mais aussi orchestres, dans tous les styles, avec une série de concerts du soir (payants) et d’innombrables petits concerts (gratuits) en journée dans les espaces publics de l’établissement hospitaliers, au milieu des va-et-vient des malades et des soignants – ce qui donne une dimension particulièrement touchante et précieuse à la musique. Le festival a même son propre orchestre de chambre, la Camerata des Fièvres Musicales, dirigé par le violoniste Eric Lacrouts et composé en partie de soignants de l’APHP. Musiciens professionnels (Claire Désert, Jean-François Heisser…), élèves des conservatoires parisiens, chanteuses et chanteurs du COGE, orchestres amateurs de haut niveau (Elektra, Ondes Plurielles, Albatros…) s’unissent pour proposer une programmation particulièrement riche et éclectique, centrée sur la musique de chambre “classique” mais qui n’hésite pas à “voyager” (c’est le titre de cette édition) vers les musiques traditionnelles (notamment cette année brésiliennes, avec un concert de choro par la flûtiste Swann Bonnet et le pianiste-chanteur Ronan Marsany) ou les musiques “actuelles”. Un festival qui fait réfléchir à la place de la musique dans notre vie, y compris dans les moments difficiles, à ses potentielles fonctions thérapeutiques aussi… Découvrez le programme des concerts du soir, mais n’hésitez surtout pas à feuilleter aussi le programme complet avec les concerts gratuits en journée, qui réserve de belles surprises!


[Événements passés]

Festival de Pentecôte à Malmaison

Du 6 au 9 juin. C’est l’une des vitrines annuelles des efforts de La Nouvelle Athènes, “centre français des pianos romantiques”, un “collectif artistique et patrimonial fondé autour d’un piano carré Érard de 1806, et élargi à une collection d’instruments rares”. La Nouvelle Athènes rassemble “pianistes, chercheurs, chanteurs et passeurs de mémoire” pour partir à la redécouverte de musiques oubliées, notamment celles du premier romantisme français: quel meilleur cadre pouvait-on rêver pour cela que le domaine national abritant les châteaux jumeaux de Bois-Préau et de Malmaison, leur parc et leur orangerie? Ces lieux sont en effet étroitement associés à la figure de Joséphine de Beauharnais, première épouse de Napoléon, elle-même musicienne, et qui aimait réunir autour d’elle les cercles artistiques de son temps.

Attachée à une démarche rigoureuse de documentation historique et de pratique sur instruments d’époque, l’association n’en est pas pour autant placée sous le signe de l’austérité ou de la sévérité – c’est même tout le contraire! L’accent est mis sur le plaisir de découvrir des timbres inhabituels, inouïs (au sens propre du mot!), dans des lieux qui leur correspondent. Le fameux piano Érard de 1806, restauré avec soin, incarne cette approche d’une connaissance sensible qui se dévoile à l’oreille attentive: ses pédales ouvrent des registres de timbres qui ont complètement disparu dans les évolutions ultérieures de l’instrument, et qui se révèlent délicieux à entendre. Outre ces pianos exceptionnels, La Nouvelle Athènes fait régulièrement résonner d’autres instruments anciens: harpe, vents, cordes frottées en boyau… sans oublier bien sûr la voix, avec notamment cette année la toujours réjouissante Lucile Richardot et les Lunaisiens d’Arnaud Marzorati!

L’édition 2025 célèbre les “Italiens et Italiennes entre Milan et Paris”: comme à chaque fois, elle promet une moisson de découvertes et de raretés absolues pendant tout le week-end de la Pentecôte, du vendredi au lundi. N’hésitez pas à passer faire un tour sous les grands arbres du magnifique parc à l’anglaise de Bois-Préau et à retrouver le programme complet du festival ici!

“Les Inoubliables” à Courbevoie

Autre festival consacré aux “compositrices d’hier et d’aujourd’hui”, et plus généralement aux femmes dans le monde de la musique (tous genres confondus), “Les Inoubliables” essaimera cette année en Suisse, avec un second volet du festival à Genève à l’automne. En attendant, c’est bien à Courbevoie (et Paris au sens large) que ça se passe, tout au long du weekend de l’Ascension!

Ouvert par une table ronde le 29 mai à la Cité Audacieuse autour de la mezzo-soprano Marielou Jacquard et des journalistes Aliette de Laleu et Chloé Thibaud, le festival connaîtra un point d’orgue le vendredi 30 mai à la Cinémathèque française avec un hommage inédit à Alice Guy, pionnière du cinéma muet: la projection de quelques-uns de ses courts-métrages sera accompagnée d’une musique originale de Céline Fankhauser, compositrice en résidence du festival, interprétée en direct par la Symphonie de poche et le duo vocal Circé!

Le pavillon des Indes à Courbevoie (photo Wikimedia Commons)

Le samedi et le dimanche, le festival investira du matin au soir deux lieux magiques à Courbevoie, le théâtre de verdure du parc Bécon et, juste à côté, le merveilleux pavillon des Indes (tout en bois sculpté et coupoles dorées, rare survivant de l’Exposition universelle de 1878) avec une ribambelle d’activités et de concerts, certains gratuits. Du classique avec le duo Circé ou Anne-Marine Suire, au jazz-soul (Maë Defays, Clélya Abraham) en passant par la chanson française (Mélodies pour mes sœurs) et le folk (La Mécanique des Songes), sans oublier la danse et les spectacles jeune public, il y en aura décidément pour tous les goûts et tous les âges, dans un magnifique écrin de boiseries et de verdure – à découvrir absolument!

N’hésitez pas à consulter le programme complet!

L’Orangerie Sonore au parc de Bagatelle

Fleuron et vitrine de la programmation annuelle de Proquartet (Centre européen de la musique de chambre), qui effectue un remarquable travail de promotion du genre sous toutes ses déclinaisons (pas seulement le quatuor à cordes!), l’Orangerie Sonore vous donne rendez-vous chaque printemps (cette année du 30 mai au 1er juin) au milieu des roses de Bagatelle avec de jeunes formations chambristes et des programmes mêlant œuvres incontournables, découvertes plus rares et création contemporaine. Sans oublier la mise en avant des compositrices à l’occasion des concerts “Bagat’Elles”, qui vous permettront de découvrir par exemple la merveilleuse Dora Pejačević… Le jeune public n’est pas non plus délaissé, avec des concerts-découverte le samedi et dimanche matin à 11h.

Une édition un peu spéciale cette année, puisqu’elle marquera la sortie de résidence des ensembles suivis et soutenus depuis plusieurs années par Proquartet, avant de faire place à la prochaine promotion d’ensembles en résidence… Elle sera donc particulièrement riche et dense, avec des concerts réunissant à chaque fois plusieurs formations qui pourront ainsi unir leurs forces et leurs effectifs dans un répertoire allant du trio à l’octuor, en passant par des configurations plus rares comme le quatuor pour quatre violons (si si!) de Grażyna Bacewicz…

L’occasion de découvrir à prix doux et dans un cadre enchanteur la musique de chambre à son plus incandescent! (Pour le programme complet, c’est par ici!)

[Article à suivre… Il en manque évidemment, et j’ajouterai au fil des jours d’autres festivals: n’hésitez pas à revenir sur cette page pour les découvrir!]

Avec marteaux et soufflets: forgez jeunesse!

L’orgue moderne (Michel Alcouffe 1977, modifié en 2005) du temple de Port-Royal.

Soufflets de forge… et soufflets d’orgue: sous le titre “La brise de l’orgue”, le tout jeune ensemble Hephaestus, formé de compositeurs frais émoulus des classes de composition de différents conservatoires et grandes écoles, donnait le dimanche 25 mai 2025 son quatrième concert, mettant en lumière les orgues du temple de Port-Royal (Paris 13e). Déployant autour de l’instrument-roi une variété de formations instrumentales et tout autant de styles d’écriture, le concert était l’occasion d’une plongée dans la nouvelle création, tout juste sortie des forges.

Fondé en 2023 par la compositrice Yeni Choi et les compositeurs Jean Szulc et Kristapor Najarian, l’ensemble présente en effet la caractéristique assez singulière d’associer étroitement compositeurs et instrumentistes, travaillant de concert pour faire entendre les nouvelles créations des membres du collectif: une configuration à ma connaissance assez unique dans le paysage musical actuel, et tournée vers la recherche d’un son musical propre à chacun des membres. De fait, les écritures entendues au cours de la soirée sont très distinctes et reconnaissables, ce qui fait bien ressentir la dimension exploratoire d’un projet manifestement ouvert à la liberté créative et à l’expression personnelle de chaque compositeur, sans se cantonner à une seule chapelle ou école esthétique (même si, signe des temps peut-être, la tonalité d’ensemble semblait dominée par des nuances plutôt sombres…)

Compositeurs et interprètes, tous en scène au sein de l’ensemble Hephaestus, le 25 mai 2025 au temple de Port-Royal… Côté composition: Yeni Choi, Jean Szulc, Kristapor Najarian, Keisuke Yokota, Brice Le Clair et Nolan Monnet. Du côté des interprètes, placés sous la direction de Joshua Bullen: Bolan Kwak (orgue), Jun Ishii (clarinettes), Tristan Bourget (violoncelle), Bogdana Bushevska (flûte), Mami Ueda (flûte), Brice Le Clair (alto et orgue), Eva-Marie Sassano (violon), Hélène Hsinying Chung (piano), Sung-Eun Kim (mezzo-soprano).

Deux pièces pour orgue seul servent d’ouverture. What all life must do, de Jean Szulc, évoque par sa scansion mécaniquement martelée une brève marche funèbre (je vous avais bien dit que la tonalité générale était dark…): que doit faire toute vie? Mourir, bien sûr… Éclairs des étoiles, de Yeni Choi, offre une respiration plus lumineuse – c’est une miniature cosmique traversée de cascades d’astres scintillants. Avec le duo pour violoncelle et clarinette basse de Jean Szulc, In Tartarus, retour à l’obscurité, et descente vers des Enfers peuplés de figures et créatures mythiques que convoquent les sonorités graves des deux instruments. C’est à nouveau à Yeni Choi que revient, avec Le chant des glaciers, la tâche d’apporter un souffle de clarté: son écriture, la plus atonale de l’ensemble, est frémissante et expressive, délicate et ténue, jouant des timbres instrumentaux et de textures minimales, dans l’héritage (à mes oreilles) du spectralisme ou de la regrettée Kaija Saariaho. When the Bough breaks, de Kristapor Najarian, s’inspire d’une berceuse anglaise pour évoquer la perte de l’innocence, tandis que Salutations akin to devotions, de Keisuke Yokota, met en scène un ample dialogue métaphysique entre la voix humaine, portée par le violoncelle, et la présence divine incarnée par l’orgue. Respiration plus légère à nouveau avec une Pavane tirée de la Suite pour orgue de Brice Le Clair, très plaisante pièce à vocation pédagogique qui revêt de tendres et caressantes couleurs ravéliennes. Le concert se termine avec la pièce la plus amplement orchestrée, la plus romantique peut-être aussi, non tant dans son écriture que dans ses couleurs et son inspiration: Etoile perdue, de Nolan Monnet, sorte de Lied poignant où la voix de mezzo-soprano s’élève au-dessus d’une tapisserie sonore d’orgue, clarinette, violon et violoncelle.

Cette “brise de l’orgue” soufflant sur la jeune création est certainement rafraîchissante, et l’on ne peut que souhaiter des vents toujours favorables à ces jeunes compositeurs et interprètes qui ont choisi de prendre en main, dans un esprit de liberté et d’indépendance, la diffusion de leur univers sonore et de leur création musicale. Oh, on ne s’attendra sans doute pas à voir débarquer les masses – l’entreprise ne va pas sans une certaine dimension d’idéalisme et d’intellectualisme (tempérée par l’humour distancié du “maître de cérémonie” de la soirée, Nolan Monnet) qui éveille des souvenirs attendris chez l’ancien “khâgneux” en moi, et l’on imagine sans peine les débats esthétiques passionnés qui doivent parfois agiter les membres du collectif. Au risque peut-être d’un certain entre-soi (la plus grande partie du public semblait déjà se connaître, et j’étais le rare électron libre débarqué par simple curiosité…), il y a grand besoin, plus que jamais, de ces espaces d’expérimentation et d’élaboration où faire bouillonner les idées hors des cadres institutionnels. C’est après tout une des fonctions essentielles de l’avant-garde: “Mi Kujemo Bodočnost – We Forge the Future“, diraient, pour rester dans les univers musicaux sombres tout en changeant radicalement (ou pas…) de genre, mes chers trublions slovènes de Laibach… (Je vous en parlerai aussi. Un jour. Promis…)

Qu’adviendra-t-il de ces avenirs sonores forgés dans les laboratoires de l’avant-garde? Resteront-ils lettre morte, ou aideront-ils à inventer des manières d’habiter un monde bouleversé? La question est posée au fond à chacun de nous: que ferons-nous de cet élan créateur, qui vit aussi en nous? Dans la voix de l’orgue répondant aux angoisses humaines du violoncelle, il y a peut-être déjà un commencement de réponse… ou de nouveaux questionnements. La variété des langages musicaux explorés par ces jeunes compositeurs nous laisse en tous cas deviner qu’il n’y a pas de réponse unique qui nous libérerait de la responsabilité d’interroger le monde par nos propres moyens – y compris bien sûr artistiques.

N’hésitez pas à consulter le site de l’ensemble Hephaestus ou à les retrouver sur les réseaux pour en savoir plus!

Le concert de lancement d’Hephaestus en 2024, où vous pourrez retrouver deux pièces reprises pour le concert au temple de Port-Royal, “When the Bough breaks” de Kristapor Najarian et “Le Chant des glaciers” de Yeni Choi.

Quand l’accordéon s’invite à l’abbaye…

Temps fort du festival Inventio en Seine-et-Marne, un trio original a investi l’ancienne abbaye cistercienne de Preuilly: violon, violoncelle et… accordéon, dans un grand écart particulièrement grisant entre musique baroque et contemporaine, nourri et éclairé par les mots d’auteurs du 20e siècle.

Les ruines de l’ancienne abbaye cistercienne de Preuilly, qui abrite aujourd’hui une ferme: un lieu hors des sentiers battus pour un concert singulier!

De l’audace, encore de l’audace, et bien sûr de l’invention: ce sont les maîtres-mots du bien nommé festival Inventio, qui depuis dix ans se balade dans différents lieux patrimoniaux de Seine-et-Marne (dont certains, comme l’abbaye de Preuilly, sont rarement ouverts à la visite!), et qui ne recule pas devant l’originalité des propositions artistiques, mêlant volontiers répertoire et création d’aujourd’hui. Pari gagnant, car le public, très largement local, se déplace nombreux: preuve que la musique contemporaine ne fait pas peur si elle est présentée et expliquée dans un cadre de médiation qui ne la rend pas intimidante, qui souligne sa dimension sensible, accessible et vivante, et qui la laisse dialoguer avec des oeuvres majeures du patrimoine musical.

Mini-rando avant le concert autour du domaine de Preuilly, guidée par Richard Marillier qui a présenté l’histoire de l’abbaye et du domaine agricole reconstitué après le départ des moines à la Révolution.

Cerise sur le gâteau (ou sur la chouquette – voir plus loin…), les concerts renforcent leur ancrage dans le territoire du Provinois en s’accompagnant de mini-randos guidées qui mettent en lumière le patrimoine culturel, architectural ou naturel de la région. Et après le concert, les réjouissances continuent avec un verre de l’amitié autour d’un généreux buffet campagnard (avec les fameuses chouquettes, donc, et un choix de produits fermiers), qui permet au public d’échanger plus librement avec les artistes: l’atmosphère résolument familiale du festival fait tomber les barrières, et chacun peut sans crainte trouver réponse aux questions qu’il se posait peut-être à l’écoute de pièces parfois exigeantes, toujours stimulantes – la curiosité, loin d’être découragée comme c’est parfois le cas dans des cadres plus formels, est ici la bienvenue et célébrée comme il se doit, sans a priori qui ferait de la musique la chasse gardée de quelques “initiés” (ce qui me tient d’autant plus à coeur que je n’y connais à peu près rien – techniquement s’entend – à la musique…)

Léo Marillier (violon), Alexa Ciciretti (violoncelle) et Quentin Rey (accordéon) à l’abbaye de Preuilly, le 17 mai 2025.

Le concert donné le 17 mai à l’abbaye de Preuilly, précédé d’une découverte du vaste domaine agricole et des ruines de l’église, ne dérogeait pas à la règle (fort peu monastique, et encore moins ascétiquement monacale!) du festival: une règle fondée sur la gourmandise musicale et le plaisir sans fin de la découverte – plus proche de Thélème décidément que de Cîteaux… En témoignait l’originalité tant de la formation instrumentale “entre amis” que du programme concocté par le violoniste Léo Marillier, fondateur et directeur artistique du festival Inventio (quand il ne vole pas autour du monde pour officier au sein du quatuor Diotima en tant que second violon!). J’avoue un petit faible personnel pour l’accordéon, que ce soit dans les musiques dites “populaires” ou “actuelles”, en “classique” ou en “jazz” – autant d’étiquettes bien réductrices au regard de la richesse et de la variété des pratiques musicales qu’elles recouvrent, et parfois cachent. L’instrument, par nature versatile et ouvert à toutes les hybridations, se joue volontiers de ces frontières, en déjoue joyeusement l’apparente rigidité. Et comme, sur le versant classique du moins, l’accordéon ne dispose que d’un répertoire propre assez maigre, et encore moins, par définition, d’un répertoire vraiment ancien (puisque son invention ne remonte qu’à 1829), les accordéonistes se voient condamnés à faire preuve… d’inventivité: transcriptions, adaptations, créations, techniques de jeu étendues, emprunts à d’autres genres musicaux, tout est bon pour étoffer le répertoire “classique” de l’accordéon. C’est aussi, bien entendu, un instrument particulièrement “voyageur”, dont les nombreuses variantes ont essaimé de la Russie à l’Argentine en passant par la Lorraine ou l’Auvergne; et ne parlons même pas de l’amplitude expressive et de la richesse de timbres d’un instrument tout aussi capable d’imiter à s’y méprendre un grand orgue d’église, de tonner comme l’orage ou de chantonner un air populaire que de danser un tango ou la valse à mille temps de Brel. Pour toutes ces raisons et quelques autres encore, l’accordéon a évidemment toute sa place dans un festival placé sous le signe de l’invention musicale!

C’est donc à un programme aussi singulier que leur formation instrumentale éphémère (et à géométrie variable – solo, duo ou trio – selon les pièces) que nous convient, dans les murs de pierre d’une ancienne grange, les musiciens Léo Marillier au violon, Alexa Ciciretti au violoncelle et Quentin Rey à l’accordéon. Pour ajouter à l’effet de “magie”, chaque pièce sera introduite par un bref extrait littéraire (Jorge Luis Borges, Umberto Eco, Henri Michaux, Samuel Beckett…) qui agira, selon les mots de Léo Marillier, comme une “incantation” ouvrant l’espace musical aux vertiges des miroirs. Vertiges baroques, pour commencer, avec la Sonate pour violon et basse continue en ré majeur de G.F. Haendel et la Sonate pour deux violoncelles (violoncelle et basse) en ré mineur de H.F. Geminiani. Qu’il profite de ses sonorités proches de l’orgue pour simplement tenir le continuo ou qu’il s’émancipe de la ligne de basse et laisse chanter toutes ses couleurs en voix soliste et mélodique, le si moderne accordéon s’insinue à merveille dans la musique baroque. On est loin, bien sûr, de l’interprétation “historiquement informée” et des instruments d’époque (qui apportent d’autres délices), mais cette relecture est tout aussi légitime. Une telle liberté d’interprétation, de fait, est l’ADN même de la musique baroque, qui ne donne généralement que peu d’indications écrites – dynamiques et tempi sont largement au choix de l’interprète, et l’instrumentation est rarement obligée: c’est donc un matériau musical très souple et adaptable, ouvert à toutes les réinventions, réappropriations, hybridations ou recréations.

La démonstration en est encore plus nette avec les trois pièces pour clavecin de Rameau qui suivent, dans une transcription pour accordéon seul. Polyphonique et chromatique, l’accordéon est tout à son aise dans la musique pour instruments à clavier, et j’avais déjà remarqué à d’autres occasions que la musique de Rameau s’adapte particulièrement bien à cet instrument, peut-être parce que le compositeur prônait déjà un tempérament proche du tempérament égal d’aujourd’hui: cette musique sonne vraiment comme si elle était écrite pour un instrument qui n’existait pourtant pas à l’époque! Permettant des notes longues et tenues, à la différence du clavecin, l’accordéon sait exprimer les “Tendres plaintes” amoureuses du premier morceau, tandis que “Tambourin” et “La Villageoise”, pièces imprégnées du folkore des campagnes françaises, lui permettent de donner libre cours à sa verve dansante, virtuose et populaire, sous les doigts véloces de Quentin Rey.

Quentin Rey dans les “Tendres Plaintes” de Rameau à l’accordéon.

Après ces pièces en duo ou en solo, le trio se regroupe pour de nouveaux vertiges: ceux des fugues et canons de l’Offrande musicale de Bach (en l’occurence la “Fuga canonica in epidiapente” et le “Canon a 2 Quaerendo invenietis”), parfaitement introduits par la lecture des vertiges textuels de Borges. Musique pour les yeux, ou pour l’esprit, la partition de Bach n’était pas faite pour être jouée ou entendue, et ne prévoit de ce fait aucune instrumentation particulière: raison de plus pour s’en emparer en toute liberté, mais avec une absolue rigueur et précision dans la conduite et l’entrelacement des voix.

Ces purs jeux de l’esprit, miroirs infinis de Borges et de Bach, font place ensuite à un vertige plus émotionnel, plus romantique, avec la transcription pour violon et accordéon de deux Lieder de Schubert, “Litanei” (sur un poème de J.G. Jacobi) et le toujours saisissant “Doppelgänger” (sur un poème de Heine): vertige et sidération non plus du miroir mais du double, de l’apparition mystique et fantômatique. Ce point d’orgue romantique, après les griseries plus intellectuelles de la musique de Bach, est porté à l’incandescence par le violon de Léo Marillier, dont la flamme émotionnelle est d’autant plus puissante et ravageuse qu’elle reste tout du long sobre, maîtrisée, contenue.

Nouveau vertige en trio, cette fois contemporain, avec De l’épaisseur de Philippe Leroux (1998), la seule pièce d’ailleurs du concert qui appartienne au répertoire propre de l’accordéon. De manière quasi miraculeuse, elle rend immédiatement sensible et perceptible une construction intellectuelle complexe, selon les mots du compositeur lui-même:

“cette œuvre traite musicalement du thème de l’épaisseur. Elle s’organise en une tresse à deux brins. Le premier explore la notion d’épaisseur temporelle, à travers la répétition constante, mais en perpétuel ralentissement, d’un accord très dense. Entre chaque apparition de cet accord émerge peu à peu une autre musique (le deuxième brin), qui travaille sur l’épaisseur harmonique, la densité timbrale et l’épaisseur de la ligne mélodique. Celle-ci se développe par l’emploi de glissandi continus ou discontinus, qui parfois se superposent. Les lignes et les densités harmoniques naissent dans les interstices temporels ouverts par le ralentissement de l’accord, puis meurent doucement, laissant seulement une lointaine trace, puis le vide généré par leur absence.”

Cette notion d’une tresse à deux brins rend parfaitement naturel, logique et transparent le rapprochement de cette pièce contemporaine avec quatre autres pièces de l’Offrande musicale qui viennent conclure le concert: à trois siècles de distance, Bach et Leroux s’appuient certes sur un langage musical différent et n’utilisent évidemment pas les mêmes architectures formelles ni le même contrepoint, mais leur polyphonie serrée, rigoureuse produit de part et d’autre un effet similaire de vertige et d’ivresse, une griserie tout à la fois des sens et de l’esprit. Ce n’est pas pour rien que l’Offrande musicale a fasciné de nombreux compositeurs des 20e et 21e siècles, à commencer bien sûr par Webern qui en a fameusement orchestré le “Ricercar a 6” dans une éblouissante démonstration de “Klangfarbenmelodie” (“mélodie de timbres”):

Quelle conclusion pourrait plus parfaitement couronner un concert tout en vertiges, dédoublements et effets de miroir, qu’ils soient baroques, romantiques ou tout à fait contemporains? Merci au festival Inventio, et à la fougue des trois jeunes interprètes, passionnément engagés dans la défense tant du répertoire ancien que de la création contemporaine (j’avais déjà admiré la clarté du violoncelle d’Alexa Ciciretti dans le non moins vertigineux Grand Duo de Galina Ustvolskaïa, dont vous pouvez entendre des extraits ici): leur enthousiasme se révèle particulièrement contagieux!

Ne manquez pas les prochains rendez-vous du festival Inventio, qui promettent d’être tout aussi singuliers: https://www.inventio-music.com/

Quatre saisons, douze mois, 88 touches… en deux temps

A quelques jours d’intervalle, deux concerts parisiens ont parcouru, chacun à leur manière, le cycle des mois et des saisons au fil des touches du piano: d’abord, dans la série “Classique à l’ECUJE”, la pianiste Vanessa Wagner avec les Saisons de Tchaïkovski (ainsi que Mendelssohn, Grieg et Glinka). Puis, la semaine suivante, ce fut au tour de Marie Vermeulin d’égrener l’année à travers les treize pièces (douze mois et un postlude) d’un cycle trop méconnu de Fanny Mendelssohn, Das Jahr, qu’il est grand temps de redécouvrir.

Premier temps: Vanessa Wagner à l’ECUJE, ou la force impétueuse de la narration en liberté

Vanessa Wagner à l’ECUJE, le 7 mai 2025, dans un programme centré sur les Saisons de Tchaïkovski, en dialogue avec Mendelssohn, Grieg et Glinka.

Pas de programme imprimé pour ce beau récital de Vanessa Wagner à l’ECUJE: tout juste sait-on à l’avance que l’on y entendra Tchaïkovski et Grieg, et que le détail du programme sera annoncé au fil de l’eau par la pianiste, qui s’est sans doute ainsi offert, au moins partiellement, la liberté de pouvoir ajuster son répertoire au feeling, selon l’inspiration du moment: le cadre particulièrement intime de cette petite scène, la proximité inhabituelle qu’elle permet avec le public, autorise en effet une approche quasiment improvisée, si rare dans un univers “classique” où les concerts sont souvent minutés et calibrés au millimètre.

Vanessa Wagner s’installe au piano… et sans aucune annonce préliminaire, se lance directement dans un premier long bloc de pièces. Au premier abord, c’est un peu déroutant – le mélomane a l’habitude de s’accrocher au programme comme à un doudou, de jeter régulièrement des coups d’oeil furtifs, anxieux ou satisfaits, au déroulé prévu, comme pour y voir confirmé noir sur blanc son ressenti. Le voici bien forcé de se déprendre de cette accoutumance! Il lui semble bien pourtant reconnaître l’un ou l’autre thème, quelques phrasés mélodiques familiers, comme un jeu de devinettes musicales dont il espère encore recevoir la réponse définitive au premier silence entre deux mouvements (confidence pour confidence, je n’avais pas tout trouvé…). Mais il lui faut vite se rendre à l’évidence que ce ne sera pas pour tout de suite: la pianiste est lancée, et son élan ne se laissera pas entraver pour si peu! Les pièces s’enchaînent, parfois avec un bref silence, parfois attaca, mais toujours dans le même souffle ininterrompu. Il ne reste donc plus qu’à accepter de ne pas savoir à chaque seconde ce que l’on est en train d’entendre, et de se laisser simplement porter, à l’oreille, à l’instinct, par la force et l’évidence du récit musical. On se déprend alors de bonne grâce de son attachement un peu obsessionnel au texte écrit pour s’abandonner au pur jeu des sensations sans cesse changeantes – et ce d’autant plus que la proximité de la scène permet de plonger au coeur de la relation entre l’interprète et son instrument, de percevoir avec une grande force, de manière très directe et immédiate, chaque nuance du geste et du toucher. Il y a là, véritablement, une forme de libération de l’écoute, qui se laisse surprendre et mener d’épisode en épisode sans pouvoir anticiper ce qui va suivre – de la même manière que l’on se laisse suspendre aux lèvres d’un conteur dans une délicieuse ignorance, une innocence retrouvée.

Oh, une pièce que j’avais bien reconnue même sans programme (et que vous reconnaîtrez sans doute aussi!): la Barcarolle du mois de juin dans les Saisons de Tchaïkovki…

Qu’on se rassure: l’éclairage verbal viendra bien, rétrospectivement, au mitan du concert… On saura alors enfin que l’on a entendu pour commencer trois Romances sans paroles de Felix Mendelssohn, qui sont venues introduire de manière étonnamment naturelle et sans rupture une sélection de mois tirés des Saisons de Tchaïkovski, le parcours choisi débutant, fort à propos, au printemps, comme pour faire écho à la belle journée de mai que ce concert venait clore. Dans le souvenir encore frais de ce que l’on vient d’entendre, on reconstitue alors les transitions, on reconnaît rétrospectivement le chant plus intérieur, plus mélancolique peut-être, de Mendelssohn et l’expressivité exacerbée, à fleur de peau, de Tchaïkovski… La suite du programme sera plus classiquement annoncée à l’avance: il s’agira d’une sélection des Pièces lyriques de Grieg, petites merveilles dansantes et enjouées pleines de contrastes, d’irisations et d’échos du folklore scandinave, et pour finir sur une touche mélancolique, le nocturne de Glinka intitulé “La Séparation”, concluant la soirée dans un geste narratif qui donne tout leur sens aux choix esthétiques précédents. Récit sans paroles d’une rupture amoureuse, cette “Séparation”, en effet, peut aussi s’entendre de manière plus large et métaphorique, comme un mouvement de déprise nous permettant de laisser derrière nous, non sans mélancolie, le passé, le temps écoulé, l’année qui se termine, pour faire place à un nouveau cycle…

Toute la soirée, depuis les Romances sans paroles de Mendelssohn jusqu’à cette ultime “Séparation” de Glinka, en passant par les épisodes contrastés, parfois tumultueux et emportés, parfois plus sereins, de Tchaïkovski et Grieg, aura ainsi été portée par le souffle d’un même récit du temps, par l’élan continu d’une narration en mouvement constant, jusque dans les silences qui font également partie de cette fuite en avant. Se confiant au public entre deux pièces, Vanessa Wagner a dit son plaisir, depuis l’enfance, à “raconter des histoires”, et livré quelques éclaircissements sur la genèse de ce programme singulier, dont l’idée initiale lui est venue durant les confinements de l’année 2020: on comprend mieux sous cette lumière le rapport particulier au temps nourrissant le vaste élan narratif et la construction d’ensemble de ce programme, et que le talent de Vanessa Wagner pour le récit haletant, pour créer l’attente et en jouer (ou la déjouer) à la manière d’un conteur, nous aura rendu plus que jamais sensible.

Une belle et inhabituelle expérience, à laquelle le cadre des concerts classiques de l’ECUJE n’est du reste pas tout à fait étranger: disposé davantage comme un club de jazz que comme une salle de concert classique, le lieu se révèle singulièrement propice aux confidences, aux murmures, aux échanges plus francs et spontanés qu’à l’accoutumée entre les interprètes et le public… D’où l’intérêt de ne pas se limiter aux “grandes” salles, mais d’explorer aussi les nombreux lieux parfois plus secrets où la musique se vit un peu différemment, où l’expérience du concert s’enrichit et se renouvelle. Vanessa Wagner, pianiste éclectique, remplit aisément de bien plus grands auditoriums, notamment lorsqu’elle joue les minimalistes américains – pouvoir s’immerger dans son jeu de si près, presque à pouvoir toucher le piano, est une occasion rarissime que peu de salles peuvent offrir. L’ECUJE en fait partie…

Deuxième temps: Marie Vermeulin et Fanny Mendelssohn, ou l’apothéose du chant sous toutes ses formes

Marie Vermeulin (piano) présente le cycle Das Jahr de Fanny Mendelssohn-Hensel, le 15 mai 2025 à l’église luthérienne de Bon-Secours (Paris 12e).

Plus de trois décennies avant les Saisons de Tchaïkovski, une formule similaire (un genre de calendrier ou de journal intime musical suivant les douze mois de l’année) avait déjà été expérimentée par Fanny Mendelssohn-Hensel dans un vaste cycle malheureusement méconnu (sinon quasiment oublié), sobrement intitulé Das Jahr – soit treize pièces de caractère, une pour chaque mois plus un postlude en forme de choral, retraçant le séjour de la compositrice en Italie. Comme chez Tchaïkovski (mais donc en fait bien avant ce dernier!), chaque mouvement adopte une forme musicale précise et bien identifiable: sérénade, Lied ou romance sans paroles, barcarolle, caprice ou encore marche… Le caractère propre de chaque mois est ainsi bien marqué, ce qui n’exclut pas bien sûr des échos thématiques discrets courant de pièce en pièce et construisant une architecture plus large, un arc temporel cohérent embrassant l’ensemble de l’oeuvre. Les codas, notamment, tendent à surprendre par leur gravité, même dans les pièces au caractère plus dansant ou joyeux, tissant ainsi un fil d’intériorité mélancolique ou de nostalgie rétrospective tout au long du cycle.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul élément d’unité qui vient relier entre elles les douze pièces (plus une): bien dans l’esprit du romantisme allemand (et plus largement européen), une puissante inspiration poétique et littéraire irrigue l’ensemble des mouvements, chacun renvoyant à quelques vers ou extraits d’une lecture qui a marqué la compositrice. Evidemment pas directement perceptible à la seule écoute, cette profonde imprégnation littéraire se laisse cependant deviner dans les phrasés, la prosodie parfois, et toujours dans les atmosphères variées, poétiques et si sensiblement romantiques. Elle est complétée par une autre imprégnation, souterraine tout au long de l’oeuvre, et qui remonte régulièrement à la surface de manière lumineuse et transparente: l’inspiration religieuse et spirituelle, marquée notamment par le recours à la forme du choral, et plus précisément par des citations explicites de chorals luthériens bien connus comme Christ ist ertstanden ou Vom Himmel hoch. Le mois de décembre, ainsi, commence dans les joyeux frémissements de l’anticipation et de la préparation des fêtes, avant de laisser résonner un choral de Noël; c’est déjà un choral, plus grave et solennel peut-être, qui marque au milieu des chants et danses du printemps l’arrivée du temps pascal; et c’est un choral enfin qui vient conclure, en postlude, l’ensemble du cycle. Par la profondeur et la gravité des silences qu’elle laisse respirer entre chaque pièce, Marie Vermeulin transcrit parfaitement cette qualité particulière de recueillement qui sous-tend l’oeuvre – il faut dire que le cadre choisi pour ce concert, au mileu des boiseries d’une église luthérienne, est particulièrement propice à faire entendre cette dimension spirituelle.

Une autre interprétation du mois de décembre (et son choral), par la pianiste Sharon Prushansky sur un instrument d’époque (Erard 1850)

Le choix d’un piano Bösendorfer, au timbre rond et chaleureux avec des aigus chantants et délicieux, jamais criards, permet également à l’interprète de mettre en valeur une dimension essentielle de l’oeuvre, peut-être la dimension la plus prégnante: la présence constante du chant, qu’il soit profane (Lied, romance, sérénade, barcarolle, Frühlingslied ou Volkslied…) ou sacré (hymne ou choral). Comme dans les Romances sans paroles de Fanny ou de son frère Felix, le chant sous toutes ses formes est implicitement présent de la première à la dernière note, et c’est ce caractère profondément lyrique qui permet de tresser et de rassembler les fils de l’année écoulée, la multiplicité des émotions et des sentiments vécus de mois en mois, tantôt dansants et enjoués, tantôts mélancoliques sinon tragiques: le toucher délicat de Marie Vermeulin fait entendre avec clarté ce chant intime toujours présent, toujours vibrant au fil des événements marquants de l’année, dans un cycle moins narratif qu’il n’est méditatif, spirituel et profondément lyrique – moins un journal des événements mondains qu’une confidence de la vie intérieure.

Marie Vermeulin prépare, avec le soutien de Présence Compositrices, l’enregistrement de ce cycle encore (trop) rare, au moins en France: un projet musical à soutenir! En attendant le disque promis (et ô combien prometteur!), vous pourrez toutefois écouter Marie Vermeulin jouer à nouveau Das Jahr le 4 juin 2025 au festival de piano de Riom (avec la comédienne Julie Gayet), le 14 juin au Lille Piano Festival, le 30 janvier 2026 à l’opéra de Limoges, et enfin le 8 février au théâtre des Sablons à Neuilly-sur-Seine…

Une autre interprétation du cycle complet, par Laurence Manning.

Le récit, la force de la narration, ou l’intériorité lyrique et recueillie du chant: ces deux concerts printaniers auront mis en lumière deux approches pianistiques d’une même idée, celle du cycle de l’année, des emballements, des suspensions et des répétitions du temps vécu, du temps humain. Deux approches complémentaires d’une même réalité du temps qui passe, et des traces qu’il laisse en nous. Deux concerts dont les échos en nous se prolongent bien au-delà de la dernière résonance du piano, et qui nous parlent au fond d’une expérience à la fois commune et singulière, que nous partageons tous mais vivons chacun et chacune à notre manière.

“Chants de la Terre” aux Bouffes du Nord: compositrices à la fête!

“Chants de la Terre”, un somptueux coup d’envoi pour la 5ème édition du festival “Un Temps pour Elles” organisé par la Cité des compositrices, le 19 mai 2025 au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris), avec Marielou Jacquard (mezzo-soprano), Lucile Richardot (mezzo-soprano), Clémence de Forceville et Raphaëlle Moreau (violon), Violaine Despeyroux (alto), Héloïse Luzzati (violoncelle), Anastasie Lefebvre de Rieux (flûte), Constance Luzzati (harpe), Rodolphe Théry (percussions), Anne de Fornel, David Kadouch et Célia Oneto Bensaid (piano).

Une fois n’est pas coutume, pour le coup d’envoi de sa cinquième édition, le festival “Un Temps pour Elle” (dont je vous ai déjà chanté les louanges ici) délaissait provisoirement ses terres d’itinérance dans le Val d’Oise pour poser ses bagages, le temps d’une soirée d’anniversaire, dans l’écrin brut et tellurique des Bouffes du Nord (en partenariat avec La Belle Saison, qui tient les rênes de la saison de musique de chambre de ce merveilleux théâtre). Quel meilleur cadre que cette salle aux couleurs chaudes et terrestres pour un programme chantant et exaltant la terre et la nature? Les artistes fidèles au festival ont bien sûr répondu présents, et c’est une impressionnante et irradiante troupe de chambristes chevronnés qui investit tour à tour la scène pour y faire vibrer un répertoire à géométrie variable alternant pièces chantées et instrumentales, dans une grande variété de langages musicaux singuliers et marquants.

Un curieux mélodrame pour piano et récitant(e) de Rita Strohl, sur un poème mêlant inspirations champêtres et bacchiques dans l’esprit du symbolisme, ouvre les festivités: si le texte, investi non sans parfois un peu de distance amusée et malicieuse par Lucile Richardot, entend mettre en miroir la nature et la vie humaine, avec ses fêtes d’automne, ses labeurs paysans, ses émois et déchirements amoureux, c’est le piano peut-être qui y exprime le mieux les délices comme les frémissements sauvages d’une nature qui ne se laisse guère dompter: le toucher léger mais fougueux de Celia Oneto Bensaid en traduit lumineusement les mystères et les contrastes, entre glissements cristallins et pulsations vigoureuses.

Dans une soirée de raretés, la pièce suivante est peut-être la plus rare, au moins en France où Maria Bach (qui a pourtant laissé plusieurs centaines d’oeuvres diverses) n’est hélas quasiment jamais jouée. Tout comme Rita Strohl, son souffle est ample et ses pièces ambitieuses et denses mériteraient d’être davantage connues! Qu’on ne se laisse pas tromper par son attachement à un langage largement tonal (quoique rarement dominé par la mélodie): Maria Bach est bien une compositrice du 20ème siècle, dessinant sa propre modernité en dehors des écoles, et nous entrainant loin déjà du (post)romantisme finissant, comme le suggère la paradoxale indication de tempo du premier mouvement, “ruhig bewegt” (calmement agité…). Son langage, en effet, est particulièrement dense (chacun des instruments joue quasiment en continu), alternant d’énergiques traits à l’unisson et de subtils décalages et superpositions polyphoniques. Au vaste paysage esquissé dans le premier mouvement de manière quasiment picturale (Maria Bach, d’ailleurs, était également peintre), succède un mouvement final qui évoque chants et danses populaires, non tant par citations directes ou indirectes que par un saisissant effet général de mouvement libre et de souplesse entraînante (“laufen lassen“, nous dit la partition…).

(Une autre interprétation du Wolgaquintett de Maria Bach, dans son Autriche natale où elle est davantage connue et jouée…)

Ethel Smyth est sans doute plus connue, au moins de nom et par son engagement politique et féministe dans le mouvement des suffragettes. L’instrumentation singulière de ses Four Songs (trio à cordes, harpe, flûte et percussions) permet de déployer une riche palette de couleurs, où la voix de Marielou Jacquard vient poser des accents dramatiques empreints d’un pathos tout romantique que le dernier chant, ode à l’ivresse, vient toutefois rompre par sa frénésie dyonisiaque.

Mais le sommet émotionnel du concert est assurément le déchirant Dans l’immense tristesse, dernière mélodie composée par la toujours merveilleuse Lili Boulanger, au langage si singulier, si immédiatement reconnaissable, et pourtant disparue si jeune. Hantée par le pressentiment de la mort prochaine, la pièce est d’autant plus bouleversante qu’elle nous est donnée dans un arrangement instrumental de sa soeur Nadia Boulanger, qui en a également modifié le texte pour en faire le chant douloureux, inconsolable, d’un deuil déjà consommé. Dans l’arrangement posthume de Nadia, les cordes viennent ainsi porter le lamento d’une perte terrible et sans retour, tandis que la harpe suggère malgré tout, dans le lointain, l’espoir encore inatteignable d’une consolation céleste.

Après ce déchirement, la légèreté lumineuse, l’esprit souvent enfantin des mélodies de Liza Lehmann, servies par toute la malice et l’humour de Lucile Richardot, offrent une respiration qui n’est cependant pas dénuée d’accents plus sombres (When I Am Dead, My Dearest). Pour la dernière mélodie, The Guardian Angel, souriant au souvenir de l’enfance, les deux mezzo-sopranos de la soirée, Lucile Richardot et Marielou Jacquard, entrelacent finalement leurs voix dans un mouvement tourbillonnant et ascendant irrésistible (cette façon de tresser les voix dans un tourbillon ascensionnel me rappelle d’ailleurs toujours la prière de Hansel et Gretel dans l’opéra éponyme d’Engelbert Humperdinck, autre réjouissante friandise musicale enfantine!). Le quintette avec piano d’Amy Beach, qui sonne étonnamment “viennois” pour une compositrice américaine, vient clore la soirée dans une alternance mahlérienne d’ombre et de lumière.

Au sortir du concert, Héloïse Luzzati, fondatrice de l’association La Cité des compositrices, s’est vue remettre des mains de Pauline Bayle, la précédente lauréate, le prix “Culture & Egalité” de la région Ile-de-France. Pas besoin d’être particulièrement sensible aux mondanités pour être ému de cette reconnaissance publique d’un travail aussi acharné que précieux: bien au-delà de la courte période du festival, l’équipe de La Cité des compositrices s’affaire en effet toute l’année pour exhumer, dans les fonds de bibliothèques ou les tiroirs des héritiers, des partitions oubliées – ce sont pas moins de 5000 pièces qui ont été ainsi (re)découvertes, dont près d’un millier ont maintenant été jouées en public! L’association, déjà bien lancée dans la production discographique avec les coffrets monographiques du label La Boîte à Pépites, s’est d’ailleurs récemment donné les moyens de publier et d’imprimer elle-même les partitions redécouvertes, afin que d’autres musicien.ne.s puissent éventuellement s’en emparer et les faire vivre – puisque, comme le faisait justement remarquer Héloïse Luzzati, la musique écrite, contrairement à la littérature ou aux arts visuels accessibles directement aux sens, a besoin de la médiation des interprètes pour la déchiffrer, la transmettre et la rendre sensible et vivante pour toucher les oreilles (et les coeurs) d’un plus large public. En acceptant le prix, Héloïse Luzzati a modestement souligné que celui-ci venait à ses yeux collectivement récompenser non elle seule, mais bien l’ensemble de la (petite) équipe qui effectue année après année ce “travail de fourmi” pour mettre en lumière les oubliées de l’histoire de la musique, et faire (merveilleusement) résonner jusqu’à nous la diversité et la richesse de leurs voix.

Il ne nous reste plus qu’à attendre le festival “Un Temps pour Elles”, du 6 juin au 6 juillet en itinérance dans le Val d’Oise, pour découvrir de nouvelles pépites musicales! Demandez le programme

Au programme:

Rita Strohl (1865 – 1941): Quand la flûte de Pan (1901) [poème de Sophie de Courpon]

Maria Bach (1896-1978): Wolgaquintett (1930)
I. Ruhig bewegt
III. Finale. Laufen lassen 

Ethel Smyth (1858 – 1944): Four Songs (1907)
I. Odelette [Henri François-Joseph Régnier]
II. La Danse [Henri François-Joseph Régnier]
III. Chrysilla [Henri François-Joseph Régnier]
IV. Ode anacréontique [Charles Marie René Leconte de Lisle] 

Lili Boulanger (1893 – 1918): Dans l’immense tristesse (arr. pour voix, quatuor à cordes et harpe de Nadia Boulanger) (1916)

Liza Lehmann (1862 – 1918):
Evensong (1916) [Constance Morgan]
If No One Ever Marries Me (1900)  [Laurence Alma-Tadema] 
The Lake Isle of Innisfree (1911) [William Butler Yeats]
When I Am Dead, My Dearest (1918)  [Christina Rossetti]
The Guardian Angel (1898) [Edith Nesbit] 

Amy Beach (1867-1944)Piano Quintet en fa dièse mineur op. 67 (1907) 

Tous les chemins mènent à l’amour?

“Chemins d’amour” par la Compagnie d’Être(s), avec Moana Ferré (comédienne), Élise Efremov (soprano) et Charlotte Coulaud (pianiste), mise en scène de Samuel Lebure, le 1er mai 2025 au théâtre Essaïon de Paris.

Il faut d’abord descendre sous terre, sous les voûtes de pierre de la (toute) petite salle “cabaret” du théâtre Essaïon, un peu comme on descendrait en soi-même: le cadre intime, la proximité avec la scène créent immédiatement une connivence, d’abord au sein du public, puis avec les trois artistes qui entremêlent leurs arts, la comédienne Moana Ferré, la soprano Élise Efremov, et la pianiste Charlotte Coulaud qui accompagne tout au long du spectacle les mots parlés comme chantés.

L’amour dans ses joies, ses exaltations, ses doutes et ses tourments, murmuré, avoué, fredonné ou crié: au fil des textes variés (de Shakespeare à Frida Kahlo) et des mélodies qui le sont tout autant (de Duparc à Edith Piaf en passant par Reynaldo Hahn), c’est tout un kaleidoscope tendre ou véhément de la vie amoureuse qui nous est livré sur le ton de la confidence, au fil d’une mise en espace et en corps particulièrement fluide et virevoltante où le geste, la musique et les mots se répondent librement. C’est enjoué, léger souvent et parfois grave, comme l’amour lui-même…

Si le collectionneur de raretés sera peut-être un peu frustré, c’est un immense plaisir de réentendre ici sous un jour nouveau des textes et des mélodies plus ou moins connus, de les savourer, d’en retrouver parfois la mémoire au plus profond de soi, la mémoire aussi de nos propres émotions amoureuses. Sur scène, la complicité entre les trois artistes est évidente, et très communicative: on se laisse volontiers embarquer dans cette “invitation au voyage” sur les chemins tortueux de l’amour. Mis en voix par l’excellente Moana Ferré, les textes révèlent toutes leurs nuances, et Élise Efremov aborde le chant avec une simplicité et une légèreté qui mettent merveilleusement en lumière la continuité et la parenté entre les mélodies “classiques” et la chanson populaire – un écho qui s’entend tout particulièrement dans la belle mélodie de Cécile Chaminade, “Tu me diras” (sur un poème de Rosemonde Gérard), et bien sûr dans les célèbres “Chemins de l’amour” de l’amour de Poulenc, qui viennent tout naturellement conclure le parcours et donnent son titre (et sa tonalité) au spectacle.

Chaque spectateur repart avec un petit mot d’amour sur un petit bout de papier pudiquement plié, comme une trace à conserver de ce très joli moment de littérature et de musique. On remonte à la lumière du jour le sourire au lèvres et le coeur doucement chaviré…

Un spectacle à découvrir encore dans la même salle le 8 mai à 19h!

Ne dis rien… mais chante et danse les “rêves dorés”!

Fanny Azzuro (piano) à l’ECUJE le 19 mars 2025.

En… prélude (😇) à son programme “Golden Dreams” (dans le cadre de la série de concerts Classique à l’ECUJE) consacré aux 24 préludes opus 11 de Scriabine et aux 24 préludes opus 28 de Chopin (soit 48 préludes en tout, enchaînés attacca avec souffle et générosité!), Fanny Azzuro avait choisi de lire un poème de Fiodor Tiouttchev datant (comme d’ailleurs les préludes de Chopin) des années 1830, apogée de la première période du romantisme européen:

Ne dis rien, dissimule et tais
Tes sentiments, les rêves que tu fais,
Qu’en silence ils se déploient
Au plus profond de toi,
Comme les étoiles au loin,
Contemple-les, et ne dis rien.

Comment un cœur pourrait-il se livrer ?
Comment autrui pourrait-il t’apprécier ?
Comprendra-t-il tout ce qui fait ta vie ?
Toute pensée exprimée est mensonge.
À creuser les sources on les trouble en vain,
Abreuve-t’en, et ne dis rien.

Sache ne vivre qu’en toi-même.
Un monde existe dans ton âme
Des secrètes pensées enchantées,
Les bruits du monde vont les étouffer,
Elles se dissiperont au soleil du matin.
Écoute-les chanter, et ne dis rien !

Ces mots du poète russe donnaient parfaitement le ton aux préludes de Scriabine déroulés sous les doigts de la pianiste: se succédant avec fluidité, les préludes semblaient naître naturellement, organiquement les uns des autres, et dessiner les variations chatoyantes d’un chant tout intérieur, dont se dégageait un sentiment de grande unité, sans rien pourtant de monolithique dans les textures harmoniques sans cesse changeantes. On sent bien chez Scriabine, même dans le regard nostalgique en arrière, la poussée d’un langage et de couleurs nouvelles dont le compositeur portera toujours plus loin, jusqu’à l’ardeur mystique des dernières oeuvres, les implications synesthésiques. Fanny Azzuro fait sonner pleinement ce chant qui s’imprègne de l’intériorité romantique pour l’amener plus loin encore.

L’hommage nostalgique de Scriabine à Chopin nous prépare idéalement à mieux (ré)entendre les préludes de ce dernier, à en redécouvrir l’inventivité harmonique et la richesse d’idées: si on en a toujours quelques uns dans l’oreille, les entendre ainsi enchaînés nous fait redécouvrir leur profonde unité, leur puissance souterraine aussi, qui court tout du long: c’est incarné, musculaire parfois, avec une énergie sourde très physique, liée à la danse, au rythme… Pas de joliesse ici, mais un arc narratif ample, au souffle large, un voyage qui nous emporte de prélude en prélude avec la grâce mais aussi la force irrépressible d’un cours d’eau. Et dans ce mouvement en avant qui ne s’arrête jamais, la douceur mélancolique et nostalgique du chant revient se glisser discrètement, presque par surprise… Le titre choisi par Fanny Azzuro pour ce concert, les “rêves dorés” (“Golden Dreams”), dit bien à mon sens ce moment entre deux eaux, les dernières dorures du jour avant l’entrée dans la nuit et l’inconnu des rêves – cette suspension entre le désir d’aller de l’avant et le regard attendri vers les attachements du passé.

Au terme du voyage, Fanny Azzuro offre en guide de bis un “petit” Gershwin… en l’occurrence la Rhapsody in Blue – pas un extrait, non, mais la rhapsodie complète dans une haletante transcription pour piano seul que la pianiste vient d’enregistrer!

Toutes les qualités expressives déployées dans les préludes de Chopin et Scriabine, le chant et la danse, le recueillement intérieur et l’ivresse rythmique, se trouvent ainsi réunies dans une explosion sonore où le piano fait entendre tout l’orchestre, légendaire glissando de clarinette inclus – une fête des sens, pulsée, joyeuse, mais où l’on entend toujours, si l’on veut bien y prêter l’oreille, un chant plus doux, lancinant, presque obsédant, et une touche de persistante nostalgie. Il ne reste plus à Fanny Azzuro qu’à reposer tendrement le public aux rives de la nuit avec, en deuxième bis, la première des Scènes d’enfance (Kinderszenen) de Schumann… Dernière caresse de ce chant intérieur qui, dès les premiers mots du poème de Tiouttchev, aura été le fil secret de la soirée.

Un Berlin-Paris sur un fil… pas si fragile!

Louise Mathilde

Jeune autrice-compositrice franco-allemande installée depuis quelques années à Berlin, Louise Mathilde est très active sur la scène folk de la capitale allemande, où elle se glisse régulièrement dans les open mics pour y interpréter des reprises (notamment de Barbara, que l’on sent toujours présente ici, ombre enveloppante, bienveillante et protectrice)… mais aussi ses propres chansons en français, qu’elle tisse avec patience au fil des ans, et qu’elle vient de réunir dans un premier EP disponible sur toutes les plateformes de streaming. On y retrouve avec bonheur trois chansons précédemment égrenées sur les réseaux, mais aussi deux nouvelles… Louise Mathilde est une artiste qui ne presse pas les choses, qui prend le temps de les recueillir en elle avant de les dire, quand le moment est venu, quand il le faut bien, avec un mélange de douceur et de brûlante urgence: à chacun.e de nous d’accueillir ces chansons quand elles viennent, précieuses, fragiles et uniques comme un cadeau, une confidence murmurée… Ne vous fiez pas trop cependant à ce murmure, car c’est bien de force, d’affirmation, de liberté d’être, de bouger et de grandir, qu’il est question ici, à chaque détour d’une plume incisive et précise!

Ce cheminement vers l’affirmation de soi, sous des airs doux-amers, était déjà tracé dans la toute première chanson dévoilée par Louise Mathilde, “Septembre”, mise en images par la vidéaste Keri Clouds qui a parfaitement su, sans s’arrêter à une illustration littérale du texte, traduire l’univers sensoriel de la chanson, la fluidité aquatique et aérienne d’une éclosion à soi, d’une (r)évolution intime, profonde et incarnée:

Ce chemin personnel, Louise Mathilde n’a depuis lors cessé de le creuser, disant les multiples manières de s’éloigner ou de se rapprocher, de soi ou des autres, avec joie, douceur, confiance, tendresse, amertume, colère ou violence – tous les miroitements d’une relation sans cesse changeante avec soi-même et les rencontres (heureuses ou funestes) d’une vie. Peut-être est-ce finalement la façon dont on s’approprie les “accidents” du chemin qui crée un monde à soi que l’on peut habiter? Le deuil de ce qu’on doit laisser derrière soi est bien présent chez Louise Mathilde (par exemple dans la chanson “Les éléphants”), mais ce sont ces abandons aussi qui permettent peu à peu de reconstruire une confiance, un “être-au-monde” de moins en moins timide. Tout cela est dit, chanté, suggéré avec finesse, Louise Mathilde n’oubliant pas que son propre cheminement, s’il est parfois solitaire, s’incrit dans une lignée, prolonge une histoire familiale (“Mamie”) ou plus largement les combats féministes pour l’émancipation (“Sorcière”), noue autour d’elle un réseau de relations, de rencontres, de collaborations créatives, une constellation vivante de chemins qui se croisent et s’enrichissent, pour un temps ou pour longtemps, et dont Louise Mathilde chante les fidélités et les fugacités, avec une conscience aiguë du temps qui passe.

D’ailleurs, si en scène Louise Mathilde est souvent seule avec sa guitare, les complices, compagnes et compagnons de route répondent présent.e.s pour nimber les captations de ses chansons d’arrangements généreux, caressants et soyeux (cordes, choeurs, synthés…), ou d’images sensibles et fortes. Louise Mathilde pratique également le collage, et ses chansons comme l’art visuel qui les accompagne gardent une dimension artisanale, au sens le plus noble du terme: un travail brodé, cousu, tissé à la main, avec la délicatesse d’une dentelle. Si le fil de cette toile peut paraître ténu, ne croyez pas pour autant pouvoir l’arracher impunément: ainsi tissé de confiance en soi, de patience et de solidarités collectives, il tiendra bon! Louise Mathilde a longtemps attendu avant de pouvoir dire l’indicible, avec la chanson “Sans titre”, coup de poing qui ne laisse pas indemne et où la voix est parfois au bord de se briser sur un fond d’arrangements électroniques sombres, plus industriels que folk, ponctués de cloches fantômatiques et lancinantes. Mais au fond de cet abîme, Louise Mathilde donne un grand coup de pied pour remonter à la surface, à la lumière, pour refuser obstinément la noyade, reprendre souffle et revendiquer une affirmation solaire, sans compromis ni compromission, de son corps et de soi. Une chanson (ou un cri) que l’on écoute le ventre noué.

Si les fleurs entourent Louise Mathilde sur la couverture de son EP, celles-ci sont donc davantage “immortelles” que fragiles, et solidement, obstinément enracinées… Il faut peut être apprendre à voir dans les fleurs, non quelque chose de frêle qu’il faudrait protéger, mais au contraire le signe même, dans une explosion de couleurs, d’une force naturelle en action, d’une puissance en constante éclosion, capable de s’insinuer entre les pierres les plus dures, et de s’affirmer partout, toujours – avec douceur peut-être, mais une douceur qui ne doit pas tromper sur son caractère et sa force véritables. Une douceur capable de tout emporter, tout chambouler, de se frayer un chemin partout – et surtout droit au coeur.

Et puisque l’on est du côté de Berlin, je ne peux m’empêcher de penser à un “classique” de la scène alternative de cette ville: “Blumen” du groupe industriel Einstürzende Neubauten… On pourrait croire que l’univers de Louise Mathilde, nourri aux sources de la musique folk acoustique et de la chanson française, serait à mille lieues des obscures expérimentations sonores de Blixa Bargeld et de sa bande de post-punks. Les apparences sont souvent trompeuses, n’est-ce-pas? Ancrée dans la tradition de l’avant-garde (le dispositif du décor s’inspire des créations du compositeur futuriste italien Luigi Russolo), “Blumen”, à sa manière polysémique et ambiguë, acide et corrosive, ne déconstruit-elle pas elle aussi les vieux clichés “fleuris” de “l’éternel féminin”? A chacun.e d’en trouver sa propre interprétation…

Comme l’univers de Louise Mathilde, “Blumen” est une pièce multilingue, qui existe en version allemande, anglaise, française et même japonaise. Je vous laisse ici, en guise de conclusion ouverte et incertaine, avec la version française, interprétée par une figure dévorante et dévorée, brûlante et brûlée de la contre-culture des années 1990, la poétesse, mystique et courtisane Diana Orlow a.k.a. Lilith von Sirius, emportée très jeune par une maladie aussi fulgurante et douloureuse que fut sa vie:

Retrouvez les chansons de Louise Mathilde sur Youtube, Bandcamp ou vos plateformes habituelles!