Orangerie Sonore – Concert de clôture : Freytag Trio (Haydn, Lera Auerbach, Dvořák)

Concert de clôture du festival, par le Freytag Trio, ensemble résident ProQuartet.

Distribution
Freytag Trio* (* résident ProQuartet – CEMC)

Programme
Joseph Haydn : Trio avec piano n° 32 en La majeur Hob. XV:18 – I. Allegro moderato | II. Andante | III. Finale. Vivace assai (1794)
Lera Auerbach : Trio avec piano n° 2, Triptych – This Mirror Has Three Faces – IV. Tell’em What You See | V. Folding – Postlude (2012)
Antonín Dvořák : Trio avec piano n° 1 en Si majeur op. 21 (1875)

Programme complet et réservations sur le site de l’Orangerie Sonore

Orangerie Sonore – Bagat’elles 100% compositrices : Paddington Trio (Wennäkoski, Lindquist, Rebecca Clarke)

Concert de la série Bagat’elles 100% compositrices, en partenariat avec la Cité des Compositrices.

Distribution
Paddington Trio* (* résident ProQuartet – CEMC)

Programme
Lotta Wennäkoski : Päärme (2014)
Ellen Lindquist : Shining through (2023)
Rebecca Clarke : Trio avec piano (1921)

Concert réalisé en partenariat avec la Cité des Compositrices.

Programme complet et réservations sur le site de l’Orangerie Sonore

Trois trios… ou trois bonnes raisons (au moins) d’aller à un concert!

Retour à la grange aux dîmes de l’abbaye de Maubuisson pour un deuxième concert du week-end d’ouverture du festival Un Temps pour Elles, consacré cette fois, après l’effectif instrumental particulièrement original du premier concert la veille, à l’une des formations les plus classiques qui soient: le trio avec piano! L’occasion pour moi de m’arrêter un peu sur ce qui m’attire vers un concert aussi irrésistiblement qu’un papillon vers la lumière… et de saluer au passage l’indéniable talent des programmatrices de la Cité des Compositrices, qui par leur sens aiguisé de l’équilibre des programmes ont su cocher trois cases à la fois! Qu’est-ce qui fait l’attrait, à mes yeux, d’une programmation? Sans plus attendre, trois bonnes raisons d’aller à ce concert – ou au concert en général…

Le trio Zeliha: Manon Galy (violon), Maxime Quennesson (violoncelle) et Jorge González Buajasán (piano). Au programme: Trio en la mineur op.24 de Charlotte Sohy (1931), Phantasy Trio d’Alice Verne-Bredt (1907) et Trio avec piano d’Ethel Smyth (1880), dans le cadre du festival Un temps pour Elles à la grange aux dîmes de l’abbaye de Maubuisson (Val d’Oise), le 7 juin 2025.

Raison n°1: la compositrice que l’on adore retrouver

L’irrésistible premier mouvement (allegro) du trio de Charlotte Sohy, ici interprété par Célia Oneto Bensaid (piano), Nikola Nikolov (violon) et Xavier Phillips (violoncelle).

Charlotte Sohy n’est plus depuis longtemps une inconnue pour les fidèles du festival ou des publications discographiques du label associé, La Boîte à Pépites. Et ce trio en particulier est régulièrement programmé par la Cité des Compositrices, et maintenant aussi de plus en plus dans d’autres circuits… On comprend aisément pourquoi: immédiatement irrésistible dans sa verve mélodique et le délicat entrelacement des voix, intensément poétique, florissante et parfois triomphante dans la confiance sereine qu’elle semble exprimer, cette pièce terriblement attachante, irradiante, lumineuse mais avec quelques ombres plus graves qui viennent l’équilibrer, séduit d’emblée et a l’étoffe d’un véritable “tube” – d’ailleurs dès la première écoute, ce trio entre si facilement dans l’oreille et dans la mémoire que l’on a l’impression d’entendre un “classique” déjà familier. Et comme pour certaines pièces à peu près contemporaines de Ravel (avec qui Charlotte Sohy partage d’ailleurs une science des couleurs et de la construction mélodique qui reflète sans doute “l’air du temps” plus qu’une influence directe), ce charme prenant ne s’use pas à la réécoute: c’est une de ces pièces que l’on peut écouter avec plaisir en boucle. Du miel pour l’oreille, et une fine dentelle dans l’écriture – un sommet encore un peu secret (mais de moins en moins!) de la tradition musicale chambriste française, dont il serait incompréhensible qu’il ne s’impose pas dans la programmation régulière des plus grandes salles dans les années qui viennent.

Retrouver Charlotte Sohy et son trio, c’est donc un peu comme retrouver une amie que l’on connait et que l’on aime déjà. D’autant qu’il s’agit à l’évidence d’une compositrice majeure avec qui il faudra désormais (re)compter, y compris dans des formes plus amples: si sa vie a été plutôt heureuse, entourée d’une famille aimante et d’un époux également compositeur qui l’admirait et la soutenait, son oeuvre pourtant est loin de n’être que jeux et sourires, mais est également traversée d’une veine sombre et profonde, reflet peut-être de l’Histoire et des guerres du 20e siècle. Ce courant souterrain plus inquiet, plus obscur est particulièrement sensible dans sa ténébreuse et puissante Symphonie en ut dièse mineur dite “de la Grande Guerre” (elle aussi assez récemment exhumée par l’Orchestre National de France sous la direction de Debora Waldman), composée entre 1914 et 1917 et probablement marquée par la mort tragique d’Albéric Magnard1 dont Sohy était proche:

C’est un point fort d’une programmation de savoir identifier des œuvres qui, comme le trio de Charlotte Sohy, constituent déjà un terrain connu, un “répertoire” familier que le public aimera régulièrement retrouver et réentendra sans s’en lasser: l’appétit de découverte et de nouveauté sera d’autant plus aiguisé qu’il pourra parfois aussi se reposer dans le simple plaisir de réentendre (et souvent de redécouvrir) une pièce déjà aimée.

Raison n°2: la compositrice dont on ignorait tout

Je crois n’avoir jamais entendu ne serait-ce que le nom d’Alice Verne-Bredt (pourtant déjà programmée, m’a-t-on dit, dans le festival) – ou alors je l’avais complètement oublié; et les enregistrements disponibles en ligne sont fort peu nombreux… Il n’y a pas de meilleur appât pour moi que l’attrait d’une telle rareté, qui ne me déçoit jamais: même lorsque je ne suis finalement pas si convaincu par la musique elle-même (ce qui n’a au demeurant pas du tout été le cas avec cette compositrice!), le seul plaisir de la découverte, de l’élargissement de mon horizon musical, l’emporte largement sur toute réserve. En cela, l’extraordinaire travail de défrichage mené toute l’année par la Cité des Compositrices, écumant les bibliothèques, fouillant jusque dans les tiroirs des éventuels descendants à la recherche de partitions manuscrites et d’inédits, touche tout particulièrement en moi cette corde sensible à l’inouï (au sens littéral).

Dans le cas du Phantasy Trio (ou Phantasie, à l’allemande) d’Alice Verne-Bredt, j’ai en outre énormément aimé la pièce bien au-delà du seul attrait de sa rareté. La fluctuation des graphies anglaise (“phantasy“) et allemande (“Phantasie“) du titre laisse entendre que la pièce, tout comme sa créatrice (née en Angleterre dans une famille d’origine allemande, et élève de nulle autre que Marie Schumann2, une des filles de Robert et Clara), navigue entre deux eaux, entre deux mondes. Il y a en effet une forme de la “phantasy” propre à l’Angleterre, dont les racines remontent aux “fantasias” de Purcell mais qui revient à la mode et se réinvente dans la première moitié du 20e siècle: Frank Bridge compose son propre Phantasy Trio la même année qu’Alice Verne-Bredt, et Britten créera quelques années plus tard son Phantasy Quartet. La “phantasy”, toujours en un seul mouvement, suit une forme en arche, avec une répétition symétrique de ses différentes sections – je ne sais pas si Alice Verne-Bredt s’y conforme tout à fait strictement, mais on en sent bien en tous les cas l’esprit. Je ressens toutefois dans son trio (à tort ou à raison) une autre imprégnation aussi, celle de la “Phantasie” schumannienne, plus rhapsodique et moins fermement corsetée dans sa structure formelle, ou même, dans certains longs phrasés très liés et chantants, de la romance chère tant à Robert qu’à Clara Schumann – pourrait-il y avoir là, à travers l’enseignement de leur fille Marie, une ligne de transmission? Quoi qu’il en soit, la pièce comporte de nombreux contrastes, de ton comme de dynamique, qui rendent ses dix courtes minutes particulièrement denses et intenses. C’est la pièce dont la rareté m’a convaincu d’assister à ce concert, et je ne regrette clairement pas le (long) trajet jusqu’à Maubuisson – je suis ravi de cette découverte!

Le seul enregistrement facilement accessible que j’ai pu trouver de ce trio d’Alice Verne-Bredt – au milieu d’ailleurs d’une brassée d’autres raretés discographiques particulièrement alléchantes!

C’est donc un deuxième point fort de cette programmation: ménager de la place pour l’absolue rareté, pour des pièces que l’on n’a quasiment aucune chance d’entendre ailleurs avant longtemps… Un Temps pour Elles met en lumière chaque année de “nouvelles” compositrices, et des noms que le mélomane le plus obsessionnel n’avait encore jamais croisés. Cette curiosité aux aguets, cette ardeur à aborder une terra incognita et à embarquer le public vers de nouveaux rivages, est une dimension essentielle de la programmation!

Raison n°3: la compositrice que l’on croyait ne pas (trop) aimer

Je dois vous faire un aveu: malgré toute la curiosité qu’elle éveillait en moi par sa vie mouvementée, son engagement politique et sa personnalité (je donnerais cher d’ailleurs pour voir une production de son opéra le plus connu, The Wreckers – elle en a composé six en tout!), je n’avais jamais tout à fait accroché à ce que j’avais pu entendre de la musique d’Ethel Smyth. Cela n’engage que moi, bien sûr, et je me garderais d’autant plus d’en faire un jugement de l’oeuvre elle-même que comme vous le savez (sinon relisez le titre de ce blog…😸), je n’y connais techniquement pas grand’chose à la musique… Bref: j’avais toujours trouvé ça très beau, très bien, mais personnellement je restais un peu à l’extérieur.

Du reste il y a parfois des compositeurs et compositrices, ou des musiciens, ou même des genres entiers (“classiques” ou non) qui mettent du temps à trouver le chemin de notre oreille; cela m’est arrivé, par exemple, avec Brahms, qui m’a longtemps laissé relativement froid (je dois être un des rares énergumènes à être entré dans Boulez plus facilement que dans Brahms…). J’ai finalement été happé d’abord par sa musique chorale, puis par ses symphonies, et finalement par toute sa musique de chambre, jusqu’à traverser une phase de véritable obsession brahmsienne – c’est aujourd’hui encore un des noms dont la présence sur un programme suffit à me faire dresser l’oreille…

Moi qui vous regarde quand vous prononcez la phrase fatidique: “ce n’est pas de la musique”…

“Aimez-vous Brahms?”, comme le demandait un titre célèbre de Françoise Sagan…

Tout cela relativise beaucoup à mes yeux l’importance du goût personnel, que je sais par nature fluctuant et incertain, et qui en tout état de cause ne renseigne nullement sur la musique, sa nature, ses fonctions ou son caractère, mais simplement sur nous-même, et encore seulement à un moment donné, sans préjuger de nos évolutions. J’attache donc davantage d’importance au désir de mieux connaître même ce que je n’aime pas spontanément: tous styles confondus, j’ai tendance à revenir régulièrement vers ce que je n’ai pas forcément apprécié à la première ou même à la deuxième écoute, à chercher au moins à mieux le situer dans le paysage musical – et je crois d’ailleurs que l’on peut ainsi apprendre non seulement à connaître, mais également à aimer. Si j’admets volontiers toute critique raisonnée, je me refuse donc par principe à exclure en bloc de mes intérêts aucune forme de musique. (D’ailleurs, si vous voulez partir du mauvais pied dans une conversation avec moi, énoncez au sujet de n’importe quel style musical un jugement du genre “ce n’est pas de la musique”… vous me verrez certainement hérisser le poil et sortir mes griffes, même si je n’aime guère, voire pas du tout, le style en question…)

L’extraordinaire brio du scherzo du Trio avec piano d’Ethel Smyth, qui m’a cette fois totalement conquis avec son esprit joueur, ses malicieuses réminiscences du classicisme et la griserie de son contrepoint… Il ne faut jamais dire jamais!

Tout ceci pour dire que c’est exactement ce qui m’est finalement arrivé ce week-end en découvrant le Trio avec piano d’Ethel Smyth: je l’ai adoré, j’ai été immédiatement et totalement conquis. Pour entrer dans une oeuvre, il faut parfois simplement attendre de trouver la bonne clef… Il faut dire que cette pièce de jeunesse suit assez rigoureusement une stricte forme classique-romantique au final très… brahmsienne, ou en tous cas empreinte de romantisme germanique (la compositrice s’est en effet formée au conservatoire de Leipzig), mais avec une floraison constante d’idées musicales brillantes et inventives qui laissent transparaître un amour débordant des jeux musicaux, une joie malicieuse dans les clins d’œil à des formes du passé: une fugue qui monte à la tête au milieu du second mouvement, et surtout ce scherzo entêtant qui joue librement avec les codes du classicisme (celui du 18e siècle jusqu’à Beethoven) et multiplie les élans de virtuosité tourbillonnante.

Là encore, je sais gré aux programmatrices d’avoir su faciliter cette “conversion” de mon écoute, en prenant le temps d’installer Ethel Smyth dans le répertoire au fil des saisons et sur plusieurs années de festival (les trois concerts du week-end inaugural faisaient d’ailleurs chacun entendre une pièce de la compositrice): c’est sans doute en partie aussi cette exposition progressive qui m’a préparé à finalement sauter le pas. C’est véritablement un art de savoir ainsi, dans la programmation annuelle comme dans celle du festival, doser savamment les nouveautés, les raretés et les reprises de manière à satisfaire toutes les appétences, des plus larges aux plus pointues.

Jamais trois sans quatre?

Il y a évidemment une quatrième raison, mais elle va pour ainsi dire de soi: la qualité des interprètes! Je connaissais Manon Galy, d’ailleurs fidèle des concerts de la Cité des Compositrices, et Maxime Quennesson, entendu naguère dans un superbe et haletant récital de violoncelle solo pour le festival “Aux armes, Contemporains!” de La Scala Paris, dont l’exaltant programme courait de Bach et Dall’Abaco à Ligeti et à une création de Séverine Ballon jouant sur la “mémoire corporelle” des suites pour violoncelle du Cantor de Leipzig. De ces deux interprètes, je savais donc l’intensité de jeu mais aussi l’audace exploratoire, et je me réjouissais de découvrir à leurs côtés le pianiste Jorge González Buajasán, dont j’ai particulièrement apprécié le toucher léger comme la fougue et la vélocité mordante dans l’enivrant scherzo d’Ethel Smyth. Les interprètes sont aussi un ingrédient essentiel d’une bonne cuisine programmatique: à l’intensité de telles pièces doit évidemment répondre celle des musicien.ne.s, et à leur rareté un désir de sortir des sentiers battus, de se mouiller dans la défense de répertoires oubliés, une certaine prise de risques aussi pour aborder sans guide des œuvres qui ne viennent pas avec déjà toute une tradition d’interprétation établie et rassurante. De tels interprètes, loin de n’être que de simples exécutants, participent évidemment à la construction d’une programmation stimulante et attirante!

Vous en savez à présent un peu plus sur ce qui attire le papillon vers la lumière, et cet amateur vers un concert spécifique parmi les dizaines qui se jouent chaque soir… C’est aussi une affaire de fidélité – à des projets, à des artistes, à des démarches que l’on a envie de suivre et de soutenir au long cours. Mais il reste une question en suspens: comment attirer davantage de public vers des programmations aussi riches, stimulantes, équilibrées et bien pensées que celle de la Cité des Compositrices et du festival Un Temps pour Elles? Peut-être simplement déjà en en parlant autour de nous et en n’hésitant pas à faire passer le message!

  1. Si vous ne connaissez pas la figure d’Albéric Magnard, et sa mort héroïco-tragique au tout début de la première guerre mondiale, je vous recommande fortement de découvrir le personnage (ne serait-ce qu’en parcourant sa fiche Wikipédia), et surtout sa musique! Magnard était un musicien engagé et un féministe convaincu, qui a dédié son Hymne à la Justice au capitaine Dreyfus et sa 4e Symphonie à l’Orchestre de l’Union des femmes professeurs et compositeurs, une organisation féministe de musiciennes (une sorte de Cité des Compositrices avant l’heure?😉)… ↩︎
  2. Je profite de cette apparition surprise de Marie Schumann pour recommander chaleureusement au passage un très joli spectacle musical qui sera (re)joué le samedi 14 juin à 20h à l’Hôtel de Soubise (Archives Nationales) dans le cadre de la saison de l’association Jeunes Talents: Le Journal de Clara, par Margaux Loire (soprano), Mélanie Haas (clarinette) et Flore-Elise Capelier (piano). Les trois (brillantes) musiciennes y incarnent tout en complicité trois des filles Schumann, dont justement Marie, pour nous faire entrer en catimini dans l’univers musical de Clara Schumann et son intimité familiale, tout en nous laissant entendre des résonances très actuelles. Un spectacle frais, vivant et attachant comme ses personnages, rayonnant d’amour de la musique et d’amour tout court, que j’avais beaucoup aimé à sa pré-création au CNSMDP, et dont j’espère vivement qu’il pourra toucher un plus large public, mais aussi peut-être intéresser des programmatrices et programmateurs pour les prochaines saisons! A bon entendeur…😊 ↩︎