Quand deux accordéons… s’accordent (à merveille!)

Forgé sur les bancs de la classe d’accordéon du CNSMDP, le duo Odéa réunit les deux jeunes instrumentistes Alice Ouary et Émilie Delapierre autour d’une même passion pour la transcription et l’exploration musicale. Cet enthousiasme, visible et communicatif, se déploie à travers un répertoire varié et sans frontières (classique et contemporain, savant et populaire) qu’elles prennent le temps de peaufiner et d’approfondir de concert en concert. Car ce n’est pas la première fois que je les croise: j’ai eu la chance de les entendre plusieurs fois au conservatoire, notamment dans leurs récitals de fin d’année (toutes deux viennent en effet de passer brillamment leur double licence d’accordéon et de musique de chambre, félicitations à elles!). C’est un réel plaisir de pouvoir ainsi suivre de loin en loin une évolution musicale, de retrouver les pièces “fétiches” qui jalonnent un parcours d’artiste, mais aussi d’en découvrir de nouvelles qui viennent peu à peu étoffer le répertoire des deux musiciennes et affirmer leur démarche singulière. Quel bonheur, donc, de les retrouver un peu par hasard en vacances au bord de la Charente, plus précisément à Rochefort (petit clin d’œil au passage à Jacques Demy, pour l’esprit de liberté et la légèreté!), où elles se produisaient cet été à l’invitation de l’association Nout’Kanto, dédiée à la promotion des artistes ultramarins (Alice Ouary est en effet originaire de la Réunion).

Le duo Odéa (Alice Ouary et Émilie Delapierre, accordéons), dans leur programme “Prima la musica!” le 17 août 2025 au Temple protestant de Rochefort (Charente-Maritime).

En parlant de pièces qui constituent des jalons, c’est bien le cas de celle qui ouvre le concert, puisque c’est précisément autour de cette Passacaille pour orgue en do mineur de J.S. Bach que le duo s’est initialement constitué en 2021: les deux musiciennes n’ont de cesse depuis de revenir à cette pièce originelle, d’en creuser la matière et les lignes entrecroisées. Parmi les sobres boiseries d’un temple protestant, l’expérience musicale est profonde et recueillie. L’accordéon, ce n’est pas nouveau, se prête particulièrement bien à transcrire la “voix” de l’orgue; mais quand il s’agit de *deux* accordéons (de modèle identique, pour garantir l’unité du timbre), l’effet est plus vertigineux encore: les notes fuguent et virevoltent d’un instrument à l’autre dans une polyphonie glorieusement claire et lisible – frissons garantis, d’autant plus que la mise en regard des deux instruments permet de développer des contrastes et des nuances de dynamique qu’un seul soufflet ne permet pas… Le ton est d’emblée donné quant au sérieux et à la rigueur du travail de transcription et d’interprétation des deux musiciennes, mais aussi quant à leur liberté d’approche et à leur profonde complicité, qui éclate dans le va-et-vient constant et précis entre les deux accordéons – une parfaite synchronisation nullement mécanique mais très incarnée, portée davantage par l’échange permanent des regards et des mouvements que par une lecture métronomique…

On change ensuite radicalement d’horizon, de style et d’époque avec les Sept danses balkaniques (Sedam balkanskih igara, 1924) du compositeur serbe Marko Tajčević, mêlant modernisme et inspiration folklorique dans un esprit comparable à celui d’un Bartók ou d’un Kodály à peu près à la même époque. Il s’agit évidemment toujours d’une transcription (le répertoire “natif” pour duo d’accordéons frôlant l’inexistence…), cette fois depuis le piano. Ces sept danses sont de délicieuses miniatures ciselées, entraînantes et teintées parfois d’une touche de mélancolie: l’accordéon ici semble faire tout naturellement, presque organiquement, le lien entre la tradition populaire de la danse et sa transposition dans l’univers “savant” du piano classique: une frontière musicale évidemment bien contestable, que l’ivresse rythmique mais aussi la richesse des timbres et la finesse des couleurs déployées par les deux musiciennes viennent justement effacer dans un souffle…

Les “Sept danses balkaniques” dans leur version originale, pour piano (pianiste: Nikola Rackov). Merci au duo Odéa de nous faire découvrir, par la magie de la transcription, ce compositeur méconnu en France!

Après ce voyage (qui ne sera pas le dernier de ce très beau et décidément généreux programme!), on revient à l’univers de l’orgue romantique français avec un autre jalon du répertoire du duo, un très beau Prélude de Cécile Chaminade qui joue avec grâce de formes archaïsantes, comme un regard nostalgique en arrière, avant de plonger dans la dimension la plus virtuose et la plus “symphonique” de l’instrument avec le mouvement final de la Symphonie pour orgue n°5 de Widor, un déchaînement musical irrésistible où les deux accordéons donnent toute leur puissance tourbillonnante dans un “point d’orgue” qui emporte tout! Il se trouve que j’avais très récemment entendu ce même mouvement sur un très bel orgue (l’orgue Casavant de l’église Saint Andrew & Saint Paul de Montréal, le plus imposant de la ville avec plus de 7000 tuyaux): il est fascinant de voir à quel point deux accordéons, dans un plus petit espace, tiennent la comparaison par la variété des registres et des couleurs, restituant par d’autres moyens la même ivresse, le même vertige.

Le temps d’un bref entracte (bien nécessaire après ce maëlstrom!), nouveau voyage à l’horizon: cette fois c’est l’Argentine et le bandonéon du tango qui viennent habiter les deux accordéons du duo Odéa, avec deux pièces de grands maîtres du genre: une “Divagacion y Tango” de Julio Oscar Pane, qui comme son titre l’indique prend le temps de sinuer rêveusement avant d’entrer dans le vif de la danse, et bien sûr un tango de l’incontournable Astor Piazzolla, que l’on n’a guère besoin de présenter tant son style, emblématique des ambitions du “tango nuevo” (qui cherche également à gommer la distinction entre tradition populaire et musique dite “sérieuse”), se reconnaît d’emblée quelque soit l’instrument…

Ne croyez pas pourtant que l’aventure s’arrête là, sur les bords du Rio de la Plata: comme l’anti-héros d’Ibsen emporté à son corps défendant dans de folles tribulations autour du monde, nous voilà déjà repartis au grand vent de l’accordéon vers… la Norvège, puisque c’est évidemment de Peer Gynt qu’il s’agit, et de la première suite symphonique qu’Edvard Grieg a tiré de sa musique de scène pour la pièce éponyme. Et c’est ébouriffant: les deux accordéons convoquent tout un orchestre, toutes les irisations des cordes, des bois, des vents, des cuivres, et tous les registres, de la tendresse d’une aurore dans la montagne à la furie des trolls dans leur antre, en passant par la plainte déchirante de la mort d’Åase et la virevoltante danse d’Anitra – lorsque la coda culmine sur des glissandi hallucinants, la public en reste bouche bée, le souffle coupé par cette virtuosité échevelée, d’une vélocité impressionnante, qui ne verse pourtant jamais dans le démonstratif et reste toujours au service de la musicalité. Une magnifique leçon de l’art de la transcription, qui sans imiter servilement parvient à évoquer l’univers sonore de l’orchestre, et à renouveler l’écoute de chaque pièce, même très connue, à travers des timbres nouveaux – des émotions nouvelles.

Compte sur moi pour continuer à suivre le duo Odéa et vous en donner des nouvelles!

En pincer… pour les cordes!

Au bien nommé studio L’Accord parfait, de délicieux pincements (de cordes) au détour d’un festival de guitare – et plus si affinités.

Le Trio à cordes pincées de Paris, formé de Zdenka Ostadalova (clavecin), José Mendoza (charango, guitares et tambour bombo) et Gérard Verba (guitare), le 18 mai 2025 au studio L’Accord parfait (Paris 18e).

C’est un mini-festival comme on les aime: au fil de ses quatre concerts au mois de mai, “Guitare… et compagnie” a fait vibrer l’une des plus petites et rafraîchissantes salles de concert de Paris, le studio L’Accord parfait (avec sa quarantaine de places assises, en comptant large!), au son chaleureux des guitares… mais pas seulement! C’est que l’instrument aime être en (bonne) compagnie, qu’il accompagne traditionnellement la voix dans des styles aussi divers que le classique ou le folk, ou s’entoure de comparses aussi variés que l’accordéon, la flûte ou la clarinette.

Difficile toutefois de lui trouver une compagnie plus originale que pour ce dernier concert de la série, qui invitait le Trio à cordes pincées de Paris, fondé en 2011, réunissant clavecin, guitare classique et charango (cette petite guitare traditionnelle des Andes en forme de calebasse ou de carapace de tatou, dérivée de la vihuela baroque ou de la mandoline napolitaine)! Alliance inaccoutumée, certes, mais par certains aspects évidente: tout ceci reste en quelque sorte dans la famille, celle des cordes pincées bien sûr… C’est un peu comme assister à l’improviste aux retrouvailles de lointains cousins dispersés à travers le monde et les époques, qui ont grandi l’un sous les ors des salons de l’aristocratie européenne, l’autre dans un village perdu au fond d’une vallée andine, mais qui, se retrouvant finalement au hasard de la ville-monde qu’est Paris, se reconnaîtraient d’instinct par cette étrange ressemblance de leurs timbres, cet indéfinissable air de famille.

Le répertoire de l’ensemble, dont les membres viennent d’horizons variés (de la Tchéquie natale de Zdenka Ostadalova à la Bolivie de José Mendoza), est naturellement tout aussi bariolé, courant du baroque à la création contemporaine, de Kapsberger à Astor Piazzolla, et d’une rive à l’autre de l’océan, sans négliger bien sûr la richesse des folklores d’Amérique latine. Qu’il associe l’instrument savant par excellence qu’est le clavecin à des formes populaires, ou à l’inverse fasse entrer le rustique charango dans un concerto “savant”, le trio introduit systématiquement un décalage qui bouleverse nos habitudes d’écoute et met en évidence la généalogie commune de ces musiques, et notamment leurs racines baroques – la guitare jouant, pour sa part, le rôle d’un pont naturel entre ces mondes supposément distincts, puisque par son histoire et ses nombreuses variantes au fil du temps, elle appartient tout autant aux musiques dites “savantes” que “populaires”.

C’est donc tout naturellement en musardant dans un baroque encore imprégné des traditions et danses populaires que le trio ouvre le concert, en livrant notamment sa transcription pour charango du fort enjoué concerto pour luth (ou mandoline) en ré majeur de Vivaldi, dont voici au passage (juste pour le plaisir de l’avoir dans l’oreille) une version plus “orthodoxe”:

Le timbre clair et brillant du charango, étonnamment puissant du reste pour un si petit instrument, ne détonne en rien dans la musique de Vivaldi, et n’est sans doute pas si différent de la manière dont pouvait sonner à l’époque une vihuela da mano ou une mandoline – instruments sur lesquels ce concerto aurait tout à fait pu être joué du temps de Vivaldi…

Pour voguer vers des horizons plus actuels, le trio a choisi en guise de transition une pièce contemporaine mais ancrée de manière évidente dans la mémoire et l’histoire de la musique ancienne, puisqu’il s’agit d’une suite de variations du compositeur et guitariste Laurent Lelouch sur la “Follia” (aussi connue sous le nom de “Folies d’Espagne”), ce thème particulièrement obsédant qui a été repris par des dizaines, sinon des centaines de compositeurs depuis le 17e siècle – voir par exemple cet article de la BBC, en anglais, sur la postérité du thème de la Fo(l)lia… Mais si mais si, vous le connaissez forcément:

S’inscrivant dans la pléthorique tradition des variations sur ce thème archi-célèbre, de Corelli et Marin Marais à Rachmaninov, Laurent Lelouch déforme à loisir la Follia, l’assaisonnant de très contemporaines dissonances qui ne manquent ni d’humour, ni de brio (le clavecin, par ailleurs, a décidé de son propre chef d’en rajouter: le bois ayant un peu gonflé du fait de l’humidité et de la chaleur ambiantes, il glisse malicieusement quelques grincements imprévus de son crû…), dans un jeu avec la mémoire musicale où la fameuse et entêtante mélodie reste toujours reconnaissable à travers les distorsions grinçantes et légèrement ironiques d’un miroir déformant.

Après cet intermède contemporain et ludique, le trio plonge dans un autre répertoire: celui des traditions d’Amérique latine, avec deux suites de pièces brossant un panorama du patrimoine musical de l’Argentine, puis du Vénézuela – qu’il s’agisse de danses anonymes ou d’oeuvres de compositeurs (re)connus qui ont cheminé entre tradition et réinvention, transmission orale et musique écrite (l’incontournable Piazzolla ne manque évidemment pas à l’appel). Comme auparavant le charango, digne héritier des guitares baroques, se trouvait tout à son aise pour remplacer luths, mandolines et autres théorbes, c’est maintenant le clavecin qui fait figure d’invité faussement incongru dans un univers musical qui semble au premier abord bien éloigné de son répertoire familier. Sous les doigts joueurs (souvent même rieurs) de l’interprète, il s’y glisse pourtant avec étonnament de grâce et de naturel, au point qu’on en vient à imaginer une histoire alternative de la musique dans laquelle, en lieu et place du piano ou du bandonéon, le clavecin, débarquant des bateaux d’émigrants, aurait échoué sur les quais de Buenos Aires et fait son nid dans les bouges où est né le tango – après tout, pourquoi pas?…

Un trio sous le signe de la rencontre: rencontre de timbres, rencontres de répertoires provenant de différents continents et époques, rencontre de pratiques musicales distinctes (spontanées ou écrites), mais aussi et peut-être surtout rencontre de trois musiciens qui n’ont pas le même parcours de formation, ni ne sont issus de la même tradition, mais n’en sont pas moins capables, par l’écoute et le respect mutuels, d’aborder leurs univers respectifs avec le même mélange de rigueur et d’amusement enjoué – de prendre au sérieux chacune des musiques qu’ils abordent, sans jamais se prendre trop au sérieux, pour le plus grand plaisir des oreilles qui frémissent aux alliages inattendus.

Pour en savoir davantage sur le Trio à cordes pincées de Paris, et peut-être repérer la date d’un prochain concert, c’est ici!