Ne dis rien… mais chante et danse les “rêves dorés”!

Fanny Azzuro (piano) à l’ECUJE le 19 mars 2025.

En… prélude (😇) à son programme “Golden Dreams” (dans le cadre de la série de concerts Classique à l’ECUJE) consacré aux 24 préludes opus 11 de Scriabine et aux 24 préludes opus 28 de Chopin (soit 48 préludes en tout, enchaînés attacca avec souffle et générosité!), Fanny Azzuro avait choisi de lire un poème de Fiodor Tiouttchev datant (comme d’ailleurs les préludes de Chopin) des années 1830, apogée de la première période du romantisme européen:

Ne dis rien, dissimule et tais
Tes sentiments, les rêves que tu fais,
Qu’en silence ils se déploient
Au plus profond de toi,
Comme les étoiles au loin,
Contemple-les, et ne dis rien.

Comment un cœur pourrait-il se livrer ?
Comment autrui pourrait-il t’apprécier ?
Comprendra-t-il tout ce qui fait ta vie ?
Toute pensée exprimée est mensonge.
À creuser les sources on les trouble en vain,
Abreuve-t’en, et ne dis rien.

Sache ne vivre qu’en toi-même.
Un monde existe dans ton âme
Des secrètes pensées enchantées,
Les bruits du monde vont les étouffer,
Elles se dissiperont au soleil du matin.
Écoute-les chanter, et ne dis rien !

Ces mots du poète russe donnaient parfaitement le ton aux préludes de Scriabine déroulés sous les doigts de la pianiste: se succédant avec fluidité, les préludes semblaient naître naturellement, organiquement les uns des autres, et dessiner les variations chatoyantes d’un chant tout intérieur, dont se dégageait un sentiment de grande unité, sans rien pourtant de monolithique dans les textures harmoniques sans cesse changeantes. On sent bien chez Scriabine, même dans le regard nostalgique en arrière, la poussée d’un langage et de couleurs nouvelles dont le compositeur portera toujours plus loin, jusqu’à l’ardeur mystique des dernières oeuvres, les implications synesthésiques. Fanny Azzuro fait sonner pleinement ce chant qui s’imprègne de l’intériorité romantique pour l’amener plus loin encore.

L’hommage nostalgique de Scriabine à Chopin nous prépare idéalement à mieux (ré)entendre les préludes de ce dernier, à en redécouvrir l’inventivité harmonique et la richesse d’idées: si on en a toujours quelques uns dans l’oreille, les entendre ainsi enchaînés nous fait redécouvrir leur profonde unité, leur puissance souterraine aussi, qui court tout du long: c’est incarné, musculaire parfois, avec une énergie sourde très physique, liée à la danse, au rythme… Pas de joliesse ici, mais un arc narratif ample, au souffle large, un voyage qui nous emporte de prélude en prélude avec la grâce mais aussi la force irrépressible d’un cours d’eau. Et dans ce mouvement en avant qui ne s’arrête jamais, la douceur mélancolique et nostalgique du chant revient se glisser discrètement, presque par surprise… Le titre choisi par Fanny Azzuro pour ce concert, les “rêves dorés” (“Golden Dreams”), dit bien à mon sens ce moment entre deux eaux, les dernières dorures du jour avant l’entrée dans la nuit et l’inconnu des rêves – cette suspension entre le désir d’aller de l’avant et le regard attendri vers les attachements du passé.

Au terme du voyage, Fanny Azzuro offre en guide de bis un “petit” Gershwin… en l’occurrence la Rhapsody in Blue – pas un extrait, non, mais la rhapsodie complète dans une haletante transcription pour piano seul que la pianiste vient d’enregistrer!

Toutes les qualités expressives déployées dans les préludes de Chopin et Scriabine, le chant et la danse, le recueillement intérieur et l’ivresse rythmique, se trouvent ainsi réunies dans une explosion sonore où le piano fait entendre tout l’orchestre, légendaire glissando de clarinette inclus – une fête des sens, pulsée, joyeuse, mais où l’on entend toujours, si l’on veut bien y prêter l’oreille, un chant plus doux, lancinant, presque obsédant, et une touche de persistante nostalgie. Il ne reste plus à Fanny Azzuro qu’à reposer tendrement le public aux rives de la nuit avec, en deuxième bis, la première des Scènes d’enfance (Kinderszenen) de Schumann… Dernière caresse de ce chant intérieur qui, dès les premiers mots du poème de Tiouttchev, aura été le fil secret de la soirée.

La mélodie des cimes: vent de fraîcheur alpestre sur le Lied!

Lou Benzoni Grosset (soprano), Cyril van Ginneken (piano) et Annie-Claire Alvoët (dessin en direct) dans le spectacle “Transalpin”, conçu par Lou Benzoni Grosset et mis en scène par Catherine Dune, le 9 février 2025 à l’Auguste Théâtre, Paris.

C’est un projet porté depuis plusieurs années par la soprano Lou Benzoni Grosset: réunir dans un même spectacle son amour pour les montagnes des Alpes et sa dévotion au Lied et à la mélodie, afin de transmettre ces deux amours à un large public de tous âges en faisant un pas de côté par rapport à la forme classique du récital. Forme hybride, “Transalpin” mêle très habilement un conte attachant (écrit par la chanteuse elle-même) à un fil musical égrénant des Lieder et mélodies bien connues appartenant au coeur de répertoire du genre (Schumann, Schubert, Wolf, Mendelssohn…), mais aussi des raretés (les merveilleuses mélodies de Déodat de Séverac ou Sinigaglia, une joyeuse et peu connue “Pastorella delle Alpi” de Rossini, ou encore Meyerbeer!). Il y en a donc pour le mélomane averti comme pour le novice!

L’affiche du spectacle (conception graphique: Amandine Aubrée)

Pour mener à bien son idée, Lou Benzoni Grosset s’est entourée d’une fine équipe: Cyril van Ginneken, subtil et joueur au piano, Catherine Dune à la mise en scène (sobre mais animée, très vivante, toujours en mouvement), et les dessins réalisés en direct par Annie-Claire Alvoët et projetés sur le fond de scène, qui nimbent le tout d’une lumière poétique. Comme quoi on peut avec des moyens réduits réaliser un véritable “Gesamtkunstwerk” réunissant au service de la narration les émotions sensorielles, musicales, visuelles! Tous ces éléments se répondent constamment de manière très fluide et fourmillante d’idées: le dessin, mobilisant une multitude de techniques, tantôt évoque rêveusement un paysage estival ou hivernal, tantôt croque les personnages en quelques traits d’encre précis et nerveux; la mise en scène n’hésite pas à faire rire en convoquant l’humour très visuel de la slapstick comedy et du cinéma muet (absolument délicieux jeu du gendarme et du contrebandier!); et l’émotion est au rendez-vous, portée à chaque détour du récit par la musique.

A travers les destins croisés d’une poignée de personnages traversant les frontières de France, de Suisse et d’Italie, c’est aussi à l’évolution et aux transformations du monde alpin au tournant du 20e siècle que l’on assiste: les changements sociaux et économiques sont suggérés par petites touches avec beaucoup de finesse – “Transalpin” n’est pas une leçon d’histoire, mais parle bien de l’histoire à l’échelle humaine, sans nostalgie (la misère et la vie difficile des alpages ne sont pas cachées) mais non sans tendresse. Le conte du reste, comme tous les contes, se termine bien!

“Transalpin” apporte un vrai vent de fraîcheur – et plus encore lors de la représentation du 9 février à l’Auguste Théâtre, avec les interventions surprise (particulièrement réfraîchissantes et touchantes) du choeur d’enfants des Polysons, réparti dans les gradins au milieu du public, qui ont fait fondre tous les coeurs… Fraîcheur dans l’approche, qui envisage de nouvelles façons de présenter la musique “classique” au-delà de son public habituel et habitué, avec des formes “voyageuses” et légères adaptées aux petites scènes et à tous les spectateurs, petits et grands – sans rien sacrifier de la musique elle-même, abordée avec tout le sérieux qui sied mais sans esprit de sérieux, sans rien de guindé, une musique qui vit et qui respire l’air des cimes… Fraîcheur aussi de l’interprétation, que ce soit le piano de Cyril van Ginneken (qui jouait à l’Auguste Théâtre sur un piano droit, pour des raisons logistiques – contrainte au final fort heureuse, car l’instrument sonnait fort bien, et renforçait la dimension de proximité, le propos de simplicité du spectacle) ou la voix de Lou Benzoni Grosset, rayonnante de sincérité, parfaite pour ce répertoire reposant sur l’intimité et la complicité.

Un spectacle que l’on veut voir vivre et voyager! (Si des programmateurs me lisent…) Bonne nouvelle, d’ailleurs: la partie musicale de “Transalpin” fait l’objet d’un disque, tout fraîchement paru sous le label Maguelone, où l’on retrouve le même esprit de simplicité et de sincérité, le même vent de fraîcheur… et tout le merveilleux programme de Lieder et de mélodies du spectacle!

Une radieuse rareté avec cette mélodie de Déodat de Séverac interprétée par Lou Benzoni Grosset et Cyril van Ginneken!

“Transalpin”, un conte musical de Lou Benzoni Grosset, avec Lou Benzoni Grosset (soprano), Cyril van Ginneken (piano), Annie-Claire Alvoët (dessin en direct) et la participation du choeur des Polysons, mise en scène de Catherine Dune, le 9 février 2025 à l’Auguste Théâtre à Paris. Disque du même titre paru sous le label Maguelone (diffusion Naxos), et sur toutes les plateformes de streaming!

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Chopin aux couleurs de palissandre

Yulianna Avdeeva (piano) et le Wrocław Baroque Orchestra dirigé par Jarosław Thiel, à la Seine Musicale le 30 janvier 2025.

A peine est-on entré dans l’auditorium de la Seine Musicale que l’on ne voit plus que lui : sa présence tranquille mais assertive qui donne l’impression d’une puissance paisible et amicale, la lyre stylisée, promesse d’infinis délices musicaux, qui orne le pédalier, et surtout les couleurs chaudes du bois de palissandre qui répondent merveilleusement bien aux boiseries plus contemporaines mais non moins chaleureuses de la salle conçue par Shigeru Ban et Jean de Gastines. Sur la scène comme sur les murs de l’auditorium se donne ainsi d’emblée à admirer, comme en miroir, l’art ancien et toujours moderne de l’ébénisterie, la continuité d’une tradition d’artisanat à plus d’un siècle de distance. Lui, c’est en effet l’un des héros de la soirée, un piano de concert (deux pédales, cordes parallèles) sorti des ateliers parisiens d’Erard en 1846, patiemment restauré et mis à disposition des artistes par la collection Balleron, spécialisée dans les pianos anciens – le modèle même de piano sur lequel jouait Chopin.

Un régal déjà pour les yeux ! Les oreilles curieuses de découvrir comment sonne ce magnifique instrument n’attendent donc plus qu’elle – celle qui viendra façonner la matière sonore tout comme les ébénistes de la maison Erard avaient jadis façonné la matière vivante de ce bois précieux… Elle, c’est Yulianna Avdeeva, premier prix du concours Chopin en 2010, qui n’a donc rien n’a prouver dans ce répertoire qu’elle joue comme elle respire, avec un naturel et une aisance confondantes.

Et c’est bien autour de Chopin qu’elle et lui se rencontrent ce soir, avec le deuxième concerto pour piano. Dès les premières notes, les timbres du piano ravissent : c’est doux, feutré, intime, sans perdre pour autant le mordant des attaques, ni la plénitude des résonances harmoniques, soyeuses sans être brumeuses. La pianiste fait corps avec l’instrument, et l’on perçoit immédiatement la profondeur de son travail avec cet instrument unique, dont elle explore toute la richesse et la variété de timbres. Il faut voir la main gauche marquer des scansions nettes dans les graves, dans un geste parti de loin qui engage tout le corps de l’interprète, tandis que la main droite déploie des arpèges véloces et des trésors de légèreté, jusqu’à l’évanescence d’une pure suggestion, dans l’extrême aigu. Chaque seconde est un émerveillement, tant par le geste de la pianiste que par le timbre de l’instrument, qui visuellement et auditivement ne font plus qu’un. Il fallait entendre chanter ce mouvement lent, avec cette retenue qui laissait le puissant lyrisme s’instiller peu à peu à peu, se construire doucement pour culminer dans une coda émotionnellement bouleversante. Un moment rare, précieux, et le public d’ailleurs ne s’y est pas trompé, dans le recueillement silencieux de l’écoute comme dans l’enthousiasme des applaudissements.

Comme souvent avec les concertos de Chopin, on oublie parfois un peu l’orchestre tant l’attention auditive est constamment captivée par le pianisme autour duquel tout s’articule – et c’est encore plus vrai quand l’oreille se laisse surprendre, caresser et séduire par la douceur rayonnante d’un tel piano ancien… Heureusement, les deux autres pièces du programme permettent à l’Orchestre baroque de Wrocław, ensemble « historiquement informé » sur instruments d’époque dont c’est la première tournée parisienne (mais certainement pas la dernière, au vu de l’accueil triomphal du public!) de donner sa pleine mesure dans ce répertoire romantique. D’abord, pour introduire la soirée et ancrer l’atmosphère dans la terre natale des interprètes, l’ouverture de « Bajka » de Moniuszko, compositeur malheureusement méconnu en France, mais figure centrale et incontournable de l’opéra romantique polonais. Les thèmes dansants empruntés au folklore et à la musique populaire s’enchaînent rapidement et s’entremêlent joyeusement, ponctués d’accents plus sombres et dramatiques : une musique vivante et très colorée, intensément évocatrice, irrésistiblement entraînante, à laquelle les cordes en boyau, les cors naturels, les flûtes boisées, les timbales en peau de chèvre viennent apporter un surcroît de saveur (et étancher au passage la soif de rareté du mélomane…). Le ton de la soirée est donné : ce sera énergique, rustique et râpeux quand il faut, et certainement jamais lisse !

Une preuve de plus, s’il en fallait, qu’historiquement informé ne rime pas avec reconstitution en costumes ou passéisme : ce que la direction souple, précise, empathique et enthousiaste de Jarosław Thiel nous donne à entendre, c’est bien une lecture personnelle, et le « retour » aux instruments anciens permet avant tout d’explorer des horizons élargis de timbre et d’expression dans le cadre d’une pratique vivante, ni plus ni moins « actuelle » que celle des instruments modernes, qu’il n’y a pas lieu d’opposer. Il ne s’agit pas d’approcher une « vérité » illusoire de la musique, puisque l’on ne saura jamais exactement comment celle-ci sonnait il y a près de deux siècles, tant les gestes musicaux n’ont jamais cessé d’évoluer et de se transformer (il suffit d’écouter les premiers enregistrements orchestraux du début du 20e siècle pour saisir l’évolution constante de la pâte sonore, des pratiques de tempo ou de vibrato par exemple). Ce qui est mis en avant ici, c’est la palette sonore dans laquelle les musiciens d’aujourd’hui peuvent puiser pour perpétuer une musique non pas « du passé », mais toujours vivante dans la multiplicité des approches et des recherches.

C’est bien cette impression vivifiante qui ressortait de la lecture par Thiel et ses musiciens de la Symphonie n°4 (« Italienne ») de Mendelssohn, qui avançait sans cesse, comme mue par un mouvement souterrain constant : c’était particulièrement saillant dans le mouvement lent, dont le caractère « processionnaire », la poussée continue, donnait envie de se lever… Quant au mouvement final, ce fut ébouriffant de vélocité et de vivacité : bravo aux flûtistes, malgré les instruments anciens visiblement bien moins commodes sous les doigts que leurs équivalents modernes, d’avoir aussi brillamment tenu le tempo vertigineux et complètement grisant !

Saluons pour finir un dernier héros de cette soirée en la personne du timbalier, qui dansait littéralement sur scène : même en fermant les yeux, on l’entendait encore danser dans sa scansion rythmique déhanchée, presque nonchalante, qui débarrassait les passages percussifs de toute pesanteur, de tout martèlement, insufflant à toute la symphonie un merveilleux élan de légèreté. Un régal de plus dans une soirée qui en comptait décidément beaucoup, et qui nous fait attendre avec impatience les prochains passages de l’orchestre en France !

La Seine Musicale, le 30 janvier 2025

Wrocław Baroque Orchestra, direction Jarosław Thiel

Yulianna Avdeeva, piano ancien Erard (1846)