
Direction musicale Jérémie Arcache et Benjamin d’Anfray
Arrangements Maurice et les autres, création sonore Warren Dongué & Jérémie Arcache
Avec Jérémie Arcache, Benjamin d’Anfray, Cloé Lastère, Agathe Peyrat
Maurice et les autres est une “compagnie de théâtre musical” qui aime réunir, dans de petites formes lyriques, chanteurs professionnels et comédiens. Ce soir, c’est donc l’Orphée et Eurydice de Gluck qui passe à la moulinette d’une relecture volontiers pop et contemporaine, ingénument audacieuse et sincère, qui commence piano mais finit par toucher au cœur de l’émotion musicale, empruntant son titre, Où je vais la nuit, à une chanson de Philippe Katerine.
Sur la scène des Bouffes du Nord, avant le spectacle, un orchestre pop de mariage affûte ses voix et ses synthés sur les air attendus – ou inattendus, d’ailleurs: les Yeux Revolver pour introduire le mythe d’Orphée et Eurydice, ça peut surprendre, mais ce n’est peut-être pas si hors de propos, puisque c’est bien de regard et de mort qu’il s’agit… Un mariage donc, une affaire de famille, déroulant les discours de circonstance, au détour desquels se dessinent les personnages d’aujourd’hui qui vont rejouer le mythe, entre Gluck et Philippe Katerine. Odette/Orphée épouse Eurydice/Eugénie (un tournant queer bien amené qui fait justement écho à l’ambiguïté des voix baroques). On peut craindre un instant que la pièce gardera tout du long ce ton un peu distancié, faussement désinvolte. Mais non: lorsqu’Eurydice se retire après son discours maladroit, ému, émouvant, ce sont les pompiers/secouristes qui viendront interrompre la fête, et l’on sent la tragédie se nouer dans les murmures. Le dais nuptial deviendra la porte des Enfers, et la parole prosaïque se fondra sans heurts dans la voix lyrique et poétique, une langue soutenant l’autre, entre trivialité et sublime.
L’idée-phare de Jeanne Desoubeaux, qui signe une mise en scène sobre et inventive, c’est en effet d’avoir confié Orphée à la voix chanson/pop (amplifiée au micro) de Cloé Lastère, et Eurydice à la voix de la soprano Agathe Peyrat (familière de ces mélanges, puisqu’elle mène de front une carrière lyrique et celle d’autrice-compositrice-interprète, avec son ukulélé, au sein du groupe Inglenook). L’attelage fonctionne d’emblée plutôt bien: les récitatifs et les airs d’Orphée mêlent avec un naturel étonnant la prosodie baroque aux inflexions “naturelles” de la voix parlée et de la chanson, jusqu’à évoquer parfois le fantôme de Barbara. Le mélange des genres et des musiques, bien dans l’esprit baroque, opère crescendo, porté par des dispositifs musicaux et visuels aussi réduits que pertinents. Le sobre et rafraîchissant chœur des Amours (nus sous leurs instruments) est donné avec humour par la voix des deux chanteurs-musiciens-comédiens (Jérémie Arcache et Benjamin d’Anfray); le bruit strident d’une machine fumigène vient le scander et l’interrompre, et l’entrée aux Enfers (avec un Cerbère masqué d’immenses yeux qui rappellent les grandes heures du surréalisme ou de l’art des affiches polonaises des années 1970) poursuit dans cette veine bruitiste en exploitant pleinement les ressources de la musique concrète et électro-acoustique (création sonore de Warren Dongué). Le baroque revient ensuite dans sa pleine couleur, avec un enregistrement orchestral de la danse des Furies (en l’occurrence dans l’excellente interprétation de l’ensemble Pygmalion, sous la direction de Raphaël Pichon), qui sert de point de bascule, à partir duquel le spectacle passe à une toute autre dimension, quasiment miraculeuse.
Au milieu des fumées infernales, un grand piano noir entre en scène avec son pianiste, tous deux tirés au moyen de cordes comme un immense corbillard, convoquant l’image de Charon; un violoncelle le rejoint, par le même dispositif, et Orphée et Eurydice se retrouvent sans pouvoir se regarder. Un piano, un violoncelle et deux voix, l’une lyrique l’autre non: une économie de moyens qui met rapidement à nu l’émotion pure de la musique. Et c’est dans les duos chantés d’Orphée et Eurydice que le miracle se produit: les deux techniques vocales, diamétralement opposées, finissent, de décalage en décalage, par fusionner dans l’alchimie incompréhensible de l’harmonie. Il faudra bien sûr à nouveau que les voix se séparent (pas de happy end comme chez Gluck, l’on revient à la forme originelle et tragique du mythe); mais dans un instant suspendu, elles n’ont fait qu’une.
La voix lyrique pousse un dernier cri/soupir déchirant de pureté (“Orphée!”), la voix pop reprend, mi-parlée mi-chantée, la chanson de Philippe Katerine qui donne son titre au spectacle. Deux voix divergentes, qui nous déposent chacune sur les rivages de leur propre émotion, sans prétendre en rien nous donner une lecture définitive du mythe. Le personnage d’Odette/Orphée ne dit d’ailleurs pas autre chose: “Il y en aura d’autres après moi; mais aujourd’hui, je suis Orphée”. Et dans cet “aujourd’hui”, qui est le nôtre, les voix d’Orphée et d’Eurydice peuvent encore se croiser, nous parler, et résonner ensemble un instant au bord de la nuit.
“Où je vais la nuit”, de Jeanne Desoubeaux, librement inspiré de l’opéra de Gluck “Orphée et Eurydice”, au Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 17 avril 2022.