Temps fort du festival Inventio en Seine-et-Marne, un trio original a investi l’ancienne abbaye cistercienne de Preuilly: violon, violoncelle et… accordéon, dans un grand écart particulièrement grisant entre musique baroque et contemporaine, nourri et éclairé par les mots d’auteurs du 20e siècle.

De l’audace, encore de l’audace, et bien sûr de l’invention: ce sont les maîtres-mots du bien nommé festival Inventio, qui depuis dix ans se balade dans différents lieux patrimoniaux de Seine-et-Marne (dont certains, comme l’abbaye de Preuilly, sont rarement ouverts à la visite!), et qui ne recule pas devant l’originalité des propositions artistiques, mêlant volontiers répertoire et création d’aujourd’hui. Pari gagnant, car le public, très largement local, se déplace nombreux: preuve que la musique contemporaine ne fait pas peur si elle est présentée et expliquée dans un cadre de médiation qui ne la rend pas intimidante, qui souligne sa dimension sensible, accessible et vivante, et qui la laisse dialoguer avec des oeuvres majeures du patrimoine musical.

Cerise sur le gâteau (ou sur la chouquette – voir plus loin…), les concerts renforcent leur ancrage dans le territoire du Provinois en s’accompagnant de mini-randos guidées qui mettent en lumière le patrimoine culturel, architectural ou naturel de la région. Et après le concert, les réjouissances continuent avec un verre de l’amitié autour d’un généreux buffet campagnard (avec les fameuses chouquettes, donc, et un choix de produits fermiers), qui permet au public d’échanger plus librement avec les artistes: l’atmosphère résolument familiale du festival fait tomber les barrières, et chacun peut sans crainte trouver réponse aux questions qu’il se posait peut-être à l’écoute de pièces parfois exigeantes, toujours stimulantes – la curiosité, loin d’être découragée comme c’est parfois le cas dans des cadres plus formels, est ici la bienvenue et célébrée comme il se doit, sans a priori qui ferait de la musique la chasse gardée de quelques “initiés” (ce qui me tient d’autant plus à coeur que je n’y connais à peu près rien – techniquement s’entend – à la musique…)

Le concert donné le 17 mai à l’abbaye de Preuilly, précédé d’une découverte du vaste domaine agricole et des ruines de l’église, ne dérogeait pas à la règle (fort peu monastique, et encore moins ascétiquement monacale!) du festival: une règle fondée sur la gourmandise musicale et le plaisir sans fin de la découverte – plus proche de Thélème décidément que de Cîteaux… En témoignait l’originalité tant de la formation instrumentale “entre amis” que du programme concocté par le violoniste Léo Marillier, fondateur et directeur artistique du festival Inventio (quand il ne vole pas autour du monde pour officier au sein du quatuor Diotima en tant que second violon!). J’avoue un petit faible personnel pour l’accordéon, que ce soit dans les musiques dites “populaires” ou “actuelles”, en “classique” ou en “jazz” – autant d’étiquettes bien réductrices au regard de la richesse et de la variété des pratiques musicales qu’elles recouvrent, et parfois cachent. L’instrument, par nature versatile et ouvert à toutes les hybridations, se joue volontiers de ces frontières, en déjoue joyeusement l’apparente rigidité. Et comme, sur le versant classique du moins, l’accordéon ne dispose que d’un répertoire propre assez maigre, et encore moins, par définition, d’un répertoire vraiment ancien (puisque son invention ne remonte qu’à 1829), les accordéonistes se voient condamnés à faire preuve… d’inventivité: transcriptions, adaptations, créations, techniques de jeu étendues, emprunts à d’autres genres musicaux, tout est bon pour étoffer le répertoire “classique” de l’accordéon. C’est aussi, bien entendu, un instrument particulièrement “voyageur”, dont les nombreuses variantes ont essaimé de la Russie à l’Argentine en passant par la Lorraine ou l’Auvergne; et ne parlons même pas de l’amplitude expressive et de la richesse de timbres d’un instrument tout aussi capable d’imiter à s’y méprendre un grand orgue d’église, de tonner comme l’orage ou de chantonner un air populaire que de danser un tango ou la valse à mille temps de Brel. Pour toutes ces raisons et quelques autres encore, l’accordéon a évidemment toute sa place dans un festival placé sous le signe de l’invention musicale!
C’est donc à un programme aussi singulier que leur formation instrumentale éphémère (et à géométrie variable – solo, duo ou trio – selon les pièces) que nous convient, dans les murs de pierre d’une ancienne grange, les musiciens Léo Marillier au violon, Alexa Ciciretti au violoncelle et Quentin Rey à l’accordéon. Pour ajouter à l’effet de “magie”, chaque pièce sera introduite par un bref extrait littéraire (Jorge Luis Borges, Umberto Eco, Henri Michaux, Samuel Beckett…) qui agira, selon les mots de Léo Marillier, comme une “incantation” ouvrant l’espace musical aux vertiges des miroirs. Vertiges baroques, pour commencer, avec la Sonate pour violon et basse continue en ré majeur de G.F. Haendel et la Sonate pour deux violoncelles (violoncelle et basse) en ré mineur de H.F. Geminiani. Qu’il profite de ses sonorités proches de l’orgue pour simplement tenir le continuo ou qu’il s’émancipe de la ligne de basse et laisse chanter toutes ses couleurs en voix soliste et mélodique, le si moderne accordéon s’insinue à merveille dans la musique baroque. On est loin, bien sûr, de l’interprétation “historiquement informée” et des instruments d’époque (qui apportent d’autres délices), mais cette relecture est tout aussi légitime. Une telle liberté d’interprétation, de fait, est l’ADN même de la musique baroque, qui ne donne généralement que peu d’indications écrites – dynamiques et tempi sont largement au choix de l’interprète, et l’instrumentation est rarement obligée: c’est donc un matériau musical très souple et adaptable, ouvert à toutes les réinventions, réappropriations, hybridations ou recréations.
La démonstration en est encore plus nette avec les trois pièces pour clavecin de Rameau qui suivent, dans une transcription pour accordéon seul. Polyphonique et chromatique, l’accordéon est tout à son aise dans la musique pour instruments à clavier, et j’avais déjà remarqué à d’autres occasions que la musique de Rameau s’adapte particulièrement bien à cet instrument, peut-être parce que le compositeur prônait déjà un tempérament proche du tempérament égal d’aujourd’hui: cette musique sonne vraiment comme si elle était écrite pour un instrument qui n’existait pourtant pas à l’époque! Permettant des notes longues et tenues, à la différence du clavecin, l’accordéon sait exprimer les “Tendres plaintes” amoureuses du premier morceau, tandis que “Tambourin” et “La Villageoise”, pièces imprégnées du folkore des campagnes françaises, lui permettent de donner libre cours à sa verve dansante, virtuose et populaire, sous les doigts véloces de Quentin Rey.
Après ces pièces en duo ou en solo, le trio se regroupe pour de nouveaux vertiges: ceux des fugues et canons de l’Offrande musicale de Bach (en l’occurence la “Fuga canonica in epidiapente” et le “Canon a 2 Quaerendo invenietis”), parfaitement introduits par la lecture des vertiges textuels de Borges. Musique pour les yeux, ou pour l’esprit, la partition de Bach n’était pas faite pour être jouée ou entendue, et ne prévoit de ce fait aucune instrumentation particulière: raison de plus pour s’en emparer en toute liberté, mais avec une absolue rigueur et précision dans la conduite et l’entrelacement des voix.
Ces purs jeux de l’esprit, miroirs infinis de Borges et de Bach, font place ensuite à un vertige plus émotionnel, plus romantique, avec la transcription pour violon et accordéon de deux Lieder de Schubert, “Litanei” (sur un poème de J.G. Jacobi) et le toujours saisissant “Doppelgänger” (sur un poème de Heine): vertige et sidération non plus du miroir mais du double, de l’apparition mystique et fantômatique. Ce point d’orgue romantique, après les griseries plus intellectuelles de la musique de Bach, est porté à l’incandescence par le violon de Léo Marillier, dont la flamme émotionnelle est d’autant plus puissante et ravageuse qu’elle reste tout du long sobre, maîtrisée, contenue.
Nouveau vertige en trio, cette fois contemporain, avec De l’épaisseur de Philippe Leroux (1998), la seule pièce d’ailleurs du concert qui appartienne au répertoire propre de l’accordéon. De manière quasi miraculeuse, elle rend immédiatement sensible et perceptible une construction intellectuelle complexe, selon les mots du compositeur lui-même:
“cette œuvre traite musicalement du thème de l’épaisseur. Elle s’organise en une tresse à deux brins. Le premier explore la notion d’épaisseur temporelle, à travers la répétition constante, mais en perpétuel ralentissement, d’un accord très dense. Entre chaque apparition de cet accord émerge peu à peu une autre musique (le deuxième brin), qui travaille sur l’épaisseur harmonique, la densité timbrale et l’épaisseur de la ligne mélodique. Celle-ci se développe par l’emploi de glissandi continus ou discontinus, qui parfois se superposent. Les lignes et les densités harmoniques naissent dans les interstices temporels ouverts par le ralentissement de l’accord, puis meurent doucement, laissant seulement une lointaine trace, puis le vide généré par leur absence.”
Cette notion d’une tresse à deux brins rend parfaitement naturel, logique et transparent le rapprochement de cette pièce contemporaine avec quatre autres pièces de l’Offrande musicale qui viennent conclure le concert: à trois siècles de distance, Bach et Leroux s’appuient certes sur un langage musical différent et n’utilisent évidemment pas les mêmes architectures formelles ni le même contrepoint, mais leur polyphonie serrée, rigoureuse produit de part et d’autre un effet similaire de vertige et d’ivresse, une griserie tout à la fois des sens et de l’esprit. Ce n’est pas pour rien que l’Offrande musicale a fasciné de nombreux compositeurs des 20e et 21e siècles, à commencer bien sûr par Webern qui en a fameusement orchestré le “Ricercar a 6” dans une éblouissante démonstration de “Klangfarbenmelodie” (“mélodie de timbres”):
Quelle conclusion pourrait plus parfaitement couronner un concert tout en vertiges, dédoublements et effets de miroir, qu’ils soient baroques, romantiques ou tout à fait contemporains? Merci au festival Inventio, et à la fougue des trois jeunes interprètes, passionnément engagés dans la défense tant du répertoire ancien que de la création contemporaine (j’avais déjà admiré la clarté du violoncelle d’Alexa Ciciretti dans le non moins vertigineux Grand Duo de Galina Ustvolskaïa, dont vous pouvez entendre des extraits ici): leur enthousiasme se révèle particulièrement contagieux!
Ne manquez pas les prochains rendez-vous du festival Inventio, qui promettent d’être tout aussi singuliers: https://www.inventio-music.com/