C’est le printemps: les festivals fleurissent!

Avec le retour des beaux jours, des coccinelles et des petits oiseaux, la musique aussi est à la fête et se met au vert! Si vous habitez la région parisienne, un petit tour d’horizon de mes festivals préférés à portée de Navigo, pour respirer le grand air et admirer les vieilles pierres les oreilles grandes ouvertes! Et vous, quel est votre festival préféré?

Festival “Inventio” en Seine-et-Marne

Haut la main et comme son nom l’indique, un des festivals les plus “inventifs” qui soient, et vraiment l’un de mes favoris! “Inventio” fête cette année ses dix ans (on en espère bien d’autres!), et se déroule en deux temps (mai-juin et septembre) dans la région de Provins (plus une date parisienne au Reid Hall de l’université Columbia – oui oui c’est bien à Paris! – en septembre…)

Sous la houlette de son directeur musical, le violoniste Léo Marillier (second violon du quatuor Diotima), qui a embarqué famille et amis dans l’aventure, le festival déroule une programmation singulière et originale dans des lieux qui le sont tout autant: l’ancienne abbaye cistercienne de Preuilly (rarement ouverte à la visite, ne manquez pas cette occasion unique le samedi 17 mai!), la chapelle de Paroy, la chapelle de Lourps, le prieuré Saint-Ayoul, et quelques églises villageoises de la région plus charmantes les unes que les autres…

L’atmosphère chaleureuse, véritablement familiale, vaut à elle seule le déplacement: ancré dans son territoire, ce festival à échelle humaine met l’accent sur la médiation, la pédagogie, la rencontre. Un partenariat avec des fermes locales permet d’ailleurs de marier après chaque concert les plaisirs du palais à ceux de l’oreille (les généreux buffets de chouquettes et de brie sont légendaires!). En outre, les concerts sont souvent précédés de mini-randos ou de balades guidées qui permettent de découvrir des coins de nature préservée à une petite heure de Paris…

Quant aux concerts, ils sont tout simplement exceptionnels, par leur qualité comme par l’originalité des propositions: de jeunes interprètes parmi les plus talentueux de leur génération mettent tout leur enthousiasme et leur passion au service de programmes particulièrement bien pensés, croisant souvent les genres et les époques, créant des échos avec la littérature, les contes ou d’autres formes d’art. Le répertoire classique se mêle à la musique du 20ème siècle (Schönberg notamment cette année!) et à la création contemporaine, sans oublier quelques incursions baroques (en septembre avec le remarquable ensemble La Badaude). C’est audacieux et revigorant: “Inventio” prouve chaque année que l’on peut amener à des publics éloignés des centres urbains et des salles traditionnelles des propositions artistiques denses, riches et neuves, et que le public croque avec gourmandise et curiosité dans des pièces exigeantes, parfois réputées “difficiles”: la fidélité du public d’Inventio montre que l’audace paie! (Et ce d’autant plus que la gourmandise artistique est toujours bien récompensée par les délices terrestres du traditionnel buffet d’après-concert: je vous ai déjà parlé des chouquettes?…)

Bref: un bonheur de festival à ne pas manquer! Seul petit inconvénient: rançon de leur originalité, les lieux de concert sont souvent hors des sentiers battus… et donc difficilement accessibles sans voiture. Mais pas d’inquiétude pour autant: n’hésitez pas à contacter l’équipe du festival, qui se fera un plaisir de coordonner des covoiturages depuis la gare la plus proche… Vraiment vous n’avez pas d’excuses pour ne pas venir! Je vous donne ma parole que vous ne le regretterez pas.

Retrouvez toute la programmation 2025 sur le site du festival Inventio!

Festival “Un temps pour elles” dans le Val d’Oise

Autre rendez-vous devenu, en cinq ans d’existence, un incontournable du mois de juin: le festival “Un Temps pour Elles” de l’association La Cité des compositrices, fondée par la violoncelliste Héloïse Luzzati, entourée d’une joyeuse bande de musicien.ne.s remarquables qui se montrent fidèles d’année en année et que l’on retrouve avec bonheur (impossible de les citer tou.te.s tant ce festival foisonne de talents, consultez le site!). Vous l’aurez compris: il s’agit ici de découvrir ou de redécouvrir des compositrices trop souvent oubliées d’une histoire de la musique écrite au masculin. “Un Temps pour Elles” s’accorde au féminin pluriel, dans la diversité des styles et des époques, et je gage que même les mélomanes les plus avertis y découvriront des compositrices dont ils n’avaient jamais entendu parler!

C’est d’ailleurs un petit jeu auquel Héloïse Luzzati se livre volontiers en introduction des concerts: demander au public de citer des noms de compositrices. D’année en année, signe du succès de ce travail de longue haleine, de plus en plus de mains se lèvent… mais il en reste tant à découvrir encore! Ce à quoi la petite équipe de La Cité des compositrices s’attelle toute l’année: le festival est le point d’orgue et la partie émergée de tout un ensemble d’activités, de la recherche de partitions à leur publication et à la production discographique (sous le label La Boîte à Pépites) – ce sont ces centaines d’heures passées au fil des saisons à hanter les bibliothèques ou à contacter la descendance des compositrices qui permettent au festival “Un Temps pour Elles” de proposer chaque année des oeuvres inédites et pour certaines jamais entendues auparavant. Avec toujours le même souci de la qualité et la même exigence, qui font que l’on peut s’y rendre les yeux fermés, absolument certain d’être émerveillé de ces pépites (re)découvertes.

Ce qui ne gâte rien et ajoute encore à l’émerveillement, c’est que le festival investit chaque week-end un lieu patrimonial différent dans le Val d’Oise: l’abbaye de Maubuisson, l’église de Luzarches, les châteaux de la Roche-Guyon et de Vigny, et en bouquet final l’extraordinaire domaine de Villarceaux, avec ses deux châteaux et son vaste plan d’eau, un large parc boisé et paysagé que l’on croirait tout droit sorti des pages du Grand Meaulnes… Des lieux surprenants et merveilleux! Cette année, pour fêter les cinq ans du festival, un petit avant-goût en sera également donné dès le 19 mai sur une des plus belles scènes parisiennes, celle des Bouffes-du-Nord. Une soirée foisonnante et prometteuse à ne pas manquer!

Pour le programme du concert inaugural du 19 mai aux Bouffes-du-Nord, c’est ici. Retrouvez le programme complet de l’édition 2025 du festival sur le site Un Temps pour Elles!

“Fièvres musicales” à la Pitié-Salpêtrière

Du 16 au 22 juin. Un festival de musique à l’hôpital? Parce que la musique soulage les corps et les âmes, parce qu’elle est indissociable de notre condition de vivants, parce qu’elle peut et doit vivre partout: c’est le pari un peu fou de ce partenariat entre Sorbonne Université et l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Au programme, piano, musique de chambre mais aussi orchestres, dans tous les styles, avec une série de concerts du soir (payants) et d’innombrables petits concerts (gratuits) en journée dans les espaces publics de l’établissement hospitaliers, au milieu des va-et-vient des malades et des soignants – ce qui donne une dimension particulièrement touchante et précieuse à la musique. Le festival a même son propre orchestre de chambre, la Camerata des Fièvres Musicales, dirigé par le violoniste Eric Lacrouts et composé en partie de soignants de l’APHP. Musiciens professionnels (Claire Désert, Jean-François Heisser…), élèves des conservatoires parisiens, chanteuses et chanteurs du COGE, orchestres amateurs de haut niveau (Elektra, Ondes Plurielles, Albatros…) s’unissent pour proposer une programmation particulièrement riche et éclectique, centrée sur la musique de chambre “classique” mais qui n’hésite pas à “voyager” (c’est le titre de cette édition) vers les musiques traditionnelles (notamment cette année brésiliennes, avec un concert de choro par la flûtiste Swann Bonnet et le pianiste-chanteur Ronan Marsany) ou les musiques “actuelles”. Un festival qui fait réfléchir à la place de la musique dans notre vie, y compris dans les moments difficiles, à ses potentielles fonctions thérapeutiques aussi… Découvrez le programme des concerts du soir, mais n’hésitez surtout pas à feuilleter aussi le programme complet avec les concerts gratuits en journée, qui réserve de belles surprises!


[Événements passés]

Festival de Pentecôte à Malmaison

Du 6 au 9 juin. C’est l’une des vitrines annuelles des efforts de La Nouvelle Athènes, “centre français des pianos romantiques”, un “collectif artistique et patrimonial fondé autour d’un piano carré Érard de 1806, et élargi à une collection d’instruments rares”. La Nouvelle Athènes rassemble “pianistes, chercheurs, chanteurs et passeurs de mémoire” pour partir à la redécouverte de musiques oubliées, notamment celles du premier romantisme français: quel meilleur cadre pouvait-on rêver pour cela que le domaine national abritant les châteaux jumeaux de Bois-Préau et de Malmaison, leur parc et leur orangerie? Ces lieux sont en effet étroitement associés à la figure de Joséphine de Beauharnais, première épouse de Napoléon, elle-même musicienne, et qui aimait réunir autour d’elle les cercles artistiques de son temps.

Attachée à une démarche rigoureuse de documentation historique et de pratique sur instruments d’époque, l’association n’en est pas pour autant placée sous le signe de l’austérité ou de la sévérité – c’est même tout le contraire! L’accent est mis sur le plaisir de découvrir des timbres inhabituels, inouïs (au sens propre du mot!), dans des lieux qui leur correspondent. Le fameux piano Érard de 1806, restauré avec soin, incarne cette approche d’une connaissance sensible qui se dévoile à l’oreille attentive: ses pédales ouvrent des registres de timbres qui ont complètement disparu dans les évolutions ultérieures de l’instrument, et qui se révèlent délicieux à entendre. Outre ces pianos exceptionnels, La Nouvelle Athènes fait régulièrement résonner d’autres instruments anciens: harpe, vents, cordes frottées en boyau… sans oublier bien sûr la voix, avec notamment cette année la toujours réjouissante Lucile Richardot et les Lunaisiens d’Arnaud Marzorati!

L’édition 2025 célèbre les “Italiens et Italiennes entre Milan et Paris”: comme à chaque fois, elle promet une moisson de découvertes et de raretés absolues pendant tout le week-end de la Pentecôte, du vendredi au lundi. N’hésitez pas à passer faire un tour sous les grands arbres du magnifique parc à l’anglaise de Bois-Préau et à retrouver le programme complet du festival ici!

“Les Inoubliables” à Courbevoie

Autre festival consacré aux “compositrices d’hier et d’aujourd’hui”, et plus généralement aux femmes dans le monde de la musique (tous genres confondus), “Les Inoubliables” essaimera cette année en Suisse, avec un second volet du festival à Genève à l’automne. En attendant, c’est bien à Courbevoie (et Paris au sens large) que ça se passe, tout au long du weekend de l’Ascension!

Ouvert par une table ronde le 29 mai à la Cité Audacieuse autour de la mezzo-soprano Marielou Jacquard et des journalistes Aliette de Laleu et Chloé Thibaud, le festival connaîtra un point d’orgue le vendredi 30 mai à la Cinémathèque française avec un hommage inédit à Alice Guy, pionnière du cinéma muet: la projection de quelques-uns de ses courts-métrages sera accompagnée d’une musique originale de Céline Fankhauser, compositrice en résidence du festival, interprétée en direct par la Symphonie de poche et le duo vocal Circé!

Le pavillon des Indes à Courbevoie (photo Wikimedia Commons)

Le samedi et le dimanche, le festival investira du matin au soir deux lieux magiques à Courbevoie, le théâtre de verdure du parc Bécon et, juste à côté, le merveilleux pavillon des Indes (tout en bois sculpté et coupoles dorées, rare survivant de l’Exposition universelle de 1878) avec une ribambelle d’activités et de concerts, certains gratuits. Du classique avec le duo Circé ou Anne-Marine Suire, au jazz-soul (Maë Defays, Clélya Abraham) en passant par la chanson française (Mélodies pour mes sœurs) et le folk (La Mécanique des Songes), sans oublier la danse et les spectacles jeune public, il y en aura décidément pour tous les goûts et tous les âges, dans un magnifique écrin de boiseries et de verdure – à découvrir absolument!

N’hésitez pas à consulter le programme complet!

L’Orangerie Sonore au parc de Bagatelle

Fleuron et vitrine de la programmation annuelle de Proquartet (Centre européen de la musique de chambre), qui effectue un remarquable travail de promotion du genre sous toutes ses déclinaisons (pas seulement le quatuor à cordes!), l’Orangerie Sonore vous donne rendez-vous chaque printemps (cette année du 30 mai au 1er juin) au milieu des roses de Bagatelle avec de jeunes formations chambristes et des programmes mêlant œuvres incontournables, découvertes plus rares et création contemporaine. Sans oublier la mise en avant des compositrices à l’occasion des concerts “Bagat’Elles”, qui vous permettront de découvrir par exemple la merveilleuse Dora Pejačević… Le jeune public n’est pas non plus délaissé, avec des concerts-découverte le samedi et dimanche matin à 11h.

Une édition un peu spéciale cette année, puisqu’elle marquera la sortie de résidence des ensembles suivis et soutenus depuis plusieurs années par Proquartet, avant de faire place à la prochaine promotion d’ensembles en résidence… Elle sera donc particulièrement riche et dense, avec des concerts réunissant à chaque fois plusieurs formations qui pourront ainsi unir leurs forces et leurs effectifs dans un répertoire allant du trio à l’octuor, en passant par des configurations plus rares comme le quatuor pour quatre violons (si si!) de Grażyna Bacewicz…

L’occasion de découvrir à prix doux et dans un cadre enchanteur la musique de chambre à son plus incandescent! (Pour le programme complet, c’est par ici!)

[Article à suivre… Il en manque évidemment, et j’ajouterai au fil des jours d’autres festivals: n’hésitez pas à revenir sur cette page pour les découvrir!]

“Chants de la Terre” aux Bouffes du Nord: compositrices à la fête!

“Chants de la Terre”, un somptueux coup d’envoi pour la 5ème édition du festival “Un Temps pour Elles” organisé par la Cité des compositrices, le 19 mai 2025 au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris), avec Marielou Jacquard (mezzo-soprano), Lucile Richardot (mezzo-soprano), Clémence de Forceville et Raphaëlle Moreau (violon), Violaine Despeyroux (alto), Héloïse Luzzati (violoncelle), Anastasie Lefebvre de Rieux (flûte), Constance Luzzati (harpe), Rodolphe Théry (percussions), Anne de Fornel, David Kadouch et Célia Oneto Bensaid (piano).

Une fois n’est pas coutume, pour le coup d’envoi de sa cinquième édition, le festival “Un Temps pour Elle” (dont je vous ai déjà chanté les louanges ici) délaissait provisoirement ses terres d’itinérance dans le Val d’Oise pour poser ses bagages, le temps d’une soirée d’anniversaire, dans l’écrin brut et tellurique des Bouffes du Nord (en partenariat avec La Belle Saison, qui tient les rênes de la saison de musique de chambre de ce merveilleux théâtre). Quel meilleur cadre que cette salle aux couleurs chaudes et terrestres pour un programme chantant et exaltant la terre et la nature? Les artistes fidèles au festival ont bien sûr répondu présents, et c’est une impressionnante et irradiante troupe de chambristes chevronnés qui investit tour à tour la scène pour y faire vibrer un répertoire à géométrie variable alternant pièces chantées et instrumentales, dans une grande variété de langages musicaux singuliers et marquants.

Un curieux mélodrame pour piano et récitant(e) de Rita Strohl, sur un poème mêlant inspirations champêtres et bacchiques dans l’esprit du symbolisme, ouvre les festivités: si le texte, investi non sans parfois un peu de distance amusée et malicieuse par Lucile Richardot, entend mettre en miroir la nature et la vie humaine, avec ses fêtes d’automne, ses labeurs paysans, ses émois et déchirements amoureux, c’est le piano peut-être qui y exprime le mieux les délices comme les frémissements sauvages d’une nature qui ne se laisse guère dompter: le toucher léger mais fougueux de Celia Oneto Bensaid en traduit lumineusement les mystères et les contrastes, entre glissements cristallins et pulsations vigoureuses.

Dans une soirée de raretés, la pièce suivante est peut-être la plus rare, au moins en France où Maria Bach (qui a pourtant laissé plusieurs centaines d’oeuvres diverses) n’est hélas quasiment jamais jouée. Tout comme Rita Strohl, son souffle est ample et ses pièces ambitieuses et denses mériteraient d’être davantage connues! Qu’on ne se laisse pas tromper par son attachement à un langage largement tonal (quoique rarement dominé par la mélodie): Maria Bach est bien une compositrice du 20ème siècle, dessinant sa propre modernité en dehors des écoles, et nous entrainant loin déjà du (post)romantisme finissant, comme le suggère la paradoxale indication de tempo du premier mouvement, “ruhig bewegt” (calmement agité…). Son langage, en effet, est particulièrement dense (chacun des instruments joue quasiment en continu), alternant d’énergiques traits à l’unisson et de subtils décalages et superpositions polyphoniques. Au vaste paysage esquissé dans le premier mouvement de manière quasiment picturale (Maria Bach, d’ailleurs, était également peintre), succède un mouvement final qui évoque chants et danses populaires, non tant par citations directes ou indirectes que par un saisissant effet général de mouvement libre et de souplesse entraînante (“laufen lassen“, nous dit la partition…).

(Une autre interprétation du Wolgaquintett de Maria Bach, dans son Autriche natale où elle est davantage connue et jouée…)

Ethel Smyth est sans doute plus connue, au moins de nom et par son engagement politique et féministe dans le mouvement des suffragettes. L’instrumentation singulière de ses Four Songs (trio à cordes, harpe, flûte et percussions) permet de déployer une riche palette de couleurs, où la voix de Marielou Jacquard vient poser des accents dramatiques empreints d’un pathos tout romantique que le dernier chant, ode à l’ivresse, vient toutefois rompre par sa frénésie dyonisiaque.

Mais le sommet émotionnel du concert est assurément le déchirant Dans l’immense tristesse, dernière mélodie composée par la toujours merveilleuse Lili Boulanger, au langage si singulier, si immédiatement reconnaissable, et pourtant disparue si jeune. Hantée par le pressentiment de la mort prochaine, la pièce est d’autant plus bouleversante qu’elle nous est donnée dans un arrangement instrumental de sa soeur Nadia Boulanger, qui en a également modifié le texte pour en faire le chant douloureux, inconsolable, d’un deuil déjà consommé. Dans l’arrangement posthume de Nadia, les cordes viennent ainsi porter le lamento d’une perte terrible et sans retour, tandis que la harpe suggère malgré tout, dans le lointain, l’espoir encore inatteignable d’une consolation céleste.

Après ce déchirement, la légèreté lumineuse, l’esprit souvent enfantin des mélodies de Liza Lehmann, servies par toute la malice et l’humour de Lucile Richardot, offrent une respiration qui n’est cependant pas dénuée d’accents plus sombres (When I Am Dead, My Dearest). Pour la dernière mélodie, The Guardian Angel, souriant au souvenir de l’enfance, les deux mezzo-sopranos de la soirée, Lucile Richardot et Marielou Jacquard, entrelacent finalement leurs voix dans un mouvement tourbillonnant et ascendant irrésistible (cette façon de tresser les voix dans un tourbillon ascensionnel me rappelle d’ailleurs toujours la prière de Hansel et Gretel dans l’opéra éponyme d’Engelbert Humperdinck, autre réjouissante friandise musicale enfantine!). Le quintette avec piano d’Amy Beach, qui sonne étonnamment “viennois” pour une compositrice américaine, vient clore la soirée dans une alternance mahlérienne d’ombre et de lumière.

Au sortir du concert, Héloïse Luzzati, fondatrice de l’association La Cité des compositrices, s’est vue remettre des mains de Pauline Bayle, la précédente lauréate, le prix “Culture & Egalité” de la région Ile-de-France. Pas besoin d’être particulièrement sensible aux mondanités pour être ému de cette reconnaissance publique d’un travail aussi acharné que précieux: bien au-delà de la courte période du festival, l’équipe de La Cité des compositrices s’affaire en effet toute l’année pour exhumer, dans les fonds de bibliothèques ou les tiroirs des héritiers, des partitions oubliées – ce sont pas moins de 5000 pièces qui ont été ainsi (re)découvertes, dont près d’un millier ont maintenant été jouées en public! L’association, déjà bien lancée dans la production discographique avec les coffrets monographiques du label La Boîte à Pépites, s’est d’ailleurs récemment donné les moyens de publier et d’imprimer elle-même les partitions redécouvertes, afin que d’autres musicien.ne.s puissent éventuellement s’en emparer et les faire vivre – puisque, comme le faisait justement remarquer Héloïse Luzzati, la musique écrite, contrairement à la littérature ou aux arts visuels accessibles directement aux sens, a besoin de la médiation des interprètes pour la déchiffrer, la transmettre et la rendre sensible et vivante pour toucher les oreilles (et les coeurs) d’un plus large public. En acceptant le prix, Héloïse Luzzati a modestement souligné que celui-ci venait à ses yeux collectivement récompenser non elle seule, mais bien l’ensemble de la (petite) équipe qui effectue année après année ce “travail de fourmi” pour mettre en lumière les oubliées de l’histoire de la musique, et faire (merveilleusement) résonner jusqu’à nous la diversité et la richesse de leurs voix.

Il ne nous reste plus qu’à attendre le festival “Un Temps pour Elles”, du 6 juin au 6 juillet en itinérance dans le Val d’Oise, pour découvrir de nouvelles pépites musicales! Demandez le programme

Au programme:

Rita Strohl (1865 – 1941): Quand la flûte de Pan (1901) [poème de Sophie de Courpon]

Maria Bach (1896-1978): Wolgaquintett (1930)
I. Ruhig bewegt
III. Finale. Laufen lassen 

Ethel Smyth (1858 – 1944): Four Songs (1907)
I. Odelette [Henri François-Joseph Régnier]
II. La Danse [Henri François-Joseph Régnier]
III. Chrysilla [Henri François-Joseph Régnier]
IV. Ode anacréontique [Charles Marie René Leconte de Lisle] 

Lili Boulanger (1893 – 1918): Dans l’immense tristesse (arr. pour voix, quatuor à cordes et harpe de Nadia Boulanger) (1916)

Liza Lehmann (1862 – 1918):
Evensong (1916) [Constance Morgan]
If No One Ever Marries Me (1900)  [Laurence Alma-Tadema] 
The Lake Isle of Innisfree (1911) [William Butler Yeats]
When I Am Dead, My Dearest (1918)  [Christina Rossetti]
The Guardian Angel (1898) [Edith Nesbit] 

Amy Beach (1867-1944)Piano Quintet en fa dièse mineur op. 67 (1907) 

Tous les chemins mènent à l’amour?

“Chemins d’amour” par la Compagnie d’Être(s), avec Moana Ferré (comédienne), Élise Efremov (soprano) et Charlotte Coulaud (pianiste), mise en scène de Samuel Lebure, le 1er mai 2025 au théâtre Essaïon de Paris.

Il faut d’abord descendre sous terre, sous les voûtes de pierre de la (toute) petite salle “cabaret” du théâtre Essaïon, un peu comme on descendrait en soi-même: le cadre intime, la proximité avec la scène créent immédiatement une connivence, d’abord au sein du public, puis avec les trois artistes qui entremêlent leurs arts, la comédienne Moana Ferré, la soprano Élise Efremov, et la pianiste Charlotte Coulaud qui accompagne tout au long du spectacle les mots parlés comme chantés.

L’amour dans ses joies, ses exaltations, ses doutes et ses tourments, murmuré, avoué, fredonné ou crié: au fil des textes variés (de Shakespeare à Frida Kahlo) et des mélodies qui le sont tout autant (de Duparc à Edith Piaf en passant par Reynaldo Hahn), c’est tout un kaleidoscope tendre ou véhément de la vie amoureuse qui nous est livré sur le ton de la confidence, au fil d’une mise en espace et en corps particulièrement fluide et virevoltante où le geste, la musique et les mots se répondent librement. C’est enjoué, léger souvent et parfois grave, comme l’amour lui-même…

Si le collectionneur de raretés sera peut-être un peu frustré, c’est un immense plaisir de réentendre ici sous un jour nouveau des textes et des mélodies plus ou moins connus, de les savourer, d’en retrouver parfois la mémoire au plus profond de soi, la mémoire aussi de nos propres émotions amoureuses. Sur scène, la complicité entre les trois artistes est évidente, et très communicative: on se laisse volontiers embarquer dans cette “invitation au voyage” sur les chemins tortueux de l’amour. Mis en voix par l’excellente Moana Ferré, les textes révèlent toutes leurs nuances, et Élise Efremov aborde le chant avec une simplicité et une légèreté qui mettent merveilleusement en lumière la continuité et la parenté entre les mélodies “classiques” et la chanson populaire – un écho qui s’entend tout particulièrement dans la belle mélodie de Cécile Chaminade, “Tu me diras” (sur un poème de Rosemonde Gérard), et bien sûr dans les célèbres “Chemins de l’amour” de l’amour de Poulenc, qui viennent tout naturellement conclure le parcours et donnent son titre (et sa tonalité) au spectacle.

Chaque spectateur repart avec un petit mot d’amour sur un petit bout de papier pudiquement plié, comme une trace à conserver de ce très joli moment de littérature et de musique. On remonte à la lumière du jour le sourire au lèvres et le coeur doucement chaviré…

Un spectacle à découvrir encore dans la même salle le 8 mai à 19h!

Ne dis rien… mais chante et danse les “rêves dorés”!

Fanny Azzuro (piano) à l’ECUJE le 19 mars 2025.

En… prélude (😇) à son programme “Golden Dreams” (dans le cadre de la série de concerts Classique à l’ECUJE) consacré aux 24 préludes opus 11 de Scriabine et aux 24 préludes opus 28 de Chopin (soit 48 préludes en tout, enchaînés attacca avec souffle et générosité!), Fanny Azzuro avait choisi de lire un poème de Fiodor Tiouttchev datant (comme d’ailleurs les préludes de Chopin) des années 1830, apogée de la première période du romantisme européen:

Ne dis rien, dissimule et tais
Tes sentiments, les rêves que tu fais,
Qu’en silence ils se déploient
Au plus profond de toi,
Comme les étoiles au loin,
Contemple-les, et ne dis rien.

Comment un cœur pourrait-il se livrer ?
Comment autrui pourrait-il t’apprécier ?
Comprendra-t-il tout ce qui fait ta vie ?
Toute pensée exprimée est mensonge.
À creuser les sources on les trouble en vain,
Abreuve-t’en, et ne dis rien.

Sache ne vivre qu’en toi-même.
Un monde existe dans ton âme
Des secrètes pensées enchantées,
Les bruits du monde vont les étouffer,
Elles se dissiperont au soleil du matin.
Écoute-les chanter, et ne dis rien !

Ces mots du poète russe donnaient parfaitement le ton aux préludes de Scriabine déroulés sous les doigts de la pianiste: se succédant avec fluidité, les préludes semblaient naître naturellement, organiquement les uns des autres, et dessiner les variations chatoyantes d’un chant tout intérieur, dont se dégageait un sentiment de grande unité, sans rien pourtant de monolithique dans les textures harmoniques sans cesse changeantes. On sent bien chez Scriabine, même dans le regard nostalgique en arrière, la poussée d’un langage et de couleurs nouvelles dont le compositeur portera toujours plus loin, jusqu’à l’ardeur mystique des dernières oeuvres, les implications synesthésiques. Fanny Azzuro fait sonner pleinement ce chant qui s’imprègne de l’intériorité romantique pour l’amener plus loin encore.

L’hommage nostalgique de Scriabine à Chopin nous prépare idéalement à mieux (ré)entendre les préludes de ce dernier, à en redécouvrir l’inventivité harmonique et la richesse d’idées: si on en a toujours quelques uns dans l’oreille, les entendre ainsi enchaînés nous fait redécouvrir leur profonde unité, leur puissance souterraine aussi, qui court tout du long: c’est incarné, musculaire parfois, avec une énergie sourde très physique, liée à la danse, au rythme… Pas de joliesse ici, mais un arc narratif ample, au souffle large, un voyage qui nous emporte de prélude en prélude avec la grâce mais aussi la force irrépressible d’un cours d’eau. Et dans ce mouvement en avant qui ne s’arrête jamais, la douceur mélancolique et nostalgique du chant revient se glisser discrètement, presque par surprise… Le titre choisi par Fanny Azzuro pour ce concert, les “rêves dorés” (“Golden Dreams”), dit bien à mon sens ce moment entre deux eaux, les dernières dorures du jour avant l’entrée dans la nuit et l’inconnu des rêves – cette suspension entre le désir d’aller de l’avant et le regard attendri vers les attachements du passé.

Au terme du voyage, Fanny Azzuro offre en guide de bis un “petit” Gershwin… en l’occurrence la Rhapsody in Blue – pas un extrait, non, mais la rhapsodie complète dans une haletante transcription pour piano seul que la pianiste vient d’enregistrer!

Toutes les qualités expressives déployées dans les préludes de Chopin et Scriabine, le chant et la danse, le recueillement intérieur et l’ivresse rythmique, se trouvent ainsi réunies dans une explosion sonore où le piano fait entendre tout l’orchestre, légendaire glissando de clarinette inclus – une fête des sens, pulsée, joyeuse, mais où l’on entend toujours, si l’on veut bien y prêter l’oreille, un chant plus doux, lancinant, presque obsédant, et une touche de persistante nostalgie. Il ne reste plus à Fanny Azzuro qu’à reposer tendrement le public aux rives de la nuit avec, en deuxième bis, la première des Scènes d’enfance (Kinderszenen) de Schumann… Dernière caresse de ce chant intérieur qui, dès les premiers mots du poème de Tiouttchev, aura été le fil secret de la soirée.

Chopin aux couleurs de palissandre

Yulianna Avdeeva (piano) et le Wrocław Baroque Orchestra dirigé par Jarosław Thiel, à la Seine Musicale le 30 janvier 2025.

A peine est-on entré dans l’auditorium de la Seine Musicale que l’on ne voit plus que lui : sa présence tranquille mais assertive qui donne l’impression d’une puissance paisible et amicale, la lyre stylisée, promesse d’infinis délices musicaux, qui orne le pédalier, et surtout les couleurs chaudes du bois de palissandre qui répondent merveilleusement bien aux boiseries plus contemporaines mais non moins chaleureuses de la salle conçue par Shigeru Ban et Jean de Gastines. Sur la scène comme sur les murs de l’auditorium se donne ainsi d’emblée à admirer, comme en miroir, l’art ancien et toujours moderne de l’ébénisterie, la continuité d’une tradition d’artisanat à plus d’un siècle de distance. Lui, c’est en effet l’un des héros de la soirée, un piano de concert (deux pédales, cordes parallèles) sorti des ateliers parisiens d’Erard en 1846, patiemment restauré et mis à disposition des artistes par la collection Balleron, spécialisée dans les pianos anciens – le modèle même de piano sur lequel jouait Chopin.

Un régal déjà pour les yeux ! Les oreilles curieuses de découvrir comment sonne ce magnifique instrument n’attendent donc plus qu’elle – celle qui viendra façonner la matière sonore tout comme les ébénistes de la maison Erard avaient jadis façonné la matière vivante de ce bois précieux… Elle, c’est Yulianna Avdeeva, premier prix du concours Chopin en 2010, qui n’a donc rien n’a prouver dans ce répertoire qu’elle joue comme elle respire, avec un naturel et une aisance confondantes.

Et c’est bien autour de Chopin qu’elle et lui se rencontrent ce soir, avec le deuxième concerto pour piano. Dès les premières notes, les timbres du piano ravissent : c’est doux, feutré, intime, sans perdre pour autant le mordant des attaques, ni la plénitude des résonances harmoniques, soyeuses sans être brumeuses. La pianiste fait corps avec l’instrument, et l’on perçoit immédiatement la profondeur de son travail avec cet instrument unique, dont elle explore toute la richesse et la variété de timbres. Il faut voir la main gauche marquer des scansions nettes dans les graves, dans un geste parti de loin qui engage tout le corps de l’interprète, tandis que la main droite déploie des arpèges véloces et des trésors de légèreté, jusqu’à l’évanescence d’une pure suggestion, dans l’extrême aigu. Chaque seconde est un émerveillement, tant par le geste de la pianiste que par le timbre de l’instrument, qui visuellement et auditivement ne font plus qu’un. Il fallait entendre chanter ce mouvement lent, avec cette retenue qui laissait le puissant lyrisme s’instiller peu à peu à peu, se construire doucement pour culminer dans une coda émotionnellement bouleversante. Un moment rare, précieux, et le public d’ailleurs ne s’y est pas trompé, dans le recueillement silencieux de l’écoute comme dans l’enthousiasme des applaudissements.

Comme souvent avec les concertos de Chopin, on oublie parfois un peu l’orchestre tant l’attention auditive est constamment captivée par le pianisme autour duquel tout s’articule – et c’est encore plus vrai quand l’oreille se laisse surprendre, caresser et séduire par la douceur rayonnante d’un tel piano ancien… Heureusement, les deux autres pièces du programme permettent à l’Orchestre baroque de Wrocław, ensemble « historiquement informé » sur instruments d’époque dont c’est la première tournée parisienne (mais certainement pas la dernière, au vu de l’accueil triomphal du public!) de donner sa pleine mesure dans ce répertoire romantique. D’abord, pour introduire la soirée et ancrer l’atmosphère dans la terre natale des interprètes, l’ouverture de « Bajka » de Moniuszko, compositeur malheureusement méconnu en France, mais figure centrale et incontournable de l’opéra romantique polonais. Les thèmes dansants empruntés au folklore et à la musique populaire s’enchaînent rapidement et s’entremêlent joyeusement, ponctués d’accents plus sombres et dramatiques : une musique vivante et très colorée, intensément évocatrice, irrésistiblement entraînante, à laquelle les cordes en boyau, les cors naturels, les flûtes boisées, les timbales en peau de chèvre viennent apporter un surcroît de saveur (et étancher au passage la soif de rareté du mélomane…). Le ton de la soirée est donné : ce sera énergique, rustique et râpeux quand il faut, et certainement jamais lisse !

Une preuve de plus, s’il en fallait, qu’historiquement informé ne rime pas avec reconstitution en costumes ou passéisme : ce que la direction souple, précise, empathique et enthousiaste de Jarosław Thiel nous donne à entendre, c’est bien une lecture personnelle, et le « retour » aux instruments anciens permet avant tout d’explorer des horizons élargis de timbre et d’expression dans le cadre d’une pratique vivante, ni plus ni moins « actuelle » que celle des instruments modernes, qu’il n’y a pas lieu d’opposer. Il ne s’agit pas d’approcher une « vérité » illusoire de la musique, puisque l’on ne saura jamais exactement comment celle-ci sonnait il y a près de deux siècles, tant les gestes musicaux n’ont jamais cessé d’évoluer et de se transformer (il suffit d’écouter les premiers enregistrements orchestraux du début du 20e siècle pour saisir l’évolution constante de la pâte sonore, des pratiques de tempo ou de vibrato par exemple). Ce qui est mis en avant ici, c’est la palette sonore dans laquelle les musiciens d’aujourd’hui peuvent puiser pour perpétuer une musique non pas « du passé », mais toujours vivante dans la multiplicité des approches et des recherches.

C’est bien cette impression vivifiante qui ressortait de la lecture par Thiel et ses musiciens de la Symphonie n°4 (« Italienne ») de Mendelssohn, qui avançait sans cesse, comme mue par un mouvement souterrain constant : c’était particulièrement saillant dans le mouvement lent, dont le caractère « processionnaire », la poussée continue, donnait envie de se lever… Quant au mouvement final, ce fut ébouriffant de vélocité et de vivacité : bravo aux flûtistes, malgré les instruments anciens visiblement bien moins commodes sous les doigts que leurs équivalents modernes, d’avoir aussi brillamment tenu le tempo vertigineux et complètement grisant !

Saluons pour finir un dernier héros de cette soirée en la personne du timbalier, qui dansait littéralement sur scène : même en fermant les yeux, on l’entendait encore danser dans sa scansion rythmique déhanchée, presque nonchalante, qui débarrassait les passages percussifs de toute pesanteur, de tout martèlement, insufflant à toute la symphonie un merveilleux élan de légèreté. Un régal de plus dans une soirée qui en comptait décidément beaucoup, et qui nous fait attendre avec impatience les prochains passages de l’orchestre en France !

La Seine Musicale, le 30 janvier 2025

Wrocław Baroque Orchestra, direction Jarosław Thiel

Yulianna Avdeeva, piano ancien Erard (1846)

Dissonances lumineuses dans l’ombre de la mort

La soprano et cheffe d’orchestre canadienne Barbara Hannigan, fraîchement nommée “première artiste invitée” de l’Orchestre philharmonique de Radio France, dirigeait hier soir ce dernier dans un programme hantant lumineusement les lisières de la mort et de la consolation, et porté par les dissonances: celles, surnaturelles, du Requiem de Mozart, comme celles, lumineuses d’humanité, du Concerto pour violon “à la mémoire d’un ange” d’Alban Berg.

Kyrylo Stetsenko, “Stojala ja i slukhala vesnu” (Natalya Pasichnyk, piano & Olga Pasichnyk, soprano)

Il ne restait pas une place libre dans l’auditorium de la Maison de la Radio et de la Musique, empli pourtant d’un silence fervent pour accueillir, dans une obscurité toute recueillie, la mélodie du compositeur ukrainien Kyrylo Stetsenko (1882-1922) que Barbara Hannigan avait choisi de chanter elle-même en ouverture de ce beau programme: “Stojala ja i slukhala vesnu” (J’étais debout et j’écoutais le printemps), un chant d’espoir sur un poème de Lessia Oukraïnka, en hommage émouvant et sincère à l’Ukraine plongée dans la guerre. En contrepoint à la voix nue de Barbara Hannigan, d’une rayonnante clarté, une deuxième voix, chantant la ligne d’accompagnement de la mélodie qui évoquait par moments une monodie orthodoxe, descendait à sa rencontre depuis les hauteurs de la salle (magie de l’auditorium de la Maison de la Radio, qui permet comme peu d’autres lieux de faire vivre la dimension spatiale de la musique!). Après cet instant de grâce, le concerto de Berg, avec Christian Tetzlaff au violon, était immédiatement, organiquement enchaîné, avec la même ferveur.

Orchestre philharmonique de Radio France, direction: Barbara Hannigan; Christian Tetzlaff, violon

Dernière pièce composée par Alban Berg, juste avant son propre décès en 1935, le Concerto pour violon “à la mémoire d’un ange” est l’une des œuvres les plus chantantes, les plus immédiatement expressives et émouvantes d’une écriture dodécaphonique que ses adversaires et détracteurs ont trop souvent réduite à une froide construction intellectuelle, alors qu’elle s’inscrit en fait dans le prolongement direct du chromatisme romantique – moins une rupture avec la tradition que la recherche d’une façon de poursuivre et reprendre celle-ci avec des moyens expressifs renouvelés. L’ange, en l’occurrence, n’est autre que Manon Gropius, fille d’Alma Mahler et de l’architecte phare du Bauhaus. Rien que cette généalogie suggère les liens profonds, véritablement “de famille”, entre le post-romantisme mahlérien de la Vienne fin-de-siècle et les courants modernistes de l’entre-deux-guerres, dont l’écriture à douze sons, dodécaphonique et sérielle, est l’expression en musique.

Dans ses conférences Norton à Harvard, Leonard Bernstein analyse en détail le Concerto pour violon d’Alban Berg, et notamment la citation du choral de Bach “Es ist genug” dans l’adagio final. Une merveille de pédagogie musicale, qui éclaire et enrichit l’écoute!

Peu de partitions trouvent aussi naturellement un délicat équilibre entre la stricte architecture du contrepoint “atonal” et l’expressivité émotionnelle, ou entre les formes nouvelles et celles du passé, auxquelles Berg, comme il l’avait fait dans Wozzeck, recourt abondamment: ici un Ländler dansant, là un canon, pour arriver, dans l’adagio qui clôt le concerto, à une citation directe d’un choral de Bach, pour autant strictement dérivée de la série dodécaphonique qui fonde et sous-tend tout le concerto. La citation est d’abord amenée par bribes, par la simple reprise discrète d’une suite de quatre notes, avant d’être énoncée clairement par les vents en imitation d’un orgue, puis reprise et développée par le chant du violon. C’est un moment de musique saisissant, qui tient du miracle: à chaque fois en concert, c’est une soudaine élévation, un transport, et les larmes viennent naturellement aux yeux, d’autant qu’il n’y a dans ce jeu avec la tradition musicale nul grincement d’ironie, mais au contraire une bouleversante sincérité. Je laisse à plus compétent que moi le soin d’expliquer plus en détail ce miracle musical: Leonard Bernstein le fait, magnifiquement, dans une de ses conférences à Harvard (qui méritent d’être écoutées en entier, et plusieurs fois!). Cet équilibre merveilleux était en tous cas parfaitement tenu par un Philharmonique de Radio France richement coloré et texturé, par la direction précise et fervente de Barbara Hannigan, et par le chant inspiré du violon de Christian Tetzlaff, qui a donné en bis, fort à propos, une belle pièce de Bach.

Nul besoin, je pense, de présenter la seconde partie du programme – celle d’ailleurs qui attirait un public si nombreux: le Requiem de Mozart (et Franz Xaver Süßmayr, Joseph Leopold Eybler… qui ont achevé la partition après la mort du compositeur). On connaît les légendes qui l’entourent, l’engouement et la fascination qu’il a suscités, et continue de susciter en remplissant les salles à chaque fois qu’il est joué… L’interprétation était aussi fervente et habitée qu’en première partie, le chœur comme à son habitude magnifique de force, capable aussi d’une grande douceur, et parfait dans la scansion rythmique. C’était donc, évidemment, très beau. Mais ce que je voudrais surtout commenter, et qui signe une grande cheffe d’orchestre, c’est la justesse du rapprochement de deux œuvres en apparence si éloignées, si disjointes. Dès les premières mesures de l’Introïtus, pourtant, ce rapprochement inattendu devient une évidence: les clarinettes mozartiennes (citant d’ailleurs Haydn), font d’emblée écho à celles de Berg, qui citaient Bach, avec le même effet de suspension temporelle. L’écoute concentrée que demande le concerto de Berg a préparé l’oreille à suivre plus attentivement les contrepoints mozartiens; et le passage par le dodécaphonisme a renouvelé l’écoute des dissonances du Requiem, de ces grands accords saisissants de chromatisme, qui convoquent, comme dans Don Giovanni, la verticalité du surnaturel. Ces dissonances deviennent en quelque sorte le fil directeur du programme, entre la terreur sacrée qu’elles suscitent chez Mozart, et leur dimension plus humaine, et finalement apaisée, chez Berg.

Sur un autre plan, le couplage avec le Requiem a certainement permis à une partie du public de découvrir une autre œuvre, une autre approche aussi de la musique, qu’elle ne serait sans doute pas allé écouter spontanément: un précieux travail d’élargissement des horizons musicaux, que l’on se réjouit d’avance de voir Barbara Hannigan poursuivre avec le “Philhar” tout au long de ces prochaines années…