La mélodie des cimes: vent de fraîcheur alpestre sur le Lied!

Lou Benzoni Grosset (soprano), Cyril van Ginneken (piano) et Annie-Claire Alvoët (dessin en direct) dans le spectacle « Transalpin », conçu par Lou Benzoni Grosset et mis en scène par Catherine Dune, le 9 février 2025 à l’Auguste Théâtre, Paris.

C’est un projet porté depuis plusieurs années par la soprano Lou Benzoni Grosset: réunir dans un même spectacle son amour pour les montagnes des Alpes et sa dévotion au Lied et à la mélodie, afin de transmettre ces deux amours à un large public de tous âges en faisant un pas de côté par rapport à la forme classique du récital. Forme hybride, « Transalpin » mêle très habilement un conte attachant (écrit par la chanteuse elle-même) à un fil musical égrénant des Lieder et mélodies bien connues appartenant au coeur de répertoire du genre (Schumann, Schubert, Wolf, Mendelssohn…), mais aussi des raretés (les merveilleuses mélodies de Déodat de Séverac ou Sinigaglia, une joyeuse et peu connue « Pastorella delle Alpi » de Rossini, ou encore Meyerbeer!). Il y en a donc pour le mélomane averti comme pour le novice!

L’affiche du spectacle (conception graphique: Amandine Aubrée)

Pour mener à bien son idée, Lou Benzoni Grosset s’est entourée d’une fine équipe: Cyril van Ginneken, subtil et joueur au piano, Catherine Dune à la mise en scène (sobre mais animée, très vivante, toujours en mouvement), et les dessins réalisés en direct par Annie-Claire Alvoët et projetés sur le fond de scène, qui nimbent le tout d’une lumière poétique. Comme quoi on peut avec des moyens réduits réaliser un véritable « Gesamtkunstwerk » réunissant au service de la narration les émotions sensorielles, musicales, visuelles! Tous ces éléments se répondent constamment de manière très fluide et fourmillante d’idées: le dessin, mobilisant une multitude de techniques, tantôt évoque rêveusement un paysage estival ou hivernal, tantôt croque les personnages en quelques traits d’encre précis et nerveux; la mise en scène n’hésite pas à faire rire en convoquant l’humour très visuel de la slapstick comedy et du cinéma muet (absolument délicieux jeu du gendarme et du contrebandier!); et l’émotion est au rendez-vous, portée à chaque détour du récit par la musique.

A travers les destins croisés d’une poignée de personnages traversant les frontières de France, de Suisse et d’Italie, c’est aussi à l’évolution et aux transformations du monde alpin au tournant du 20e siècle que l’on assiste: les changements sociaux et économiques sont suggérés par petites touches avec beaucoup de finesse – « Transalpin » n’est pas une leçon d’histoire, mais parle bien de l’histoire à l’échelle humaine, sans nostalgie (la misère et la vie difficile des alpages ne sont pas cachées) mais non sans tendresse. Le conte du reste, comme tous les contes, se termine bien!

« Transalpin » apporte un vrai vent de fraîcheur – et plus encore lors de la représentation du 9 février à l’Auguste Théâtre, avec les interventions surprise (particulièrement réfraîchissantes et touchantes) du choeur d’enfants des Polysons, réparti dans les gradins au milieu du public, qui ont fait fondre tous les coeurs… Fraîcheur dans l’approche, qui envisage de nouvelles façons de présenter la musique « classique » au-delà de son public habituel et habitué, avec des formes « voyageuses » et légères adaptées aux petites scènes et à tous les spectateurs, petits et grands – sans rien sacrifier de la musique elle-même, abordée avec tout le sérieux qui sied mais sans esprit de sérieux, sans rien de guindé, une musique qui vit et qui respire l’air des cimes… Fraîcheur aussi de l’interprétation, que ce soit le piano de Cyril van Ginneken (qui jouait à l’Auguste Théâtre sur un piano droit, pour des raisons logistiques – contrainte au final fort heureuse, car l’instrument sonnait fort bien, et renforçait la dimension de proximité, le propos de simplicité du spectacle) ou la voix de Lou Benzoni Grosset, rayonnante de sincérité, parfaite pour ce répertoire reposant sur l’intimité et la complicité.

Un spectacle que l’on veut voir vivre et voyager! (Si des programmateurs me lisent…) Bonne nouvelle, d’ailleurs: la partie musicale de « Transalpin » fait l’objet d’un disque, tout fraîchement paru sous le label Maguelone, où l’on retrouve le même esprit de simplicité et de sincérité, le même vent de fraîcheur… et tout le merveilleux programme de Lieder et de mélodies du spectacle!

Une radieuse rareté avec cette mélodie de Déodat de Séverac interprétée par Lou Benzoni Grosset et Cyril van Ginneken!

« Transalpin », un conte musical de Lou Benzoni Grosset, avec Lou Benzoni Grosset (soprano), Cyril van Ginneken (piano), Annie-Claire Alvoët (dessin en direct) et la participation du choeur des Polysons, mise en scène de Catherine Dune, le 9 février 2025 à l’Auguste Théâtre à Paris. Disque du même titre paru sous le label Maguelone (diffusion Naxos), et sur toutes les plateformes de streaming!

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Chopin aux couleurs de palissandre

Yulianna Avdeeva (piano) et le Wrocław Baroque Orchestra dirigé par Jarosław Thiel, à la Seine Musicale le 30 janvier 2025.

A peine est-on entré dans l’auditorium de la Seine Musicale que l’on ne voit plus que lui : sa présence tranquille mais assertive qui donne l’impression d’une puissance paisible et amicale, la lyre stylisée, promesse d’infinis délices musicaux, qui orne le pédalier, et surtout les couleurs chaudes du bois de palissandre qui répondent merveilleusement bien aux boiseries plus contemporaines mais non moins chaleureuses de la salle conçue par Shigeru Ban et Jean de Gastines. Sur la scène comme sur les murs de l’auditorium se donne ainsi d’emblée à admirer, comme en miroir, l’art ancien et toujours moderne de l’ébénisterie, la continuité d’une tradition d’artisanat à plus d’un siècle de distance. Lui, c’est en effet l’un des héros de la soirée, un piano de concert (deux pédales, cordes parallèles) sorti des ateliers parisiens d’Erard en 1846, patiemment restauré et mis à disposition des artistes par la collection Balleron, spécialisée dans les pianos anciens – le modèle même de piano sur lequel jouait Chopin.

Un régal déjà pour les yeux ! Les oreilles curieuses de découvrir comment sonne ce magnifique instrument n’attendent donc plus qu’elle – celle qui viendra façonner la matière sonore tout comme les ébénistes de la maison Erard avaient jadis façonné la matière vivante de ce bois précieux… Elle, c’est Yulianna Avdeeva, premier prix du concours Chopin en 2010, qui n’a donc rien n’a prouver dans ce répertoire qu’elle joue comme elle respire, avec un naturel et une aisance confondantes.

Et c’est bien autour de Chopin qu’elle et lui se rencontrent ce soir, avec le deuxième concerto pour piano. Dès les premières notes, les timbres du piano ravissent : c’est doux, feutré, intime, sans perdre pour autant le mordant des attaques, ni la plénitude des résonances harmoniques, soyeuses sans être brumeuses. La pianiste fait corps avec l’instrument, et l’on perçoit immédiatement la profondeur de son travail avec cet instrument unique, dont elle explore toute la richesse et la variété de timbres. Il faut voir la main gauche marquer des scansions nettes dans les graves, dans un geste parti de loin qui engage tout le corps de l’interprète, tandis que la main droite déploie des arpèges véloces et des trésors de légèreté, jusqu’à l’évanescence d’une pure suggestion, dans l’extrême aigu. Chaque seconde est un émerveillement, tant par le geste de la pianiste que par le timbre de l’instrument, qui visuellement et auditivement ne font plus qu’un. Il fallait entendre chanter ce mouvement lent, avec cette retenue qui laissait le puissant lyrisme s’instiller peu à peu à peu, se construire doucement pour culminer dans une coda émotionnellement bouleversante. Un moment rare, précieux, et le public d’ailleurs ne s’y est pas trompé, dans le recueillement silencieux de l’écoute comme dans l’enthousiasme des applaudissements.

Comme souvent avec les concertos de Chopin, on oublie parfois un peu l’orchestre tant l’attention auditive est constamment captivée par le pianisme autour duquel tout s’articule – et c’est encore plus vrai quand l’oreille se laisse surprendre, caresser et séduire par la douceur rayonnante d’un tel piano ancien… Heureusement, les deux autres pièces du programme permettent à l’Orchestre baroque de Wrocław, ensemble « historiquement informé » sur instruments d’époque dont c’est la première tournée parisienne (mais certainement pas la dernière, au vu de l’accueil triomphal du public!) de donner sa pleine mesure dans ce répertoire romantique. D’abord, pour introduire la soirée et ancrer l’atmosphère dans la terre natale des interprètes, l’ouverture de « Bajka » de Moniuszko, compositeur malheureusement méconnu en France, mais figure centrale et incontournable de l’opéra romantique polonais. Les thèmes dansants empruntés au folklore et à la musique populaire s’enchaînent rapidement et s’entremêlent joyeusement, ponctués d’accents plus sombres et dramatiques : une musique vivante et très colorée, intensément évocatrice, irrésistiblement entraînante, à laquelle les cordes en boyau, les cors naturels, les flûtes boisées, les timbales en peau de chèvre viennent apporter un surcroît de saveur (et étancher au passage la soif de rareté du mélomane…). Le ton de la soirée est donné : ce sera énergique, rustique et râpeux quand il faut, et certainement jamais lisse !

Une preuve de plus, s’il en fallait, qu’historiquement informé ne rime pas avec reconstitution en costumes ou passéisme : ce que la direction souple, précise, empathique et enthousiaste de Jarosław Thiel nous donne à entendre, c’est bien une lecture personnelle, et le « retour » aux instruments anciens permet avant tout d’explorer des horizons élargis de timbre et d’expression dans le cadre d’une pratique vivante, ni plus ni moins « actuelle » que celle des instruments modernes, qu’il n’y a pas lieu d’opposer. Il ne s’agit pas d’approcher une « vérité » illusoire de la musique, puisque l’on ne saura jamais exactement comment celle-ci sonnait il y a près de deux siècles, tant les gestes musicaux n’ont jamais cessé d’évoluer et de se transformer (il suffit d’écouter les premiers enregistrements orchestraux du début du 20e siècle pour saisir l’évolution constante de la pâte sonore, des pratiques de tempo ou de vibrato par exemple). Ce qui est mis en avant ici, c’est la palette sonore dans laquelle les musiciens d’aujourd’hui peuvent puiser pour perpétuer une musique non pas « du passé », mais toujours vivante dans la multiplicité des approches et des recherches.

C’est bien cette impression vivifiante qui ressortait de la lecture par Thiel et ses musiciens de la Symphonie n°4 (« Italienne ») de Mendelssohn, qui avançait sans cesse, comme mue par un mouvement souterrain constant : c’était particulièrement saillant dans le mouvement lent, dont le caractère « processionnaire », la poussée continue, donnait envie de se lever… Quant au mouvement final, ce fut ébouriffant de vélocité et de vivacité : bravo aux flûtistes, malgré les instruments anciens visiblement bien moins commodes sous les doigts que leurs équivalents modernes, d’avoir aussi brillamment tenu le tempo vertigineux et complètement grisant !

Saluons pour finir un dernier héros de cette soirée en la personne du timbalier, qui dansait littéralement sur scène : même en fermant les yeux, on l’entendait encore danser dans sa scansion rythmique déhanchée, presque nonchalante, qui débarrassait les passages percussifs de toute pesanteur, de tout martèlement, insufflant à toute la symphonie un merveilleux élan de légèreté. Un régal de plus dans une soirée qui en comptait décidément beaucoup, et qui nous fait attendre avec impatience les prochains passages de l’orchestre en France !

La Seine Musicale, le 30 janvier 2025

Wrocław Baroque Orchestra, direction Jarosław Thiel

Yulianna Avdeeva, piano ancien Erard (1846)

Dissonances lumineuses dans l’ombre de la mort

La soprano et cheffe d’orchestre canadienne Barbara Hannigan, fraîchement nommée « première artiste invitée » de l’Orchestre philharmonique de Radio France, dirigeait hier soir ce dernier dans un programme hantant lumineusement les lisières de la mort et de la consolation, et porté par les dissonances: celles, surnaturelles, du Requiem de Mozart, comme celles, lumineuses d’humanité, du Concerto pour violon « à la mémoire d’un ange » d’Alban Berg.

Kyrylo Stetsenko, « Stojala ja i slukhala vesnu » (Natalya Pasichnyk, piano & Olga Pasichnyk, soprano)

Il ne restait pas une place libre dans l’auditorium de la Maison de la Radio et de la Musique, empli pourtant d’un silence fervent pour accueillir, dans une obscurité toute recueillie, la mélodie du compositeur ukrainien Kyrylo Stetsenko (1882-1922) que Barbara Hannigan avait choisi de chanter elle-même en ouverture de ce beau programme: « Stojala ja i slukhala vesnu » (J’étais debout et j’écoutais le printemps), un chant d’espoir sur un poème de Lessia Oukraïnka, en hommage émouvant et sincère à l’Ukraine plongée dans la guerre. En contrepoint à la voix nue de Barbara Hannigan, d’une rayonnante clarté, une deuxième voix, chantant la ligne d’accompagnement de la mélodie qui évoquait par moments une monodie orthodoxe, descendait à sa rencontre depuis les hauteurs de la salle (magie de l’auditorium de la Maison de la Radio, qui permet comme peu d’autres lieux de faire vivre la dimension spatiale de la musique!). Après cet instant de grâce, le concerto de Berg, avec Christian Tetzlaff au violon, était immédiatement, organiquement enchaîné, avec la même ferveur.

Orchestre philharmonique de Radio France, direction: Barbara Hannigan; Christian Tetzlaff, violon

Dernière pièce composée par Alban Berg, juste avant son propre décès en 1935, le Concerto pour violon « à la mémoire d’un ange » est l’une des œuvres les plus chantantes, les plus immédiatement expressives et émouvantes d’une écriture dodécaphonique que ses adversaires et détracteurs ont trop souvent réduite à une froide construction intellectuelle, alors qu’elle s’inscrit en fait dans le prolongement direct du chromatisme romantique – moins une rupture avec la tradition que la recherche d’une façon de poursuivre et reprendre celle-ci avec des moyens expressifs renouvelés. L’ange, en l’occurrence, n’est autre que Manon Gropius, fille d’Alma Mahler et de l’architecte phare du Bauhaus. Rien que cette généalogie suggère les liens profonds, véritablement « de famille », entre le post-romantisme mahlérien de la Vienne fin-de-siècle et les courants modernistes de l’entre-deux-guerres, dont l’écriture à douze sons, dodécaphonique et sérielle, est l’expression en musique.

Dans ses conférences Norton à Harvard, Leonard Bernstein analyse en détail le Concerto pour violon d’Alban Berg, et notamment la citation du choral de Bach « Es ist genug » dans l’adagio final. Une merveille de pédagogie musicale, qui éclaire et enrichit l’écoute!

Peu de partitions trouvent aussi naturellement un délicat équilibre entre la stricte architecture du contrepoint « atonal » et l’expressivité émotionnelle, ou entre les formes nouvelles et celles du passé, auxquelles Berg, comme il l’avait fait dans Wozzeck, recourt abondamment: ici un Ländler dansant, là un canon, pour arriver, dans l’adagio qui clôt le concerto, à une citation directe d’un choral de Bach, pour autant strictement dérivée de la série dodécaphonique qui fonde et sous-tend tout le concerto. La citation est d’abord amenée par bribes, par la simple reprise discrète d’une suite de quatre notes, avant d’être énoncée clairement par les vents en imitation d’un orgue, puis reprise et développée par le chant du violon. C’est un moment de musique saisissant, qui tient du miracle: à chaque fois en concert, c’est une soudaine élévation, un transport, et les larmes viennent naturellement aux yeux, d’autant qu’il n’y a dans ce jeu avec la tradition musicale nul grincement d’ironie, mais au contraire une bouleversante sincérité. Je laisse à plus compétent que moi le soin d’expliquer plus en détail ce miracle musical: Leonard Bernstein le fait, magnifiquement, dans une de ses conférences à Harvard (qui méritent d’être écoutées en entier, et plusieurs fois!). Cet équilibre merveilleux était en tous cas parfaitement tenu par un Philharmonique de Radio France richement coloré et texturé, par la direction précise et fervente de Barbara Hannigan, et par le chant inspiré du violon de Christian Tetzlaff, qui a donné en bis, fort à propos, une belle pièce de Bach.

Nul besoin, je pense, de présenter la seconde partie du programme – celle d’ailleurs qui attirait un public si nombreux: le Requiem de Mozart (et Franz Xaver Süßmayr, Joseph Leopold Eybler… qui ont achevé la partition après la mort du compositeur). On connaît les légendes qui l’entourent, l’engouement et la fascination qu’il a suscités, et continue de susciter en remplissant les salles à chaque fois qu’il est joué… L’interprétation était aussi fervente et habitée qu’en première partie, le chœur comme à son habitude magnifique de force, capable aussi d’une grande douceur, et parfait dans la scansion rythmique. C’était donc, évidemment, très beau. Mais ce que je voudrais surtout commenter, et qui signe une grande cheffe d’orchestre, c’est la justesse du rapprochement de deux œuvres en apparence si éloignées, si disjointes. Dès les premières mesures de l’Introïtus, pourtant, ce rapprochement inattendu devient une évidence: les clarinettes mozartiennes (citant d’ailleurs Haydn), font d’emblée écho à celles de Berg, qui citaient Bach, avec le même effet de suspension temporelle. L’écoute concentrée que demande le concerto de Berg a préparé l’oreille à suivre plus attentivement les contrepoints mozartiens; et le passage par le dodécaphonisme a renouvelé l’écoute des dissonances du Requiem, de ces grands accords saisissants de chromatisme, qui convoquent, comme dans Don Giovanni, la verticalité du surnaturel. Ces dissonances deviennent en quelque sorte le fil directeur du programme, entre la terreur sacrée qu’elles suscitent chez Mozart, et leur dimension plus humaine, et finalement apaisée, chez Berg.

Sur un autre plan, le couplage avec le Requiem a certainement permis à une partie du public de découvrir une autre œuvre, une autre approche aussi de la musique, qu’elle ne serait sans doute pas allé écouter spontanément: un précieux travail d’élargissement des horizons musicaux, que l’on se réjouit d’avance de voir Barbara Hannigan poursuivre avec le « Philhar » tout au long de ces prochaines années…