Avec marteaux et soufflets: forgez jeunesse!

L’orgue moderne (Michel Alcouffe 1977, modifié en 2005) du temple de Port-Royal.

Soufflets de forge… et soufflets d’orgue: sous le titre “La brise de l’orgue”, le tout jeune ensemble Hephaestus, formé de compositeurs frais émoulus des classes de composition de différents conservatoires et grandes écoles, donnait le dimanche 25 mai 2025 son quatrième concert, mettant en lumière les orgues du temple de Port-Royal (Paris 13e). Déployant autour de l’instrument-roi une variété de formations instrumentales et tout autant de styles d’écriture, le concert était l’occasion d’une plongée dans la nouvelle création, tout juste sortie des forges.

Fondé en 2023 par la compositrice Yeni Choi et les compositeurs Jean Szulc et Kristapor Najarian, l’ensemble présente en effet la caractéristique assez singulière d’associer étroitement compositeurs et instrumentistes, travaillant de concert pour faire entendre les nouvelles créations des membres du collectif: une configuration à ma connaissance assez unique dans le paysage musical actuel, et tournée vers la recherche d’un son musical propre à chacun des membres. De fait, les écritures entendues au cours de la soirée sont très distinctes et reconnaissables, ce qui fait bien ressentir la dimension exploratoire d’un projet manifestement ouvert à la liberté créative et à l’expression personnelle de chaque compositeur, sans se cantonner à une seule chapelle ou école esthétique (même si, signe des temps peut-être, la tonalité d’ensemble semblait dominée par des nuances plutôt sombres…)

Compositeurs et interprètes, tous en scène au sein de l’ensemble Hephaestus, le 25 mai 2025 au temple de Port-Royal… Côté composition: Yeni Choi, Jean Szulc, Kristapor Najarian, Keisuke Yokota, Brice Le Clair et Nolan Monnet. Du côté des interprètes, placés sous la direction de Joshua Bullen: Bolan Kwak (orgue), Jun Ishii (clarinettes), Tristan Bourget (violoncelle), Bogdana Bushevska (flûte), Mami Ueda (flûte), Brice Le Clair (alto et orgue), Eva-Marie Sassano (violon), Hélène Hsinying Chung (piano), Sung-Eun Kim (mezzo-soprano).

Deux pièces pour orgue seul servent d’ouverture. What all life must do, de Jean Szulc, évoque par sa scansion mécaniquement martelée une brève marche funèbre (je vous avais bien dit que la tonalité générale était dark…): que doit faire toute vie? Mourir, bien sûr… Éclairs des étoiles, de Yeni Choi, offre une respiration plus lumineuse – c’est une miniature cosmique traversée de cascades d’astres scintillants. Avec le duo pour violoncelle et clarinette basse de Jean Szulc, In Tartarus, retour à l’obscurité, et descente vers des Enfers peuplés de figures et créatures mythiques que convoquent les sonorités graves des deux instruments. C’est à nouveau à Yeni Choi que revient, avec Le chant des glaciers, la tâche d’apporter un souffle de clarté: son écriture, la plus atonale de l’ensemble, est frémissante et expressive, délicate et ténue, jouant des timbres instrumentaux et de textures minimales, dans l’héritage (à mes oreilles) du spectralisme ou de la regrettée Kaija Saariaho. When the Bough breaks, de Kristapor Najarian, s’inspire d’une berceuse anglaise pour évoquer la perte de l’innocence, tandis que Salutations akin to devotions, de Keisuke Yokota, met en scène un ample dialogue métaphysique entre la voix humaine, portée par le violoncelle, et la présence divine incarnée par l’orgue. Respiration plus légère à nouveau avec une Pavane tirée de la Suite pour orgue de Brice Le Clair, très plaisante pièce à vocation pédagogique qui revêt de tendres et caressantes couleurs ravéliennes. Le concert se termine avec la pièce la plus amplement orchestrée, la plus romantique peut-être aussi, non tant dans son écriture que dans ses couleurs et son inspiration: Etoile perdue, de Nolan Monnet, sorte de Lied poignant où la voix de mezzo-soprano s’élève au-dessus d’une tapisserie sonore d’orgue, clarinette, violon et violoncelle.

Cette “brise de l’orgue” soufflant sur la jeune création est certainement rafraîchissante, et l’on ne peut que souhaiter des vents toujours favorables à ces jeunes compositeurs et interprètes qui ont choisi de prendre en main, dans un esprit de liberté et d’indépendance, la diffusion de leur univers sonore et de leur création musicale. Oh, on ne s’attendra sans doute pas à voir débarquer les masses – l’entreprise ne va pas sans une certaine dimension d’idéalisme et d’intellectualisme (tempérée par l’humour distancié du “maître de cérémonie” de la soirée, Nolan Monnet) qui éveille des souvenirs attendris chez l’ancien “khâgneux” en moi, et l’on imagine sans peine les débats esthétiques passionnés qui doivent parfois agiter les membres du collectif. Au risque peut-être d’un certain entre-soi (la plus grande partie du public semblait déjà se connaître, et j’étais le rare électron libre débarqué par simple curiosité…), il y a grand besoin, plus que jamais, de ces espaces d’expérimentation et d’élaboration où faire bouillonner les idées hors des cadres institutionnels. C’est après tout une des fonctions essentielles de l’avant-garde: “Mi Kujemo Bodočnost – We Forge the Future“, diraient, pour rester dans les univers musicaux sombres tout en changeant radicalement (ou pas…) de genre, mes chers trublions slovènes de Laibach… (Je vous en parlerai aussi. Un jour. Promis…)

Qu’adviendra-t-il de ces avenirs sonores forgés dans les laboratoires de l’avant-garde? Resteront-ils lettre morte, ou aideront-ils à inventer des manières d’habiter un monde bouleversé? La question est posée au fond à chacun de nous: que ferons-nous de cet élan créateur, qui vit aussi en nous? Dans la voix de l’orgue répondant aux angoisses humaines du violoncelle, il y a peut-être déjà un commencement de réponse… ou de nouveaux questionnements. La variété des langages musicaux explorés par ces jeunes compositeurs nous laisse en tous cas deviner qu’il n’y a pas de réponse unique qui nous libérerait de la responsabilité d’interroger le monde par nos propres moyens – y compris bien sûr artistiques.

N’hésitez pas à consulter le site de l’ensemble Hephaestus ou à les retrouver sur les réseaux pour en savoir plus!

Le concert de lancement d’Hephaestus en 2024, où vous pourrez retrouver deux pièces reprises pour le concert au temple de Port-Royal, “When the Bough breaks” de Kristapor Najarian et “Le Chant des glaciers” de Yeni Choi.

Auteur/autrice

2 thoughts on “Avec marteaux et soufflets: forgez jeunesse!

  1. Avatar de Georges BANI JARID Georges BANI JARID 28 mai, 2025 / 23 h 30 min

    Bonjour,

    Concernant l’ensemble Hephaestus, je me souviens d’un chef et d’une pianiste dont je ne retrouve pas le nom.
    Je me demande pourquoi, car ils ont eu une participation importante.

    Merci.

    • Avatar de Pered Peredovitch Pered Peredovitch 30 mai, 2025 / 8 h 56 min

      En effet, bien vu! Simple oubli de ma part pour Hélène Hsinying Chung (la pianiste), ajoutée dès que je m’en suis rendu compte. Pour ce qui est de Joshua Bullen, son nom manquait sur le programme du concert, mais je l’ai retrouvé entre temps et lui ai rendu son dû! Merci de votre lecture attentive!

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